Hongrie. Thibaud Gibelin : « Le but déclaré de la Commission européenne était de renverser le pouvoir à Budapest » [Interview]

La défaite de Viktor Orbán aux élections hongroises du 12 avril a provoqué des scènes de litige inhabituelles dans les couloirs du pouvoir européen. Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron, Keir Starmer — le gratin de l’establishment bruxellois s’est fendu de félicitations chaleureuses à l’adresse de Péter Magyar, le vainqueur.

Mais derrière l’euphorie des vainqueurs d’un soir, les questions s’accumulent. Magyar a-t-il réellement rompu avec le programme d’Orbán — ou s’en est-il contenté de plagier les grandes lignes pour mieux séduire l’électorat fideszsien ? Bruxelles a-t-elle eu raison de geler 18 milliards d’euros de fonds européens pour précipiter la chute d’un gouvernement qu’elle jugeait indocile ? Et que restera-t-il, dans quatre ans, des promesses d’un jeune parti neuf confronté aux écrasantes contradictions du pouvoir réel ?

Thibaud Gibelin, fin connaisseur de l’Europe centrale et observateur lucide des droites européennes – auteur de Pourquoi Viktor Orban joue et gagne – répond sans détour. Son analyse dérange les certitudes des deux camps — et c’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être lue.

Breizh-info.com : La défaite d’Orbán était-elle évitable, ou était-elle écrite ? Au-delà des facteurs conjoncturels — économie en berne, fonds européens gelés, scandales —, y a-t-il selon vous une usure structurelle inévitable après seize ans de pouvoir ? Orbán a-t-il commis des erreurs stratégiques décisives, ou a-t-il simplement perdu une bataille que le temps lui imposait de perdre ?

L’histoire est très molle quand elle se fait, et très dure quand elle s’est faite : rien n’était inéluctable dans l’évolution des dernières années, même si les l’évènements prennent rétrospectivement la forme d’évidences prémonitoires. Viktor Orbán a bien sûr été confronté à l’usure du pouvoir, mais celle-ci a été aggravée par les pressions de Bruxelles qui avait fait du changement de pouvoir à Budapest un objectif déclaré. Il y a aussi eu des erreurs stratégiques : faute de pouvoir présenter aux Hongrois un bilan économique reluisant, le Fidesz a centré sa campagne sur les dangers liés à l’Ukraine (sécurité énergétique, endettement collectif européen, implication directe dans la guerre d’ici 2030) et choisi « Fidesz, le vote sûr » comme slogan de campagne. En face, Péter Magyar a proposé une communication sur mesure pour convaincre l’électorat du Fidesz de s’en désolidariser, mettant l’accent sur la politique intérieure.

Breizh-info.com : Bruxelles a célébré Magyar comme un retour à la normale européenne. Est-ce une erreur de lecture ? Le programme de Tisza maintient les frontières fermées, interdit les travailleurs non-européens, double les aides familiales et refuse d’envoyer des armes en Ukraine. Comment expliquez-vous que des responsables comme Macron ou Von der Leyen aient salué cette victoire avec autant d’enthousiasme, apparemment sans avoir lu ce programme ?

Parce que ce programme n’a aucune importance : les promesses de campagne n’engagent que ceux qui y croient. Ces propositions savamment présentées avaient pour objectif de détrôner Viktor Orbán, pas d’être mises en œuvre ; et elles frappent le Fidesz au défaut de la cuirasse parce qu’elles ressortent de la même sensibilité politique, mais sans s’embarrasser de l’expérience. Je vous donne un exemple précis à propos des politiques publiques familiale et migratoire. Le Fidesz a mis en œuvre la politique familiale la plus ambitieuse d’Europe, mobilisant 5% du PIB hongrois à cette fin. Bien sûr ces mesures incitatives n’ont obtenu qu’un succès partiel : le taux de natalité est passé de 1,2 en 2010 à 1,6 en 2020, puis il s’est tassé ces dernières années et se situe à 1,4. Mais pendant ce temps la natalité des autres pays d’Europe a baissé : la natalité hongroise, qui était au bas du classement en 2010, est désormais dans le top 6 sur 27. Il y a une évidence : les mesures financières incitatives ne suffisent pas ; la promesse faite par Tisza de les doubler relève de la surenchère électorale. Se pose ensuite la question de l’immigration de travail qui n’est pas sans rapport, paradoxalement, avec la politique familiale.

