Smicardisation : la France écrase sa classe moyenne

Il fut un temps où, pour faire disparaître un lapin, il fallait un chapeau. L’État français, lui, n’a plus besoin d’accessoires et fait disparaître votre pouvoir d’achat à mains nues. Bonus non négligeable : vous l’applaudissez parce qu’on vous a d’abord annoncé une hausse de salaire.

Comment en arrive-t-on là ?

En réalité, ce n’est pas très compliqué mais il faut bien préparer le décor avant. Ce sera chose faite en partie grâce à l’INSEE qui, pourtant pas spécialement réputé pour ses annonces catastrophistes, vient pourtant de réviser à la baisse la croissance du pays : -0,1 % au premier trimestre 2026, là où l’on nous promettait au moins la stabilité. C’est donc raté.

Ah et puis au fait, la consommation des ménages recule (-0,2 %). Il semble que les gesticulations gouvernementales n’ont pas aidé, d’autant que, rions ensemble, l’inflation, elle, repart de plus belle, à 2,4 % sur un an en mai après 2,2 % en avril, portée par une énergie dont les prix s’envolent au gré de la guerre en Iran.

Bref, voilà votre toile de fond : une récession qui s’approche en se dandinant tranquillement, des ménages qui rangent leur porte-monnaie vide au fond de poches trop souvent pleines des mains des accapareurs publics, des prix qui tentent l’ascension du Tourmalet avec de beaux mouvements de jarret : le portrait est dressé, et il n’est pas en dégradé de roses.

C’est dans ce climat résolument détendu que le gouvernement a sorti son grand numéro.

Car ce Premier juin, pouf, youpi et soupir de contentement, le SMIC est revalorisé de 2,41 %, pour atteindre 12,31 € de l’heure, soit 1 867,02 € brut par mois. Belle nouvelle n’est-ce pas…

…Jusqu’à ce qu’on lise les petites lignes. Il y a toujours des petites lignes.

Et dans ces petites lignes, on découvre que par décret du 22 mai, le même gouvernement a décidé de geler le paramètre de la fameuse réduction générale dégressive, l’ex-réduction Fillon, à sa valeur de janvier, soit 12,02 €.

En clair, pendant que le salaire minimum monte, l’allègement de charges qui l’accompagnait, lui, reste cloué au sol. L’employeur qui embauche au SMIC voit donc le coût du travail augmenter au moment précis où on lui explique qu’il faut mieux payer ses salariés. Malin, non ?

C’est le tour de magie républicain dans toute sa splendeur : on donne d’une main ornée de la Légion d’honneur, et on reprend de l’autre, celle qui tient discrètement le bordereau fiscal. Le smicard repartira peut-être avec quelques euros de plus, vite engloutis par l’inflation (des prix et normative). Son patron, lui, repartira avec une facture plus lourde.

Tout le monde est content. Mais si.

Cependant, s’arrêter ici serait trahir une réalité encore plus amusante.

En effet, selon le ministère du Travail lui-même, 70 % des branches professionnelles, soit 126 d’entre elles, affichent désormais des grilles salariales sous le minimum légal après cette revalorisation. Eh oui, on a tellement remonté le plancher que la quasi-totalité des étages se retrouvent au sous-sol.

Sapristi, ça, c’est de la politique salariale !

Face à ce spectacle, les plus naïfs d’entre nous pourraient espérer un soupçon de lucidité. C’est (encore) raté.

Roland Lescure, ministre détendu observant cette scène du fond de son transat, nous prie de ne surtout pas « céder à l’alarmisme », la France se portant, paraît-il, fort bien comparée à ses voisins, avec cet argument imparable du capitaine qui, l’eau aux genoux, fait observer que le bateau d’à côté coule lui aussi.

Bien sûr, les syndicats ont sauté sur l’occasion.

Dans une lettre commune signée à huit, ils dénoncent une « France de bas salaires » où « le travail n’est pas suffisamment rétribué mais où les entreprises bénéficient d’aides massives ».

« Aides massives », dans le pays le plus tabassé fiscalement et socialement, c’est… hardi.

Cependant, nos fiers syndicats ont une solution au problème des bas salaires : demander à l’État de « partager l’effort » et d’arroser les entreprises d’aides pour qu’elles consentent (enfin !) à augmenter les salaires.

Oui. Vous avez bien lu.

Résumons la mécanique : on prélève le contribuable pour subventionner l’entreprise afin qu’elle paie mieux le salarié, alors que le contribuable, le client de l’entreprise et le salarié sont, globalement, la même personne. On lui prend dans la poche gauche pour lui rendre dans la poche droite, en gardant une commission au passage. Génie syndicaliste dans sa plus pure expression.

Malheureusement, on tient là le résumé complet de la pensée économique nationale.

La France affiche l’un des SMIC les plus élevés d’Europe, 70 % de ses branches sous le minimum, des employeurs qui suffoquent sous le coût du travail, une croissance en berne, une inflation en hausse, une récession qui pointe et la seule réponse audible, qu’elle vienne de Bercy ou des centrales syndicales, consiste à demander à l’État de s’interposer encore un peu gros plus entre les entreprises et les salariés. La solution à l’excès d’État est invariablement… davantage d’État.

C’est une boussole qui n’indique qu’une seule direction, et c’est précisément celle du mur.

Le plus cocasse reste l’aplomb avec lequel on nie l’évidence. Gouvernement, syndicats et commentateurs forment une joyeuse petite complosphère du « tout va bien », persuadée que le pays peut continuer indéfiniment sur cette trajectoire, croulant sous les normes, les taxes et les prélèvements, sans que jamais l’addition n’arrive. Appelons-les les éconosceptiques : ils ne nient pas l’arithmétique, ils nient l’économie.

Cependant, cette smicardisation, cet écrasement méthodique de la classe moyenne par le bas, n’a rien d’un accident de parcours : c’est l’aboutissement logique d’une obsession, celle de gommer les écarts, lisser les différences, niveler à tout prix.

Socialistes de tous les ministères, réjouissez-vous : à force de vouloir l’égalité, vous avez gagné et obtenu celle de la pauvreté partagée par tous.

Ce pays est foutu.

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