L’Union européenne, une logique impériale cachée

De Stéphane Buffetaut, élu de Vendée, ancien député européen, pour le Salon beige :

Le Parlement européen vient de fêter discrètement ses 70 années d’existence. A l’origine l’Assemblée commune de la Communauté du charbon et de l’acier, purement consultative, qui devint Assemblée parlementaire européenne puis Parlement européen en 1962. Elue pour la première fois au suffrage universel en 1979, cette institution consultative est devenue, traité après traité, co-législatrice avec le Conseil des ministres de l’Union européenne. Cette évolution a été celle de l’Union européenne qui, au fil des traités, a accru ses pouvoirs au détriment des Etats membres qui n’ont cessé d’abdiquer leurs pouvoirs souverains entre les mains des institutions communautaires. Etait-ce inéluctable ?

Le général De Gaulle voulait voir dans le traité de Rome « un simple traité de commerce ». Mais la logique des traités n’était pas celle-ci, notamment dans l’esprit de Jean Monnet. Après la CECA, sa précipitation à proposer une communauté européenne de défense, qui comportait une ébauche de gouvernement européen inféodé aux USA puisque le CED aurait été rattachée à l’OTAN, révèle bien ses arrière-pensées. Au demeurant, après l’échec de cette proposition il démissionna de la présidence de la Haute autorité de la CECA pour fonder un Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe. La référence évidente aux Etats-Unis d’Amérique dénotait un esprit chimérique autant que technocratique. En effet il n’existe rien de commun entre un continent vide, ou vidé, où des immigrants venus principalement d’Europe  à l’origine, créent un ensemble politique sui-generis peuplé de gens parlant une langue commune, et un continent qui présente une mosaïque de peuples, de cultures, de langues, de traditions politiques  et d’histoires différentes et dont le seul ferment d’unité est la civilisation chrétienne. Il s’agissait donc de plaquer une conception idéologique, qui impliquait l’effacement des nations européennes pour faire place à un Etat européen. Mais, esprit technocratique oblige, un Etat de conception centralisée plus que fédéral.

Dès l’origine, la jurisprudence de la Cour de justice des communautés européennes a affirmé la primauté du droit européen sur les droits nationaux, y compris des actes « dérivés », directives et règlements, sur le droit national en affirmant que ces textes issus de traités internationaux avaient la même autorité que ces derniers. Après une longue résistance la Cour de cassation et le conseil d’Etat finirent par céder et donc accepter la perte de souveraineté juridique sur des domaines évidemment de droit interne et non de droit international. On sortait dès lors d’une logique de coopération entre ordres juridiques pour entrer dans une logique de substitution au profit d’un nouvel ordre juridique élaboré par la technocratie européenne et avalisé par les technocraties nationales rassemblées au sein du comité des représentants permanents qui prépare les réunions du Conseil de l’Union européenne. Le droit nouveau se construit ainsi à l’abri du regard des peuples, dans les couloirs feutrés de l’oligarchie administrative européenne.

L’idée directrice a été exprimée clairement dans les traités qui organisent le cadre institutionnel de l’Union européenne et notamment par le traité de Maastricht (1992) qui se donne pour objectif de créer « une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe ». La formulation exprime bien le caractère évolutif et continu du processus. La Commission avait au demeurant théorisé la méthode de « l’ambiguïté constructive » qui consiste à ne pas dévoiler l’objectif réel des traités, la marche vers un Etat européen, mais à rester dans une ambiguïté qui permette de ne pas effaroucher les opinions publiques. Une union entre des peuples abusés.

D’une certaine façon Jean-Claude Juncker avait tiré la conséquence logique de cette évolution dans un entretien au Figaro en janvier 2015 en déclarant : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». L’Union européenne devient ainsi la prison des peuples. Cette surenchère anti démocratique n’a fait qu’empirer depuis, avec la complicité du Parlement européen, au nom du respect d’un état de droit défini de façon ad hoc pour contester « les choix démocratiques » qui ne répondent pas à la doxa européo mondialiste et aux idéologies de déconstruction en vogue. La Pologne et la Hongrie en ont fait les frais et les menaces d’Ursula von der Leyen à la veille des élections italiennes s’inscrivaient dans le même fil.

L’Union européenne s’inscrit dans une logique impériale qui allie une volonté d’expansion  géographique illimitée à une forme de totalitarisme idéologique déraciné. Ainsi le cadre géographique et civilisationnel de l’Europe est-il outrepassé pour s’étendre jusqu’au Moyen-Orient avec la Turquie, demain aux limites de l’Asie centrale avec les républiques du Caucase. Quant aux peuples qui choisissent des gouvernements enracinés dans leur histoire et leur culture, ils sont condamnés à se plier à l’idéologie « progressiste » qui tente de  tout déconstruire pour ne plus connaître que des individus sans attaches ni sur terre, ni au ciel, proies rêvées du mercantilisme le plus cynique et du totalitarisme le plus inhumain.

Or l’impérialisme, c’est la guerre comme le prouve l’histoire du monde. C’est l’impérialisme territorial et idéologique de la révolution et de l’Empire qui ont précipité l’Europe dans la guerre de 1792 à 1815. C’est aussi l’impérialisme allemand qui a provoqué les guerres de 1914 et 1940, comme l’impérialisme soviétique a asservi l’Europe de l’Est. Depuis la fin du communisme en Europe, c’est l’impérialisme américain qui a fait basculer le Moyen-Orient dans le chaos. Et l’actuelle guerre en Ukraine est la conséquence du choc entre l’impérialisme US et l’obsession russe de reconstituer les frontières de l’empire. Avec toujours les mêmes ressorts : une volonté d’extension sans fin, la volonté folle d’imposer à des peuples divers une même férule juridique et idéologique. Beaucoup déplorent que l’UE européenne n’ait pas d’armée. C’est heureux car elle est obligée de se contenter de sanctions financières et juridiques pour contraindre les dissidents.

Contrairement à ce que prétendait Mitterrand, ce n’est pas le nationalisme qui est la guerre mais l’impérialisme, ce dévoiement d’une nation qui prétend sortir de ses limites naturelles. Le « pré carré capétien » est plus garant d’une coexistence pacifique que la prétention à l’empire universel. La volonté hégémonique et impériale de l’oligarchie européenne est la pire menace contre une Europe pacifiée. Les nations, parce qu’elles sont le mode naturel d’organisation des sociétés en corps politique, sont les meilleures garantes de la paix et de la liberté des peuples.

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