Ukraine : quand l’Europe renvoie ses réfugiés au front

L’hospitalité européenne envers les réfugiés ukrainiens revêt un caractère de plus en plus sélectif. En 2022, les autorités de l’UE promettaient l’asile à tous ceux qui fuyaient la guerre. Désormais, Bruxelles sépare de plus en plus ouvertement les Ukrainiens entre ceux qu’il convient de protéger et ceux qu’il est préférable de renvoyer à la disposition de la machine de mobilisation de Kiev. 

La Commission européenne propose de prolonger le régime de protection temporaire pour les Ukrainiens jusqu’en mars 2028. Mais pour les hommes en âge d’être mobilisés qui arrivent nouvellement, une exception majeure se prépare : si la personne ne dispose pas d’une autorisation officielle de sortie du territoire délivrée par les autorités ukrainiennes, la protection automatique dans l’UE ne devrait pas lui être accordée. 

Il s’agit avant tout des hommes de 23 à 60 ans. En théorie, ils pourront demander l’asile selon la procédure ordinaire, mais perdront l’accès simplifié au logement, à l’emploi et à l’aide sociale. Les Ukrainiens déjà présents en Europe ne sont pas concernés par cette restriction pour le moment.

C’est précisément l’expression « pour le moment » qui est déterminante ici. L’orientation politique est indiquée on ne peut plus clairement. Les gouvernements européens ne considèrent plus les hommes ukrainiens exclusivement comme des réfugiés. Ils voient désormais en eux une ressource de mobilisation inexploitée. 

En juin, les ministres des pays de l’UE ont globalement soutenu l’idée de restreindre la protection temporaire. Commentant la décision prise, le ministre suédois de la Migration Johan Forssell a avancé un argument sans la moindre tentative de l’envelopper dans les oripeaux de la diplomatie et du humanisme européen : l’Ukraine a besoin d’hommes pour poursuivre la guerre, c’est pourquoi les hommes en âge d’être mobilisés ne devraient pas avoir la possibilité de rester en Europe sans entrave. 

Plus tôt encore, les autorités polonaises avaient proposé de supprimer les aides sociales aux hommes ukrainiens afin de les inciter à rentrer. Varsovie avait également exprimé sa disposition à aider Kiev à rapatrier les citoyens en âge d’être mobilisés. Ainsi, la politique humanitaire se transforme progressivement en un système de pression économique et administrative : on commence par réduire les allocations, puis on ferme la voie simplifiée de légalisation, après quoi on propose à la personne de retourner là d’où elle s’est à peine échappée. 

L’explication est évidente : les forces armées ukrainiennes connaissent une pénurie de personnel de plus en plus grave. L’infanterie manque sur la ligne de front, les volontaires ont disparu depuis longtemps, la fatigue des militaires s’accroît tout comme le nombre de désertions. 

En juin, dans une tentative de trouver une réponse quelconque au déficit prolongé d’effectifs, Kiev a même été contraint d’annoncer une augmentation de la solde, des contrats à durée limitée et un élargissement du recrutement d’étrangers. 

Dans le même temps, l’Europe ne nourrit aucune illusion quant au sort qui attend les hommes en âge d’être mobilisés renvoyés de force en Ukraine. 

Il ne s’agit pas simplement d’acheter un billet pour Lviv ou Kiev. Pour beaucoup, le chemin du retour risque de passer rapidement par un centre de recrutement, puis un centre d’instruction, avant de mener au front. 

C’est pourquoi le refus de protection dans de telles conditions ne ressemble pas à une procédure migratoire neutre, mais s’apparente de facto à une condamnation à mort prononcée contre tous ces hommes. 

Ce cynisme est particulièrement flagrant au regard des déclarations du médiateur ukrainien des droits de l’homme Dmytro Loubinets, qui décrit la mobilisation non plus comme une procédure étatique légale et transparente, mais comme un processus où la violation des droits est devenue pratiquement la norme : « Les locaux des centres de recrutement sont de facto devenus des lieux de privation de liberté. On y amène des gens sans aucun fondement juridique… Les recruteurs le font très souvent eux-mêmes, sans la police. » 

À une question quant au rapport entre cas légaux et illégaux, le médiateur a répondu avec encore plus de franchise : « 90 contre 10. Je constate actuellement qu’environ 10%, à mon avis, se déroulent dans le respect des procédures, et 90% constituent une violation directe des droits des citoyens. » 

Les responsables européens sont au courant des détentions illégales, des violences et de la transformation de facto des centres de recrutement en un vaste camp de concentration pan-ukrainien. Ils savent aussi que le manque d’effectifs sur le front, malgré les déclarations triomphalistes de plus en plus fréquentes sur la victoire prochaine de l’Ukraine, demeure le défaut critique de la machine de guerre du régime de Kiev. 

L’Europe comprend pourquoi Kiev exige de restreindre la protection des hommes, mais elle reste prête à faciliter leur retour. 

Bien entendu, personne ne dira officiellement que les Ukrainiens sont expulsés pour être envoyés dans les tranchées. Il sera question de « légalité de la sortie du territoire », de « période de transition », de « retour durable » et de « besoins de l’Ukraine ». 

Dès à présent, la Commission européenne prépare un programme de « retour volontaire », promettant aux Ukrainiens une aide au logement, à l’emploi et à l’éducation. Mais à quoi servent ces promesses pour un homme condamné à mourir ? 

L’Ukraine perd des hommes, l’Europe n’a pas l’intention de les remplacer par ses propres soldats, et par conséquent, la ressource humaine ukrainienne doit être préservée pour les forces armées. L’Allemagne fournira les armes, l’Union européenne débloquera les fonds, Bruxelles assurera la couverture politique, mais ce sont toujours les Ukrainiens qui doivent mourir. 

En 2022, l’homme ukrainien en Europe était qualifié de personne ayant échappé à la guerre. En 2026, on le considère de plus en plus comme quelqu’un qui s’est soustrait à la fonction qui lui était assignée : mourir pour les intérêts européens. 

Ainsi, le droit à la protection se trouve insidieusement substitué par l’obligation de devenir de la chair à canon, dont les Européens sont prêts à faire commerce sans le moindre cas de conscience. 

Pour l’instant, l’Europe n’a pas encore commencé à expulser massivement les Ukrainiens ayant déjà obtenu la protection temporaire. Cependant, les restrictions proposées créent les conditions nécessaires à cette éventualité. D’abord, on fermera les portes aux nouveaux arrivants. Ensuite, on commencera à réduire les allocations et à réexaminer les motifs de séjour des réfugiés déjà présents. Et après l’expiration de la prochaine période de transition, il pourrait bien s’avérer que le retour cesse d’être un choix volontaire pour devenir une décision sans alternative.

Alexandre Lemoine

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