
Il s’agit pourtant d’un événement majeur dans la science climatique des trente dernières années. Le 7 avril 2026, la revue scientifique Geoscientific Model Development, l’une des références mondiales en matière de modélisation climatique, publiait un article cosigné par une centaine de chercheurs sous la direction du climatologue néerlandais Detlef van Vuuren (Université d’Utrecht). Cet article, intitulé « The Scenario Model Intercomparison Project for CMIP7 (ScenarioMIP-CMIP7) » (vol. 19, p. 2627-2656), redéfinit l’ensemble des scénarios d’émissions de gaz à effet de serre qui serviront de base au futur 7ᵉ rapport d’évaluation du GIEC (AR7), prévu pour la fin de la décennie.
Le papier est accessible librement à cette adresse : https://gmd.copernicus.org/articles/19/2627/2026/
L’information principale tient en quelques lignes : les scénarios climatiques les plus alarmistes utilisés depuis quinze ans — notamment le célèbre RCP8.5 et son successeur SSP5-8.5, qui ont nourri l’essentiel des projections catastrophistes relayées par la presse et les institutions internationales — sont désormais qualifiés d’« implausibles » par la communauté scientifique elle-même. En clair : ces scénarios qui prédisaient une hausse moyenne des températures de l’ordre de 4,4 °C d’ici 2100 ne sont plus considérés comme une trajectoire crédible du futur climatique de la planète.
En France, l’information est passée pratiquement inaperçue dans la grande presse. Le silence des grandes rédactions hexagonales — Le Monde, Libération, France Info, France Inter, Le Figaro, Les Échos — sur ce revirement scientifique majeur contraste singulièrement avec la couverture médiatique exhaustive dont avaient bénéficié les scénarios catastrophes lors de leur publication. Une asymétrie qui mérite qu’on s’y arrête.
Comprendre ce qui s’est joué : la fin officielle du « RCP8.5 »
Pour comprendre la portée de l’événement, il faut revenir sur la mécanique des scénarios climatiques. Le GIEC, contrairement à une idée largement répandue, ne produit pas lui-même ces scénarios. Il s’appuie sur le travail d’un consortium scientifique international appelé CMIP (Coupled Model Intercomparison Project), affilié au Programme mondial de recherche sur le climat de l’OMM. Au sein de CMIP, un groupe spécifique, ScenarioMIP, est chargé d’élaborer les trajectoires d’émissions sur lesquelles les modèles climatiques tournent ensuite. Le GIEC, ensuite, synthétise et évalue.
Les scénarios dits RCP (Representative Concentration Pathways) ont été conçus au début des années 2010, avec quatre trajectoires de référence : RCP2.6, RCP4.5, RCP6.0 et RCP8.5. Le chiffre désigne le « forçage radiatif » atteint en 2100, c’est-à-dire le surplus d’énergie piégée dans le système terrestre, exprimé en watts par mètre carré. Le RCP8.5 représentait la trajectoire la plus extrême — un monde sans politique climatique, avec une multiplication par cinq de la consommation de charbon d’ici 2100, une démographie galopante et un échec total des énergies renouvelables.
Dès l’origine, RCP8.5 n’était pas présenté par ses concepteurs comme le scénario « business as usual » qu’il est devenu sous la plume des médias et des institutions. Detlef van Vuuren, l’auteur principal du papier d’avril 2026, l’a redit explicitement à Carbon Brief : RCP8.5 était « un scénario à faible probabilité, à risque élevé, et c’était toujours son objet ». Il ajoute : « Ce n’est pas un résultat probable. Cela n’a jamais été un résultat probable. »
Pourtant, dans la pratique, RCP8.5 a servi de base à la majorité des projections les plus médiatisées : montée des eaux, vagues de chaleur, effondrements écosystémiques, projections de mortalité, stress tests bancaires, modèles assurantiels, évaluations nationales du changement climatique. The Guardian, le New York Times, la BBC, et en France Le Monde comme France Inter, ont publié pendant plus d’une décennie des dossiers entiers fondés sur cette trajectoire.
Pourquoi RCP8.5 a-t-il déraillé du réel ?
L’écart entre RCP8.5 et la réalité observée n’a fait que croître. Comme le montrent les données compilées par les climatologues Glen Peters et Robbie Andrew, les émissions mondiales de CO₂ ont suivi RCP8.5 jusqu’au début des années 2010, mais s’en sont nettement écartées depuis. Sur les dix dernières années, les émissions globales ont plus exactement suivi la trajectoire RCP4.5, soit un scénario de stabilisation modérée — pas une trajectoire d’effondrement.
