
Une enquête du site Euractiv révèle comment les grands médias couvrant les institutions européennes ont transformé leurs événements en véritables marchés de l’accès : dîners de gala, tables rondes et conférences sponsorisées permettent aux lobbys industriels de croiser informellement commissaires et eurodéputés, hors de tout cadre de transparence. Un système qui profite à ceux qui ont les moyens de payer.
Le dîner où tout se passe
En décembre 2025, au dîner de gala annuel organisé par le média américain Politico à Bruxelles, le directeur de la division pharmaceutique du groupe Bayer s’est retrouvé à quelques mètres d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. Une rencontre brève, informelle, dans les dorures de la soirée — et donc, selon les règles en vigueur, n’ayant pas à figurer dans aucun registre public.
Ce même dirigeant était monté sur scène un peu plus tôt, dans le cadre d’un partenariat commercial avec Politico, pour plaider en faveur de la déréglementation pharmaceutique. Son groupe figure parmi les principaux sponsors des événements Politico à Bruxelles, avec seize apparitions recensées sur la période analysée.
Ce scénario, banal dans les coulisses de la capitale européenne, illustre ce qu’une enquête approfondie du site Euractiv documente pour la première fois : la montée en puissance d’une zone grise entre journalisme et lobbying, organisée et tarifée par les médias eux-mêmes.
Un modèle économique en pleine expansion
Derrière cette réalité se trouve une logique financière simple. Dans un secteur de la presse en crise — recettes publicitaires en chute, abonnements plafonnant, intelligence artificielle menaçant les modèles éditoriaux —, les événements sont devenus l’un des rares segments à forte marge. Trois dirigeants de médias interrogés par Euractiv estiment ces marges entre 35 % et 65 %. Près d’un tiers des organisations de presse classent désormais les événements parmi leurs trois premières sources de revenus.
À Bruxelles, où siègent les institutions européennes et des dizaines de milliers de lobbyistes, ce marché a explosé. Politico, le Parlement Magazine, Euronews, The Economist, le Financial Times — tous ont développé des formats événementiels sponsorisés ciblant explicitement l’élite politique et économique de la capitale européenne. Euractiv lui-même, qui publie cette enquête, reconnaît pratiquer des formules similaires : panels co-construits avec des sponsors pour environ 25 000 euros, prises de parole dans des débats existants à 17 000 euros.
Les formules varient selon les acteurs, mais la logique est constante : un sponsor paie pour être présent dans un espace où se trouvent les décideurs qu’il cherche à influencer.
Chez Politico, les packages de sponsorisation des événements bruxellois étaient tarifés entre 35 000 et 85 000 euros, selon les documents marketing examinés par Euractiv. En fonction du niveau choisi, les sponsors pouvaient obtenir des créneaux d’intervention sur scène, des listes d’invités sur mesure et des entretiens en tête-à-tête. Au dîner de gala 2025, les 35 tables comprenaient 22 tables sponsorisées. Un participant indique que certaines tables pouvaient atteindre 30 000 euros, incluant des opportunités de visibilité et un dîner pour six convives — les quatre places restantes étant souvent attribuées à des fonctionnaires européens invités par Politico.
Le plan de table de cette soirée, consulté par Euractiv, révèle que le directeur général de la principale fédération mondiale des télécommunications était placé à la même table que la commissaire européenne à la Concurrence — au moment précis où le secteur attendait une décision clé sur une fusion. L’équipe de Google était installée à proximité des fonctionnaires supervisant la politique numérique.
Un trou dans les règles de transparence
La réglementation européenne sur le lobbying impose aux lobbyistes de déclarer leurs activités dans un registre de transparence, et aux commissaires de rendre publiques leurs réunions formelles avec des représentants d’intérêts. Mais elle prévoit explicitement une exception pour « les réunions spontanées ou de caractère purement privé ou social ».
C’est précisément dans cette exception que s’engouffrent les événements médiatiques sponsorisés. Un avocat bruxellois spécialisé en droit de la transparence estime pourtant que lorsqu’une entreprise paie un média pour organiser un accès à des décideurs, placer ses représentants à côté des responsables qu’ils souhaitent approcher, ou orchestrer des discussions de politique publique autour d’un thème de lobbying précis, l’activité en question devrait être déclarée. « Un accréditation de presse n’est pas un laissez-passer pour échapper à la transparence », résume un directeur de cabinet de conseil en affaires publiques.
L’organisation Transparency International à Bruxelles pointe également l’inégalité d’accès que ce système génère : les packages de sponsorisation sont hors de portée de la grande majorité des organisations de la société civile, qui se retrouvent exclues des espaces informels où se forgent les convictions des décideurs.
Le journaliste entre deux chaises
L’enquête soulève aussi la question du rôle des journalistes eux-mêmes dans ce dispositif. Certains reporters couvrant les institutions européennes modèrent des tables rondes sponsorisées, parfois rémunérés directement par les commanditaires. La frontière entre rendre compte du pouvoir et le faciliter devient alors difficile à tenir. En France, la Commission de la carte de presse surveille ce type de pratique, connue sous le nom de « ménage » : la moitié des revenus d’un journaliste titulaire doit provenir d’activités strictement journalistiques.
Chez Politico, l’ancien rédacteur en chef européen occupe désormais un poste commercial et conduit des interviews de sponsors dans ce cadre. Plusieurs responsables éditoriaux de la place bruxelloise expriment leur malaise face à cette évolution, estimant que les revenus supplémentaires générés par ces événements ne compensent pas le risque de perte d’indépendance perçue.
L’analyse de 1 102 événements médiatiques bruxellois entre 2019 et 2025 révèle que les sponsors dominants appartiennent massivement aux secteurs les plus exposés à la réglementation européenne : technologie, pharmacie et énergie. Les commissaires les plus présents à ces événements sont ceux en charge du commerce, de la concurrence, du numérique et de la santé — soit précisément les portefeuilles les plus stratégiques pour ces industries.
Des acteurs faisant l’objet de restrictions d’accès aux institutions — comme Amazon, en conflit avec le Parlement européen sur les règles de transparence, ou Huawei, sous surveillance croissante pour des raisons de sécurité — continuent d’apparaître dans les espaces informels créés par les médias. Des lobbyistes du tabac, écartés des contacts directs avec les responsables de la santé publique, y trouvent également des passerelles.
Voici qui ne va pas enlever, dans la tête des citoyens, la pensée de complicité, des médias officiels avec le pouvoir.
Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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