
Parmi les vols célèbres qui ont défrayé la chronique des musées – la Joconde, les bijoux du Louvre… –, celui de ce week-end ne doit pas être pris à la légère. Figurez-vous qu’on a volé la banane scotchée au mur de Maurizio Cattelan ! Valeur du fruit : 6,2 millions d’euros…
La banane qui « bouscule les codes »
Selon le Centre Pompidou-Metz, il était 14 heures, le samedi 30 mai, lorsque « la disparition de la banane constituant l’élément périssable de l’œuvre a été constatée par un agent de surveillance du musée ». Rappelons aux philistins l’œuvre en question : Comedian, une banane scotchée au mur, signée Maurizio Cattelan. Le voleur a pris la banane – « élément périssable » – et a laissé l’adhésif.
La banane scotchée était exposée dans le cadre de l’exposition Dimanche sans fin, conçue par Maurizio Cattelan lui-même. Une exposition qui « bouscule les codes de l’exposition », « un laboratoire où chefs-d’œuvre, créations inattendues et gestes subversifs se succèdent ». Cette présentation épuise les lieux communs du genre (« bousculer les codes », « gestes subversifs »). Les prendre au premier degré serait une erreur. Ils signifient qu’on nage en plein conformisme, qu’on atteint un summum de cette laide banalité typique de l’art contemporain.
Plus rentable que le livret A
En juillet dernier, déjà, la banane avait été mangée par un visiteur et ce goûter confirmait, pour le musée, « l’ambivalence joyeuse et subversive de l’exposition, entre iconoclasme et sacralité ». Aucune plainte n’avait été déposée. Les conservateurs avaient tout bêtement remplacé « l’élément périssable » – la banane –, comme d’ailleurs ils le font régulièrement, puisqu’elle est sujette au pourrissement. De même ce week-end a-t-elle été remplacée après le vol. Ni vu ni connu j’t’embrouille. Cette fois, le Centre Pompidou-Metz a porté plainte. Qui a volé la banane du marchand ?
Rien de nouveau sous le soleil. « Il est à remarquer que dès 2019 [année de sa création], la banane a été dévorée à Art Basel Miami Beach par un artiste géorgien « affamé » de notoriété puis, de nouveau en 2023, par un Coréen », écrivait Marie-Lise Charlez, dans BV. Est-ce dommageable ? Non. Au contraire, cela fait parler de Maurizio Cattelan, augmenter la valeur de l’œuvre et la cote du plasticien. Et ça grimpe au bananier. En 2019, elle valait 120.000 dollars. Elle s’est vendue 6,2 millions, en novembre 2024. Soixante fois plus. Le livret A n’est pas compétitif.
Tout se gagne et rien ne se crée
« La valeur de l’œuvre réside dans son certificat d’authenticité et dans le protocole qui régit sa présentation plutôt que dans son élément périssable », rappelle le Centre Pompidou-Metz. Nous sommes au cœur du sujet. Ce qui compte, dans l’art contemporain, ce n’est pas l’idée musicale, picturale, sculpturale ou poétique exprimée par l’artiste grâce à des moyens techniques, c’est le « concept ». Ici, il est consigné dans son protocole authentifié par-devant notaire. L’« art conceptuel » est une contradiction dans les termes et n’a rien à voir avec l’art. Partant, l’art contemporain non plus.
Comme pour la présentation de l’exposition, la façon dont le Centre Pompidou-Metz parle de la banane scotchée doit être comprise à rebours. « L’œuvre interroge l’héritage du ready-made » – non, elle est répétition du ready-made. Elle interroge « les traditions de la nature morte et de la vanitas dans l’histoire de l’art » — non, elle affirme qu’elle est d’une autre nature. Elle interroge « les mécanismes de valeur, de circulation et de réception des œuvres d’art » — non, elle fait partie du système marchand, capitaliste et spéculatif. Cattelan a eu beau singer le métier de sculpteur ou de graveur en éditant son œuvre à trois exemplaires et deux épreuves d’artiste, il n’a rien sculpté, rien gravé, rien créé. Il a lancé dans le monde un produit financier, rien de plus. La banane est un « élément périssable » ? Mais c’est l’art contemporain tout entier qui l’est !
Laisser un commentaire