Comment mobiliser 5% du PIB au bénéfice des familles ? En développant l’activité économique, principalement le secteur industriel qui dégage d’importants excédents. Mais comment faire alors que le chômage est au plus bas et que, chaque année, une classe d’âge nombreuse quitte le marché du travail tandis qu’une génération jeune bien moins nombreuse y entre ? Le gouvernement a donc mis en place en 2023, dans le contexte d’inflation et de gel des fonds structurels européens, une procédure de travail temporaire pour des étrangers hors UE, dans le cadre d’un contrat de travail de deux ans et renouvelable une fois. Compte tenu de l’hébergement de ces travailleurs dans des bâtiments particuliers à la charge de l’employeur, ce travailleur temporaire coûte aussi cher qu’un Hongrois. Mais il produit de la richesse en Hongrie. Ce modèle n’est ni le servage du Qatar, ni le laxisme français. Il résulte d’un choix difficile face à une double nécessité : dynamiser l’économie pour soutenir financièrement les familles hongroises. Ajoutons que la Hongrie paye un million d’euros d’amende par jour à l’UE pour non-respect du pacte migratoire de l’UE qui impose des quotas aux Etats membres ; ainsi tout se paye, le refus des migrants improductifs comme le soutien aux familles hongroises.

Breizh-info.com : Magyar est-il un Orbán sans les défauts — ou un Tusk qui s’ignore ? Deux comparaisons circulent dans les analyses conservatrices européennes. Laquelle vous semble la plus juste ? Est-il un réformateur conservateur sincère qui va tenir ses promesses identitaires, ou un outil de normalisation bruxelloise qui cédera progressivement sur tout ce qui dérange, comme Tusk en Pologne ?

Il n’est ni l’un ni l’autre, mais se situe du côté de Donald Tusk avec lequel il partage l’affiliation partisane du PPE. Vu le succès de sa campagne, il faut accorder à Péter Magyar le bénéfice du doute : il n’est pas dépourvu de talent. Le sens de la pente indique qu’il sera un outil de normalisation bruxelloise, avec cependant un capital important à dilapider. Par exemple, Péter Magyar a affirmé lors de sa conférence de presse internationale qu’il ne s’opposerait pas au prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, mais que la Hongrie n’y participerait pas, afin de ménager son propre équilibre financier. C’était exactement la position du Fidesz jusqu’au blocage de l’oléoduc Droujba cet hiver qui a causé le veto hongrois.

L’exemption hongroise avait été obtenu de haute lutte par Viktor Orbán, et Péter Magyar se donne à peu de frais une stature de chef d’Etat exigeant en maintenant le statu quo. Car Tisza prend la tête d’un Etat érigé depuis 15 ans dans le but de maximiser la marge de manœuvre de l’exécutif, et il jouit d’une majorité des deux tiers au Parlement. Mais ce parti neuf et ce chef d’Etat en herbe sont-ils en mesure d’assumer la pratique du pouvoir et ses écrasantes contradictions ? La Commission exige l’alignement de la Hongrie sur les points litigieux qui s’accumulaient entre Bruxelles et Budapest. C’est la condition nécessaire au versement des fonds européens, que le candidat a promis de débloquer. L’approche du Fidesz était claire : il préférait bâtir un modèle national le plus autonome possible sous pression plutôt qu’exister comme une simple région gérée depuis Bruxelles. Tisza promet la quadrature du cercle, et le mur de la réalité se rapproche.

Breizh-info.com : Orbán a perdu en partie à cause des sanctions européennes contre la Hongrie. Bruxelles a-t-il, paradoxalement, précipité sa chute ? Le gel de 18 milliards d’euros de fonds européens a contribué à la dégradation économique qui a fragilisé Fidesz. Est-ce une victoire de Bruxelles par pression économique interposée — et si oui, quel précédent cela crée-t-il pour d’autres gouvernements souverainistes en Europe ?

Il ne faut pas négliger en effet le poids des sanctions européennes contre la Hongrie. L’économie du pays s’est accrue ces dernières années (PIB de 180 Md € en 2022, 190 Md € en 2023, 200 Md € en 2024, 208 Md € en 2025), mais la croissance a été dévorée par l’inflation. Le montant des fonds structurels bloqués équivalait selon les années à 3 à 5% du PIB. En 2025, la Hongrie a même été contributeur net au budget de l’UE. Rappelons que ces fonds ne constituent pas une aumône, comme on le lit trop souvent : ce sont des mesures de cofinancement qui développent les infrastructures et intègrent la Hongrie dans l’économie européenne. Ces flux entrants compensent très partiellement les flux sortants des revenus du capital générés en Hongrie à destination de l’actionnariat étranger. Cette dépossession structurelle date de la fin de la guerre froide, et l’édification d’un capitalisme national sous l’impulsion des cercles dirigeants hongrois visait justement à sortir de cette dépendance structurelle. Et c’est bien là l’objet principal du contentieux entre Budapest et Bruxelles. La réponse est donc limpide : le but déclaré de la Commission était de renverser le pouvoir à Budapest dans ce qu’il avait de national et souverain, pas dans ce qu’il avait de prétendument opaque ou corrompu ; et la strangulation financière a été un moyen déterminant.