Plusieurs facteurs expliquent cette divergence : l’effondrement spectaculaire du coût du solaire et de l’éolien, le ralentissement de la consommation de charbon dans les pays développés (notamment le tournant énergétique allemand et la sortie britannique du charbon), l’émergence de politiques climatiques significatives malgré leurs limites, et enfin une croissance démographique mondiale qui s’est révélée nettement inférieure aux projections retenues par RCP8.5 (qui supposait une population mondiale de près de 13 milliards d’habitants en 2100, alors que les projections actuelles tablent plutôt sur 9 à 10 milliards).
Dès 2017, plusieurs chercheurs — Justin Ritchie, Hadi Dowlatabadi, Roger Pielke Jr., Matthew Burgess — avaient publié des analyses montrant l’invraisemblance croissante du scénario. En 2020, deux climatologues, Zeke Hausfather et Glen Peters, signaient dans Nature une tribune au titre sans équivoque : « Emissions — the ‘business as usual’ story is misleading ». La communauté scientifique mettait peu à peu en garde, mais le GIEC, par souci de « continuité », conservait le scénario dans ses rapports.
Le papier d’avril 2026 met officiellement un terme à cette ambiguïté. Les auteurs y écrivent : « Pour le XXIᵉ siècle, cette fourchette sera plus étroite qu’évaluée précédemment : à la limite haute, les niveaux d’émissions élevés du CMIP6 (quantifiés par SSP5-8.5) sont devenus implausibles, en raison des tendances dans les coûts des renouvelables, de l’émergence de politiques climatiques et des tendances récentes d’émissions. »
Sept nouveaux scénarios, fourchette réduite
Le nouveau cadre CMIP7 propose désormais sept scénarios, allant d’un futur « VERY LOW » (très faibles émissions) à un futur « HIGH » (émissions élevées), en passant par cinq niveaux intermédiaires. Le nouveau scénario « HIGH », même dans l’hypothèse d’un échec total des politiques climatiques, plafonne à un forçage radiatif d’environ 6-7 W/m² — bien en deçà des 8,5 W/m² du défunt RCP8.5.
Selon les calculs publiés par Roger Pielke Jr. à partir de l’émulateur FaIR, le nouveau « HIGH » de CMIP7 est 0,9 °C plus froid que SSP5-8.5 dans son ancienne version, et 1,4 °C plus froid que la projection 2100 retenue dans le 6ᵉ rapport du GIEC (AR6). Concrètement, là où le précédent scénario haut prévoyait une hausse de 4,4 °C en 2100, le nouveau projette une trajectoire de 3,2 °C environ (fourchette de 2,5 °C à 4,3 °C).
À noter pour la rigueur intellectuelle : ce n’est pas une remise en cause du réchauffement climatique en soi. Chris Smith, co-auteur du papier et chercheur à l’International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA), résume la nouvelle situation en ces termes : « On a éliminé les futurs à l’extrémité haute. On a aussi éliminé les futurs à l’extrémité basse — il n’est donc plus possible de limiter le réchauffement à 1,5 °C, du moins à court et moyen terme. » La fourchette s’est resserrée des deux côtés : moins de chance d’apocalypse climatique, mais plus aucune chance non plus de tenir l’objectif de 1,5 °C de l’Accord de Paris sans « dépassement significatif ».
Detlef van Vuuren, l’auteur principal, est tout aussi clair : « Nous sommes désormais sur une trajectoire de 2,5 à 3 °C de réchauffement. Nous n’avons plus aucun scénario qui puisse atteindre 1,5 °C avec un dépassement limité. »
Des conséquences qui dépassent la seule modélisation
Les implications sont considérables. Pendant plus d’une décennie, l’essentiel des politiques publiques climatiques, des analyses économiques et des évaluations de risques s’est appuyé sur des scénarios désormais reconnus comme irréalistes. Roger Pielke Jr. l’a résumé sans ménagement dans une analyse publiée par l’American Enterprise Institute le 5 avril dernier : « Des dizaines de milliers d’articles scientifiques ont été publiés en utilisant ces scénarios, et un nombre similaire de gros titres médiatiques ont amplifié leurs conclusions, et les gouvernements ainsi que les organisations internationales ont intégré ces scénarios implausibles dans leurs politiques et réglementations. Nous savons maintenant que tout cela a été construit sur des fondations de sable. »
Cela concerne notamment :
- Les évaluations économiques du coût du changement climatique, dont une part importante (notamment celles du Network for Greening the Financial System, qui guide les banques centrales) repose explicitement sur RCP8.5 ;
- Les stress tests financiers menés par la BCE, la Fed et la Banque d’Angleterre, qui ont utilisé des scénarios désormais déclarés invalides ;
- Les évaluations nationales du changement climatique, dont le National Climate Assessment américain et de nombreux documents équivalents en Europe ;
- Les projections de mortalité, de migration et d’effondrement écosystémique qui ont nourri la communication politique sur l’urgence climatique depuis quinze ans.
