Onfray et Houellebecq, icônes devenus parias parce qu’ils « pensent sale »

L’entretien de 45 pages, publié par Front populaire, entre Michel Onfray et Michel Houellebecq n’en finit pas de provoquer, dans la presse, des convulsions qui, plutôt que l’humanisme rationnel dont les éditorialistes se revendiquent, évoquent davantage la fureur d’un possédé face au Saint-Sacrement. Pourtant, hier, ou avant-hier, si on veut, les deux Michel étaient des icônes. Houellebecq, avec Les Particules élémentaires, avait inventé un style, celui de la dépression postmoderne, du sexe triste et du déclin de l’Occident. Onfray, avec son Antimanuel de philosophie, donnait à voir une manière d’apprendre iconoclaste, jubilatoire, et montrait des talents de vulgarisateur immédiatement acclamés. Ils imposèrent également leur personnage médiatique, chose importante en ces temps de spectacle prophétisés par Guy Debord : Onfray était l’hédoniste qui ne sourit pas, le jouisseur nietzschéen vêtu de noir. Houellebecq était le petit-bourgeois terne, cachant un clochard visionnaire.

Les années passèrent. Houellebecq fut pressenti pour le Nobel, Onfray passa sur  Culture, où ses cours donnés à l’Université populaire de Caen, retransmis à la radio, firent découvrir l’histoire de la philosophie à des milliers de gens. Ils étaient alors au pinacle.

Et puis, ce fut la chute. Houellebecq, dont on critiquait autrefois l’écriture « plate », vit le Nobel lui passer sous le nez au profit d’Annie Ernaux, dont les ouvrages – fond et forme – étaient, eux, objectivement sans intérêt. Onfray, lui, fut écarté de  Culture sans autre forme de procès, parce que sa ligne déplaisait. Tous deux conservèrent pourtant leur notoriété, ainsi que leur succès populaire. Cela ne plaisait pas, on s’en doute, au monde médiatique. Onfray avait beau se dire de gauche, il n’aimait ni Mitterrand ni le  façon Terra Nova, sans intérêt pour les pauvres et obnubilé par l’accueil des immigrés. Houellebecq avait beau décrire le monde de la  avec tendresse, il montrait également les limites de la pensée toute faite, la question posée par l’islamisation de la  et la profonde cruauté décadente de notre pays pseudo-démocratique.

La récente rencontre de ces deux phénomènes a provoqué un tir de barrage du monde médiatique. ChallengesMarianne et Libération ont fait feu au même moment. Pour Challenges, c’est Maurice Szafran qui s’y colle : les deux « penseurs » (le mot est écrit entre guillemets dans le texte) y sont dépeints comme des réactionnaires d’ultra-droite, racornis, dont les propos volent bas et dont les réflexions stupides provoquent des « malaises à répétition ». Szafran l’avoue : la question n’est pas de savoir s’ils pensent bien ou mal, puisqu’ils « pensent sale ». La vérité officielle doit être nettoyée à sec : on l’ignorait.

Chez Libé, Thomas Legrand traite de « trouillards » les deux compères, et dit qu’ils ont « tout faux ». Une preuve ? Soumission, de Houellebecq, décrivait une prise de pouvoir islamiste en 2022. Or, on est en 2022 et rien ne s’est passé. Donc, Houellebecq dit des conneries. Fin de l’histoire. Front populaire y est présenté comme une revue « un peu rouge et très brune » et les deux Michel sont censés y projeter leurs propres « névroses ». La psychanalyse sauvage de l’adversaire, on n’a pas trouvé mieux pour faire peur, apparemment, même s’il se pourrait bien que Michel Onfray comme Michel Houellebecq s’en moquent éperdument. On retrouve, chez ces deux pourfendeurs stipendiés, une pique au côté « catho-tradi » et antipapiste de leurs cibles, mais plutôt en passant, comme si c’était une dernière couche, assez attendue, sur tant d’horreur passéiste

Natacha Polony, dans Marianne, est plus mesurée et beaucoup plus intelligente. Elle rappelle que les deux auteurs furent jadis encensés par le petit monde politico-médiatique avant d’être traînés dans la boue. Elle essaie de dépasser l’invective stupide (« nauséabond »« rance », etc.), ce que Szafran et Legrand seraient bien incapables de faire. Et, pour finir, elle pose une question jamais formulée : « Comment répondre à Onfray et Houellebecq autrement qu’en appelant à la censure ? »

La question est très juste, mais personne, pas même Natacha Polony, n’y répond, et ce, pour une raison simple : depuis fort longtemps, la presse française, qui fait si fort profession d’humanisme et défend le débat d’idées comme une tradition nationale, ne sait pas répondre à la contradiction autrement que par le sarcasme, l’ostracisme, le mépris, la haine, la calomnie, le mensonge ou l’appel au boycott – et on peut se mettre d’accord sur le caractère peu constructif d’un tel « débat ». Problème : si on répond à Houellebecq et Onfray sur le fond, sans essayer de les disqualifier par des attaques ad hominem, il va falloir reconnaître que la remarquable intervention de Pierre Brochand au Sénat, reprise par Le Figaro, n’est pas plus complotiste que nos deux écrivains et que le réel est malheureusement de droite – et même un petit peu facho.

Arnaud Florac

https://www.bvoltaire.fr/onfray-et-houellebecq-icones-devenus-parias-parce-quils-pensent-sale/

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