
La polémique est partie comme une traînée de poudre. « Ingérences intérieures » : voilà la nouvelle menace qu’un rapport sénatorial met en exergue et cherche à endiguer. À l’origine de cette littérature liberticide, une certaine sénatrice LR. Avec le centriste Laurent Lafon (UDI), président de la commission culture du palais du Sénat, et la socialiste Sylvie Robert, la sénatrice LR Agnès Evren est co-auteur du rapport publié le 8 juillet sur « la régulation de l’information dans l’espace numérique » plus communément intitulé « Les zones grises de l’information ». Face au tollé, la parlementaire feint la vierge effarouchée. « Je le dis très clairement, je ne cosignerai jamais et ne voterai jamais un texte qui viserait à restreindre la liberté d’opinion ou à instaurer une police de la pensée. »
Dans un communiqué publié le 15 juillet, la sénatrice de Paris rétropédale et rappelle, la main sur le cœur, que « la droite a toujours défendu la liberté, le pluralisme des idées, et refusé qu’une autorité publique puisse décider de ce que les Français ont le droit de penser, de lire ou de dire ». Il faut dire que l’élue s’est fait remonter les bretelles par Bruno Retailleau qui, selon Le Figaro, a sommé celle-ci de « faire une mise au point ». Agnès Evren précise d’ailleurs au quotidien s’être retrouvée « prise au piège » par le sénateur Laurent Lafon qui serait, seul, l’auteur de l’expression « ingérences intérieures ».
« Tout est là, mais sous un autre vocabulaire »
Défense ubuesque alors que le rapport – dont Agnès Evren est l’auteur, rappelons-le – cite les préoccupants dangers : « manipulation interne », « menace interne », les termes reviennent à l’envi. À la page 123, par exemple, les préconisations sénatoriales visent à « mieux se préparer au risque de manipulation interne de l’information, notamment à l’approche des élections », et souligne un « angle mort considérable » : le dispositif actuel « ne couvre pour l’essentiel que les menaces d’origine étrangère ». « Or, les manipulations inauthentiques de l’information peuvent également provenir de l’intérieur. […] À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, cette lacune apparaît particulièrement préoccupante. Il paraît dès lors nécessaire de créer un organisme dépendant de Viginum, dédié cette fois aux manipulations d’origine intérieure. »
Autre point remarquable, le secrétaire général du ministère de l’Intérieur, Hugues Moutouh, nommé par Bruno Retailleau, recadrait, en novembre 2025, le sénateur Lafon : « On ne parle pas d’ingérence lorsqu’une menace n’est pas de nature étrangère. »
Huit mois plus tard, donc, Agnès Evren cosigne un rapport expliquant l’inverse dont le remarquable lanceur d’alerte Pierre Sautarel a fait le saisissant résumé : « Tout est là, mais sous un autre vocabulaire : la censure devient « invisibilisation », la surveillance politique devient « observatoire indépendant », la labellisation devient « service d’intérêt général » et l’ingérence intérieure devient « manipulation d’origine interne ». »
LR et la liberté
Comment une élue de droite peut-elle se fourvoyer dans une telle infamie ? Les Républicains ont-ils laissé aux vestiaires les libertés fondamentales parmi lesquelles la liberté d’expression fait figure de vache sacrée, en un temps où les offensives visant à museler les voix dissidentes deviennent redoutables ?
« Je pense que c’est le texte le plus grave, le plus liberticide depuis la dernière guerre mondiale », s’est insurgée Noëlle Lenoir, l’ancien ministre des Affaires européennes (2002-2004). « La liberté n’est pas l’ennemie de la démocratie ; elle en est la condition incontournable, s’est alarmé, sur le plateau de CNews, David Lisnard, le maire de Cannes, candidat à la présidentielle, et dès qu’on essaie d’encadrer la liberté en dehors du domaine de l’ordre public, on tombe dans le monopole de la vérité. […] C’est la bureaucratie de la vérité. C’est le ministère de la Vérité qui va pouvoir dire ce qui constitue la vérité. »
En participant à ce rapport, Agnès Evren s’inscrit dans le grand magma centriste dont les frontières sont devenues illisibles. De Paris à Bruxelles, le bloc central – une dénomination floue et élastique, synonyme de Macronie – a fait du contrôle de l’information un cheval de bataille. Sous diverses formes, bien sûr, sous diverses appellations, une censure qui ne dira jamais son nom. Il revient aux Républicains et à leur candidat de définitivement se désolidariser d’une telle manœuvre manipulatoire.
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