Aucune de ces évaluations n’est pour autant « fausse » au sens absolu — elles modélisaient des conséquences possibles d’une trajectoire désormais reconnue comme improbable. Mais leur valeur prédictive doit désormais être substantiellement révisée.
Le silence assourdissant de la presse française
L’aspect le plus frappant de cette affaire reste sans doute le silence quasi total des grands médias français. Tandis que la nouvelle a été massivement reprise dans la presse anglo-saxonne — The Times (groupe Murdoch), The Australian, Fox News, New York Post, Daily Caller, American Enterprise Institute, mais aussi des sites scientifiques de référence comme Carbon Brief — les rédactions parisiennes sont restées silencieuses. Une recherche sur les sites du Monde, de Libération, du Figaro ou de France Info ne renvoie, à la date d’aujourd’hui, aucun article consacré à la publication du papier Van Vuuren et à ses implications.
L’écart est d’autant plus saisissant que ces mêmes rédactions ont, ces dernières années, consacré des dossiers entiers, des « unes » et des séries éditoriales à des projections qui s’appuyaient précisément sur RCP8.5. La logique journalistique élémentaire voudrait que la rétractation d’un cadre conceptuel sur lequel on a bâti sa couverture mérite, au minimum, un signalement.
Il faut toutefois nuancer le tableau, comme l’a fait Carbon Brief dans un factcheck publié le 19 mai. Premièrement, ce n’est pas le GIEC stricto sensu qui « admet » s’être trompé : c’est ScenarioMIP, le consortium technique qui élabore les scénarios. Deuxièmement, les nouveaux scénarios confirment néanmoins une trajectoire de réchauffement de 2,5 à 3 °C, qui reste qualifiée de « catastrophique » par le Programme des Nations unies pour l’environnement. Troisièmement, un embargo court jusqu’au 1ᵉʳ septembre 2026 sur l’exploitation académique des données produites par les nouveaux modèles intégrés (IAM), ce qui retardera mécaniquement la publication d’études détaillées.
Reste que ces nuances n’expliquent pas le silence quasi total. Un revirement d’une telle ampleur dans le cadre conceptuel utilisé par le GIEC mérite à tout le moins un traitement informatif honnête, même critique, même nuancé. Le ne-rien-dire, lui, interroge sur la capacité de la grande presse française à informer ses lecteurs lorsque les évolutions de la science contrarient un récit éditorial bien établi.
Que retenir, concrètement ?
Pour le citoyen français qui cherche à se faire une opinion claire, voici ce que dit — et ne dit pas — le revirement d’avril 2026 :
Ce que cela signifie :
- Le scénario RCP8.5, longtemps présenté implicitement comme le « business as usual » de la planète, est officiellement reconnu comme implausible.
- La fourchette des trajectoires probables s’est resserrée : entre 2,5 °C et 3,2 °C de réchauffement en 2100, contre une fourchette antérieure de 1,5 à 4,4 °C.
- Une partie importante du discours catastrophiste relayé depuis quinze ans reposait sur des hypothèses désormais désavouées par la communauté scientifique elle-même.
Ce que cela ne signifie pas :
- Le réchauffement climatique d’origine humaine n’est pas remis en cause par cette étude.
- Une trajectoire à 2,5-3 °C reste considérée comme problématique pour les écosystèmes et les sociétés humaines.
- L’objectif de 1,5 °C de l’Accord de Paris est désormais hors de portée selon les nouveaux scénarios — ce qui est, en soi, un constat préoccupant.
Ce que cela révèle sur le débat public :
- La science climatique fonctionne, dans son ensemble, comme une discipline auto-corrective.
- La diffusion publique de cette science, en revanche, souffre depuis des années d’un biais de sélection en faveur des scénarios les plus alarmants — au détriment de la nuance et parfois de la rigueur méthodologique.
- L’écart de couverture entre la presse anglo-saxonne et la presse française sur ce sujet est, en soi, un objet d’analyse pour qui s’intéresse à l’écologie des médias.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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