
Un trente-neuvième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, un extrait d’Hippolyte Taine tiré de Origines de la France contemporaine.
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On place dans les espaces. Au moyen de huit ou dix phrases toutes faites, grâce à l’un de ces catéchisme de six sous qui courent par milliers dans les campagnes et les faubourgs, un procureur de village, un commis de barrière, un contrôleur de contremarques, un sergent de chambrée, se trouve législateur et philosophe ; il juge Malouet, Mirabeau, les ministres, le Roi, l’assemblée, l’Église, les cabinets étrangers, la France et l’Europe.
Par suite, sur ces hautes matières qui lui semblaient pour toujours interdites il harangue, il est applaudi, il s’admire raisonner si bien et avec de si grands mots. À présent, c’est un emploi, une gloire et un profit que de pérorer sur des questions qu’on n’entend pas. « On parle plus en un jour », dit un témoin oculaire, « dans une section de Paris que dans toutes les assemblées politiques de la Suisse pendant l’année entière. Un Anglais étudierait six mois ce que nous décidons en « un quart d’heure » et, partout dans les hôtels de ville, aux sociétés populaires, aux assemblées de section, dans les cabarets, dans les promenades publiques, au coin des rues, la vanité installe une tribune pour le verbiage. « Qu’on examine l’incalculable activité d’une semblable machine chez une nation loquace où la fureur d’être quelque chose domine sur toutes les autres affections ; où la vanité à plus de faces qu’il ne brille d’étoiles au firmament ; où les réputations ne coûtaient déjà que la peine de répéter souvent qu’on les méritait ; où la société se trouvait partagée entre les êtres médiocres et leurs prôneurs qui les divinisaient ; où si peu de gens sont contents de leur situation ; où le marchand du coin est plus glorieux de son épaulette que le grand Condé ne l’était de son bâton de commandement ; où l’on s’agite perpétuellement sans moyens comme sans objet du frotteur au dramaturge, de l’académicien à l’innocent qui barbouille la feuille du soir, du courtisan bel-esprit à son laquais philosophe, chacun refait Montesquieu avec la suffisance d’un enfant qui se croit savant en commençant à lire ; où l’amour-propre de la dispute, de l’ergoterie et du sophisme ont tué toute conversation sensée ; où l’on ne parle que pour enseigner, sans se douter qu’il faut se taire pour apprendre ; où les triomphes de quelques fous ont fait sortir de leurs loges tous les cerveaux timbrés ; où lorsqu’on a combiné deux sottises d’après un livre qu’on n’a pas compris, on se donne des principes ; où les escrocs parlent de morale, les femmes perdues de civisme et les plus infâmes des humains de la dignité de l’espèce humaine ; où le valet affranchi d’un grand seigneur s’appelle Brutus ».
Effectivement, il est Brutus à ses propres yeux ; à l’occasion, il le sera tout à fait, surtout contre son dernier maître ; ce n’est qu’un coup de pique à donner. En attendant qu’il fasse les actions du rôle, il en dit les paroles. Il s’échauffe par ses tirades ; à la place de son bon sens, il n’a plus que les mots ronflants du jargon révolutionnaire, et la déclamation, achevant l’œuvre de l’utopie, allège son cerveau de son dernier lest.
https://www.actionfrancaise.net/2026/05/09/le-verbiage-revolutionnaire/
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