La plaie de l’Otan

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Ce 13 novembre, à Istanbul, sept années jour pour jour après l’abominable attaque islamo-terroriste de Paris, un attentat ensanglantait l’un des quartiers les plus fréquentés de l’ancienne capitale des sultans. Premier bilan : 6 morts et 81 blessés.

La réaction officielle du régime d’Erdogan n’a pas traîné, et la police stambouliote s’est montrée étonnamment efficace. Presque trop. On a rapidement trouvé, en effet, une femme qu’on accuse d’avoir posé la bombe. Et, d’après Reuters, au lendemain de cette explosion meurtrière, les enquêteurs ont déclaré, dès le 14 novembre, qu’ils détenaient désormais 46 personnes en lien avec cette attaque parmi lesquels une Syrienne, soupçonnée d’avoir posé la bombe. Lors d’un premier interrogatoire, Ahlam Albachir aurait déclaré qu’elle avait été entraînée par des militants kurdes dans son pays et qu’elle était entrée en Turquie par la région d’Afrin, dans le nord-ouest, qu’occupent les soldats d’Ankara.

Certains pourraient admirer la célérité de l’arrestation de 21 complices présumés avant même que soit capturée la principale suspecte. En réalité les terroristes du PKK avaient annoncé eux-mêmes dès le mois d’avril, par la voix de leur coprésident Duran Kalkan, révolutionnaire, lui-même d’origine turque, engagé depuis sa jeunesse dans cette organisation marxiste-léniniste : « notre guérilla n’est pas dans une situation défensive mais offensive. Nous attaquerons partout en Turquie. Pas seulement des cibles militaires et des positions militaires, mais de grandes villes. Des zones qu’ils ne s’attendent pas à voir devenir des zones de guerre. » C’est donc à un réseau de vieilles connaissances que les services répressifs ont mis la main au collet.

Or, à partir de cela, une fois photographiée complaisamment la poseuse de bombes, revêtue d’un T-shirt « New York » comme on peut en trouver dans les bazars du monde entier, le ministre turc de l’Intérieur Süleyman Soylu s’est fendu d’une réaction inédite : il a refusé les condoléances de l’ambassade américaine, accusant les États-Unis de collusion depuis la bataille de Kobané de 2014-2015, où les Occidentaux ont soutenu les Kurdes de Syrie contre Daesh.

Quant au ministre de la Justice Bekir Bozdag, il s’est précipité dans les studios de la chaîne de télévision A-Haber, propriété de Erdogan. Il y accusa tout simplement les États-Unis, l’Allemagne et la France (!) d’armer, d’entraîner et de soutenir des groupes terroristes contre son pays.

La même conclusion est avancée par une partie des politiciens de la coalition au pouvoir : non seulement ils paralysent depuis des mois, jouant du chaud et du froid, les négociations d’adhésion à l’OTAN de la Finlande et de la Suède, mais ils menacent désormais de se retirer eux-mêmes purement et simplement de l’alliance.

Cette évolution me paraît significative et je l’annonçais déjà dans ma chronique du 26 mai[1].

Elle vient en effet de loin et on doit la situer dans le cadre d’une dérive observable au cours des dernières années.

En 2002, il y a donc 20 ans, le financier Soros, en visite à Istanbul expliquait à la grande indignation des kémalistes, que « le seul bien turc compétitif sur les marchés extérieurs est le soldat« . L’idée qu’on puisse ainsi assigner à leur pays un tel rôle de « petit gendarme » avait alors soulevé les protestations du quotidien Cumhuriyet.

Or, depuis lors, surenchérissant sur les nationalistes laïcs, l’islamiste Erdogan élu en 1997 maire d’Istanbul, allait, cette année-là, voire son parti AKP triompher lors des élections législatives.

Et dès la guerre d’Irak de 2003, celui que ses partisans appellent le Reïs, s’était arrangé pour que les députés « indépendants » bloquent constitutionnellement au sein de l’Assemblée nationale la participation de son armée dont l’infanterie eût été essentielle dans la guerre américaine d’Irak. Cet appui, programmé par les militaires, fit cruellement défaut et le corps expéditionnaire anglo-américain dut recourir à l’utilisation encombrante et impopulaire de dizaines de milliers de mercenaires de la société Blackwater.

Petit à petit le régime, réformé dans un sens de plus en plus autoritaire et présidentiel, allait prendre ses distances vis-à-vis des orientions démocratiques et pro-occidentales que le pays avait adopté depuis 1945. En 2009, par exemple, lors de la conférence mondialiste de Davos, Recep Tayyip Erdogan s’en prenait spectaculairement à Israël avec lequel jusque-là, à partir des années 1950, les Turcs avaient entretenus d’excellentes relations. Ils étaient même demeurés pratiquement les derniers alliés de l’occident au Proche-Orient, depuis la chute de la monarchie en Irak (1958) en Éthiopie (1975) et en Iran (1979). Désormais le gouvernement d’Ankara allait prendre position en faveur des Palestiniens et entreprendre ainsi de développer systématiquement son influence et ses débouchés dans le monde arabo-islamique. Il est même allé jusqu’à postuler à la qualité de membre de la Ligue arabe, s’en tenant toutefois depuis 2011 à un statut d’observateur.

À vrai dire ses succès, depuis la déroute de Morsi en Égypte en 2013, se sont limités aux sympathisants des Frères musulmans, à l’émirat du Qatar, au parti Ennahda en Tunisie et au gouvernement minoritaire de Tripoli en Libye et les relations avec les Arabes n’ont cessé de se dégrader.

En 2023, les élections présidentielles de la dernière chance vont se dérouler en Turquie. Si le quasi-dictateur est réélu, il faudra que les alliés occidentaux, et d’abord les Européens, se résolvent à se débarrasser de cette planche pourrie, à mettre un terme aux avantages dont la mafia turque bénéficie au regard de sa candidature à l’Union européenne, à laquelle plus personne ne croit et à une appartenance à l’Alliance atlantique vidée de son contenu. Il n’est plus que la plaie de l’OTAN.

JG Malliarakis  

Apostilles

[1] cf. L’Insolent du 26 mai : « Quand les Turcs menacent ».

https://www.insolent.fr/

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