De Maurras à Schmitt

Par Stéphane Blanchonnet

Nous savons ici à quel point la critique du romantisme est centrale chez Maurras. Cette dernière se déploie dans l’ensemble de son œuvre mais elle est condensée d’une manière presque parfaite dans le petit texte intitulé Trois idées politiques, en particulier dans le chapitre consacré à Chateaubriand. Maurras critique le traditionalisme de l’auteur de René dans son principe.

En effet, Chateaubriand paraît défendre le trône et l’autel, non pour les bienfaits positifs que ces institutions procurent au Bien commun, mais parce qu’elles lui plaisent et, mieux encore, parce qu’il en a la nostalgie.

C’est la formule du romantisme de droite, dont Maurras trouve l’équivalent à gauche chez Jules Michelet. Ce dernier s’enthousiasme pour le peuple, l’avenir, la démocratie, pour des motifs tout aussi romantiques que ceux qui poussaient Chateaubriand à défendre la Tradition.

Mais pourquoi me direz-vous aborder ici ce sujet doctrinal que l’on traite dans les cercles d’études d’Action française de manière habituelle et régulière ? Eh bien, parce que l’excellent Antoine Dresse vient de faire paraître, de préfacer et de traduire chez Krisis, un ouvrage fondamental qui apporte à Maurras un très inattendu soutien germanique.

Il s’agit de l’essai Romantisme politique de Carl Schmitt. Paru pour la première fois en 1919, il est à noter que ce livre sera rapidement traduit, bien que seulement de manière partielle, sous l’égide de Georges Valois, peu de temps après sa rupture avec Maurras. Il est d’ailleurs probable que ce projet d’édition soit né avant la rupture. Les milieux maurrassiens s’intéressaient donc vraisemblablement à cet écho que trouvait leur critique du romantisme chez cet auteur allemand.

De manière symétrique, on découvre à la lecture de ce Romantisme politique que Schmitt lui-même avait lu Maurras. Il reprend même à son compte la fameuse doctrine des trois R : Réforme, Révolution, Romantisme. Plus fondamentalement, Schmitt radicalise et en quelque sorte universalise les reproches faits par Maurras à Chateaubriand en définissant le romantisme comme un « occasionalisme subjectif ».

Les deux auteurs considèrent que le romantique prend prétexte de la défense d’une cause pour exprimer son individualité, pour épancher son Moi, au détriment des réalités politiques. Nous ne suivrons donc pas Alain de Benoist, malgré toute notre admiration pour son érudition, quand il cherche (dans une intervention à un colloque sur Maurras ou dans un récent article d’Éléments) à nuancer la proximité intellectuelle entre Schmitt et Maurras sur cette question. Celle-ci nous paraît au contraire évidente, et d’autant plus intéressante qu’elle révèle une influence directe de Maurras sur Schmitt, ce qui n’est pas rien, quand on considère la place qu’occupe ce dernier dans l’histoire des idées, que ce soit en philosophie politique, en philosophie du droit, ou en géopolitique.

(Illustration : Der Wanderer über dem Nebelmeer, huile sur toile de Caspar David Friedrich, 1818, Kunsthalle de Hambourg).

https://www.actionfrancaise.net/2026/06/05/de-maurras-a-schmitt/

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