Ukraine : À Moscou, les conseillers de Macron envoyés se faire foutre

par Mickaël Lelièvre

La guerre en Ukraine disparaît lentement de l’agenda américain. Pas par décision formelle ni par retrait officiel, mais par la mécanique sourde des priorités : Washington est ailleurs, et le dossier ukrainien s’embourbe dans une indifférence qui ressemble de plus en plus à un abandon en douceur.

Depuis les frappes américano-israéliennes contre l’Iran, la dynamique des négociations s’est enrayée. Le round tripartite de Genève, tenu les 17 et 18 février, reste à ce jour le dernier en date. Celui prévu le 5 mars à Abou Dhabi a été annulé sans qu’une nouvelle date ait été fixée. Un haut responsable européen impliqué dans le processus résume la situation sans détour : les négociations sont «vraiment en danger». Ce n’est pas un avertissement rhétorique. C’est un constat d’échec en formation.

Washington distrait, Moscou conforté

Le paradoxe de la situation est cruel : en se lançant dans une confrontation militaire avec l’Iran, les États-Unis ont involontairement offert à la Russie une série d’avantages inespérés. Les prix de l’énergie ont grimpé, rapportant au Kremlin jusqu’à 150 millions de dollars supplémentaires par jour. Washington a parallèlement assoupli ses sanctions et relâché sa pression sur l’Inde pour qu’elle cesse d’acheter du pétrole russe, provoquant un afflux de pétroliers vers l’océan Indien. La Russie, que l’on cherchait à étrangler économiquement, respire mieux depuis que l’Amérique regarde du côté de Téhéran.

À cela s’ajoute la compétition directe pour les armements. Les systèmes de défense aérienne américains, déjà rares, sont désormais dirigés en priorité vers les théâtres moyen-orientaux. L’Ukraine en pâtit directement. Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne, l’a dit sans ambages : «Il y a clairement une compétition pour les mêmes équipements, au Moyen-Orient comme en Ukraine. L’attention de l’Amérique est en ce moment clairement tournée vers le Moyen-Orient». Le Kremlin, de son côté, feint une perplexité polie. Dmitry Peskov, porte-parole de Vladimir Poutine, a concédé qu’une «pause» était apparue dans les discussions, ajoutant avec une neutralité de façade : «Les Américains ont d’autres priorités, et c’est compréhensible».

«Le Moyen-Orient a considérablement détourné son attention politique de l’Ukraine», a déclaré un diplomate de l’UE. «Pour nous, comme pour l’Ukraine, c’est une catastrophe».

Ce diagnostic, formulé par l’un des diplomates européens impliqués dans les négociations, mérite d’être pris au sérieux. Il pointe une réalité que les capitales européennes peinent à admettre publiquement : la guerre en Ukraine n’est plus le centre de gravité de la politique étrangère américaine. Elle est devenue un dossier parmi d’autres, géré par improvisation, selon les propres mots d’Andrew Weiss, vice-président du Carnegie Endowment for International Peace, qui note que «Trump et son équipe ont largement tablé sur l’improvisation dans leurs négociations avec le Kremlin».

Côté russe, le constat est simple : il n’y a rien à négocier. Moscou n’a montré aucune disposition au compromis. «Les négociations s’essoufflent. Il faut leur insuffler une nouvelle vie», admet l’un des participants aux canaux de discussion officieux. Les exigences russes restent celles que l’Ukraine ne peut accepter sans se renier. Peskov, lui, affiche une confiance tranquille : «La dynamique sur le front est positive pour nous. Nous avançons et nous rapprochons de nos objectifs». Ce n’est pas la rhétorique d’une puissance prête à la concession.

L’Europe spectatrice de sa propre impuissance

Face à cette désaffection américaine, les Européens s’agitent. Emmanuel Macron a reçu Zelensky à Paris pour conjurer ce qu’un responsable de l’Élysée a lui-même appelé «l’effet d’éclipse» de la guerre contre l’Iran. Friedrich Merz s’est rendu à la Maison-Blanche avec des cartes et des graphiques pour plaider en faveur d’une pression accrue sur Moscou. En vain : Trump, dit-on, n’a pas souhaité entrer dans les détails et reste persuadé que la Russie est forte et que l’Ukraine est faible.

Pire encore : les Français ont tenté d’obtenir pour les Européens une place à la table des négociations. Emmanuel Bonne, conseiller national de sécurité, et Bertrand Buchwalter se sont rendus à Moscou pour plaider cette cause auprès de Iouri Ouchakov, le principal conseiller de politique étrangère de Poutine. La réponse russe, selon un diplomate européen senior, fut sans détour : «La réponse d’Ouchakov, c’était en substance : Désolé, vraiment non, allez vous faire voir»». Peskov, lui, a habillé ce refus d’une formulation plus diplomatique, mais tout aussi fermée : «Les Européens ne veulent pas aider le processus de paix».

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La question que cette situation pose n’est pas celle du bien-fondé du soutien à l’Ukraine. C’est celle de la capacité réelle de l’Europe, et de la France en particulier, à peser sur les grandes crises géopolitiques de notre époque autrement que par des visites symboliques et des déclarations de principe. Tant que la réponse à cette question sera aussi mince qu’aujourd’hui, le continent subira les événements plutôt qu’il ne les orientera. Et le constat de l’un des diplomates européens, «pour nous, c’est un désastre», continuera de s’appliquer, au-delà du seul dossier ukrainien.

source : Géopolitique Profonde

https://reseauinternational.net/ukraine-a-moscou-les-conseillers-de-macron-envoyes-se-faire-foutre/

Une réponse à « Ukraine : À Moscou, les conseillers de Macron envoyés se faire foutre »

  1. Avatar de Paul-Emic

    L’UE et ses membres se sont mis à croire à leurs propres délires.

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