Breizh-info.com : Que va-t-il se passer dans les prochaines semaines pour les proches d’Orbán ? Magyar a promis une commission nationale de récupération du patrimoine public et des poursuites pour corruption. Y a-t-il un risque réel de procédures judiciaires contre Orbán lui-même ? Comment se prépare le camp Fidesz à une éventuelle vague de représailles institutionnelles ?

C’est davantage une question de mois que de semaines, si du moins les formes de la justice sont respectées. On a pu constater le basculement massif de l’électorat hongrois d’un parti à l’autre, ce qui fait relativiser le caractère tranché du clivage partisan au sein de la population. En revanche l’antagonisme est féroce entre l’élite liée au Fidesz et les élites citadines et libérales qui constituent l’armature du parti Tisza, lequel a recyclé les cadres de la gauche comme il en a mobilisé les médias et les réseaux d’influence. On doit donc s’attendre à une tentative de démantèlement complète de l’infrastructure du Fidesz, ce qui commencera avec la purge de fonctionnaires dès l’entrée en fonction du gouvernement et la reprise en main d’instituts relevant de l’Etat ou de financements publics. Je vois une double raison à ce que ces règlements de compte prennent une envergure considérable dans les mois à venir. D’une part la volonté de la gauche et de ses relais à Bruxelles de marquer du sceau de l’infamie toute tentative de créer un système national qui ne soit pas le relais et l’obligé du système supranational.

La Hongrie doit servir d’exemple. D’autre part cette atmosphère de grand procès risque d’être le seul moyen de donner le change aux Hongrois au fur et à mesure que les promesses de campagne assurant aux Hongrois des lendemains qui chantent ne pourront être tenues. Le Fidesz est pour l’instant uni derrière Orbán, et le maintien de cette unité dans la défaite est le seul moyen de ménager l’avenir.

Breizh-info.com : La majorité des deux tiers de Magyar est-elle une opportunité ou un danger ? Cette supermajorité lui donne techniquement le pouvoir de réécrire la Constitution. Orbán l’avait utilisée pour consolider son système. Magyar promet de ne pas l’utiliser unilatéralement — mais peut-on le croire, et quels garde-fous existent réellement pour l’en empêcher ?

Cette constitution a été dénoncée par la gauche, dès son adoption en 2011, comme un texte partisan sanctuarisant une orientation nationale à droite. Or le paradoxe de ces élections est de former une représentation nationale 100% à droite, sur le papier du moins. Le parti Tisza, avec deux tiers des sièges, est apparenté à LR ; le Fidesz au RN ; Mi Hazank, avec six sièges, à Reconquête. Dès lors en quoi la constitution est-elle en porte-à-faux avec le peuple dont elle encadre la vie politique ? Il était reproché au Fidesz d’avoir barricadé les portes du pouvoir : les élections du 12 avril ont administré la preuve du contraire.

Rétrospectivement, il faut juger les 16 années au pouvoir pour ce qu’elles ont été : une période initiée, renouvelée puis achevée par le plébiscite démocratique. Péter Magyar jouit, sur le plan intérieur, d’une marge de manœuvre considérable, ce qui est à double tranchant pour lui : sa majorité portera l’entière responsabilité de ce qui adviendra désormais. Reste que le Fidesz est un parti organisé, enraciné et présent dans tout le pays : c’est contre lui que s’exercera désormais la puissance concertée des institutions.

Breizh-info.com : Quel rôle a joué la désinformation dans cette campagne — des deux côtés ? Des accusations de manipulation des urnes et d’ingérence étrangère ont aussi circulé contre Magyar. Comment évaluer objectivement le niveau de désinformation dans cette campagne ?

Comme pour les élections antérieures, tous les observateurs ont convenu que le scrutin a été sincère. Concernant la campagne, la désinformation consiste simplement dans le discours biaisé et orienté que chaque camp construit pour convaincre une majorité. Je dirais que la désinformation ne peut être attestée qu’après coup.

Ainsi en 2022 le Fidesz avait pris comme slogan « paix et sécurité » dans le contexte de la guerre déclenchée en Ukraine, et avait remporté très largement les élections au mois d’avril. Il a ensuite tenu sa promesse de campagne de garantir la paix et la sécurité des Hongrois, au prix d’une dégradation, très lourde de conséquences, des relations avec Bruxelles. Le slogan de 2026 était « Fidesz, le vote sûr », dans la même veine sécuritaire. Tisza proclamait de son côté « Maintenant ou jamais ! » : mais quoi exactement ? Du mieux dans tous les domaines. On n’est pas très loin du « penser printemps » macronien en 2017. Vous avez évoqué plus haut le programme maximaliste du parti vainqueur : l’avenir nous donnera la mesure de la désinformation qu’il recelait.

Breizh-info.com : La droite conservatrice européenne perd-elle son dernier grand bastion — et quelles en sont les conséquences concrètes ? Après PiS en Pologne, Simion en Roumanie, maintenant Orbán en Hongrie : le camp souverainiste d’Europe centrale s’effrite. Meloni s’est normalisée. Qui reste ? Qui peut incarner demain une résistance crédible au projet fédéraliste gauchiste de Bruxelles ?

Viktor Orbán était le visage d’une « critique positive » au sein de l’UE, dans le but de maintenir viable le projet européen : en équilibrant l’échelon national et communautaire, en refusant l’immigration de peuplement, en repoussant la mise au pas idéologique woke, en remettant en cause le sabordage économique du continent sur fond de Green deal et de découplage énergétique, en s’opposant à la guerre en Ukraine où s’enlise le continent : autant de refus qui n’étaient que le revers de politiques positives, mises en œuvre avec méthode en Hongrie et plébiscitées à plusieurs reprises par la majorité.

Il s’agissait de faire la puissance de l’Europe à travers celle de ses nations. Encore une fois, Péter Magyar a gagné non en s’opposant à la ligne Orbán mais en revendiquant sa mise en œuvre sans douleur ni conflit, en éludant que cette résistance nationale suppose un Etat militant, un bras de fer permanent contre le sens de l’histoire et que le peuple, à défaut « du sang et des larmes », doit savoir prodiguer sueur et patience. Mais Viktor Orbán était aussi un prétexte utile à Bruxelles pour expliquer les dysfonctionnements de l’UE, qui apparaîtront dans un proche avenir dans une lumière plus crue. Après une brève période d’unanimisme, les tensions et les antagonismes surgiront sous un jour nouveau et sans doute plus radical. Mais entre le mécontentement populaire et les cercles dirigeants il y aura un chaînon manquant : ce qu’a été la Hongrie de Viktor Orbán pendant quelques années.

Breizh-info.com : Y a-t-il un scénario dans lequel Orbán revient ? L’histoire politique est pleine de retours spectaculaires. Orbán lui-même a déjà connu l’opposition. Avec 2,5 millions de fidèles, une structure partisane intacte et une opposition qui devra gouverner dans un contexte économique difficile, peut-on envisager un retour de Fidesz à moyen terme — et à quelles conditions ?

Malgré une défaite cuisante, le Fidesz ne disparaît pas. Il est certain que les quatre années à venir recèlent des difficultés colossales pour l’Europe, et le dégagisme frappera la majorité Tisza comme toutes les représentations parlementaires dans les pays démocratiques. La réorganisation du Fidesz et la capacité de ses militants à servir dans l’adversité, eux qui pour beaucoup n’ont jamais connu la position ingrate de l’opposition, fait partie des inconnues dans l’équation. Reste à savoir également comment Viktor Orbán, qui a acquis une tout autre stature que celle de simple homme politique, peut à la fois accompagner la convalescence du Fidesz et préparer la montée en puissance d’une nouvelle génération appelée à lui succéder.

Breizh-info.com : Magyar a promis de démanteler le système Fidesz. Que va-t-il se passer concrètement pour le MCC — et plus largement pour tout ce qui a été bâti intellectuellement depuis 2010 ?

Le MCC est une institution à part, puisqu’il est indépendant de l’Etat et devrait donc poursuivre ses activités d’enseignement et de recherche. Cependant, la majorité des deux tiers au Parlement donne au pouvoir politique des moyens de pression importants. La nouvelle situation offre une perspective enthousiasmante d’un point de vue intellectuel : il y a des erreurs à corriger et un avenir à bâtir, plus ouvert que jamais à mesure que l’Europe s’avance dans l’inconnu.

Propos recueillis par YV

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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