Quand Olaf Scholz se rend à Pékin

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Le voyage solitaire en Chine du chancelier Scholz ce 4 novembre aura fait l’objet de pas mal de critiques et d’interrogations. Notons qu’il froisse quelque peu Emmanuel Macron, dont il devance les velléités, de sorte que nos bons esprits y voient le signe évident d’un désaccord grandissant au sein de ce que nous appelons à Paris le « couple » franco-allemand.

Reconnaissons surtout qu’il pose un certain nombre de problèmes. Ceux-ci vont bien au-delà des blessures d’amour-propre de notre président aussi démonétisé sur la scène internationale que minoritaire dans l’opinion intérieure dans l’Hexagone.

« Faut-il encore commercer avec la Chine ? » s’interrogeait ainsi Jean-Dominique Merchet dans L’Opinion dont, spécialiste des questions militaires au sein de son journal, il signait exceptionnellement l’éditorial de ce 3 novembre.[1]

Avec le gaz russe, soulignait-il en effet, l’Allemagne découvre dans la douleur ce qu’il en coûte de trop dépendre d’un pays pas toujours amical. C’est, ajoutait-il, « une leçon apprise », assure-t-on à Berlin.

Nous nous trouvons donc en présence d’une contradiction assez caractérisée entre considérations purement économiques et orientations stratégiques.

Le 27 octobre était en effet diffusée à Washington une version publique de la nouvelle stratégie militaire des États-Unis. Celle-ci recoupe ce que l’on sait des annonces françaises correspondantes qui doivent être diffusées à l’occasion du déplacement à Toulon du chef de l’État, ce 9 novembre.

N’écartons pas l’hypothèse que l’on puisse comparer cette démarche avec la reconnaissance, en 1964, par Paris, du gouvernement communiste de la Chine continentale. Ce fut l’œuvre d’Edgar Faure. Politicien radical-socialiste, ancien président du Conseil de la Quatrième république, pendant 39 jours en 1952 et 11 mois en 1955, le personnage militait de longue date en faveur de cette démarche. En 1957, il avait publié sous le titre « Le Serpent et la tortue » un livre théoriquement consacré aux « problèmes de la Chine populaire », pratiquement favorable à un rapprochement avec le régime maoïste. Jusque-là fort opposé au général De Gaulle il fut pourtant son envoyé ; il se rallia au régime de la Cinquième république et devint ministre. Son influence culmina, à la tête de l’Éducation nationale et des universités, à la suite des troubles de 1968. Alors que tout cela pouvait sembler démentir, et aux yeux de certains trahir, en pleine guerre du Vietnam, l’engagement occidental de la France, il révéla plus tard que la manœuvre avait été accomplie à la demande de Washington, officiellement engagé en Asie sur le terrain militaire.

Une démarche comme celle du chancelier Scholz, bien qu’elle n’ait guère enchanté les 26 partenaires de l’Allemagne, s’est très probablement effectuée, elle aussi sous le contrôle, à la demande, ou tout au moins avec l’assentiment discret de la diplomatie américaine. Les réserves exprimées, sur les questions des libertés et des droits humains, par l’intéressé lui-même, semblent correspondre à ce schéma.

Rappelons à ce sujet que, dans ses grandes lignes, celui-ci s’impose depuis 1949 à leurs alliés. Et, s’il a toujours existé un désaccord entre les deux rives du Rhin, ou plus précisément entre les deux capitales, même aux moments de leur plus grande coopération dans la gestion des affaires européennes, c’est bien sur la défense. En Allemagne, l’appartenance à l’OTAN est vue comme la garantie la plus sérieuse face à une menace désignée à l’est. De ce point de vue Berlin se révèle beaucoup plus proche de ce qui se pense à Varsovie ou dans les pays baltes, que de la tradition gaullienne, perpétuée à Paris, depuis Mitterrand, par des ministres comme Védrine ou Roland Dumas. Quand un Macron croit pouvoir dire, dans son entretien publié par The Economist le 7 novembre 2021, que l’OTAN est « en état de mort cérébrale », tant Angela Merkel que Ursula von der Leyen lui répondent vertement, quelques jours plus tard, que l’alliance reste en parfaite santé.

Or, pour la première fois depuis 50 ans, depuis les accords entre Nixon et Mao de 1972, inspirés à l’époque par Kissinger, la Chine communiste y est désignée sans conteste comme l’adversaire numéro 1 des Occidentaux.

Sur le sujet technologique, dont l’importance ne devrait échapper à personne, le conseiller national à la sécurité de Joe Biden, Jack Sullivan va jusqu’à préconiser une politique de « découplage ». Celle-ci, concrètement, imposerait en France une vigilance accrue contre les activités d’espionnage systématique, périodiquement découvertes, jusque dans les laboratoires universitaires.

La découverte de cet antagonisme stratégique couvait depuis 15 ou 20 ans, mais le partenariat économique semblait fondamental. Les relations d’affaires entre la grande distribution, américaine ou européenne, et les sous-traitants de l’Empire du Milieu, en avaient fait dans l’esprit de beaucoup de nos dirigeants, de nos technocrates comme de nos industriels, l’usine du monde. Et ceci « quoi qu’il en coûte » à nos emplois industriels français.

La grande affaire de l’Europe devrait donc se concentrer naturellement sur la relocalisation de nos productions.

Il y a 4 ans, un pas important dans ce sens avait été accompli, sous la présidence Trump. On rappellera que, depuis, le taux de chômage de la population américaine a été abaissé au niveau de 3,6 %, à comparer avec la France où 20,1 % des moins de 24 ans sont à la recherche d’un emploi.

Il n’était alors officiellement question que de « compétition » entre Américains et Chinois, mais aussi avec les Russes. Aujourd’hui Washington considère que Pékin est le seul acteur en capacité de concurrencer, à terme, et de remettre en cause l’ordre international, tout instable et relatif qu’il puisse paraître, issu de la seconde guerre mondiale.

Il est significatif, presque ironique, que cette évolution officielle coïncide avec la guerre d’Ukraine. Celle-ci démontre jour après jour, depuis février, aussi bien sur le champ de bataille que sur la scène onusienne, aussi bien l’archaïsme de la machine militaire moscovite que l’aire grandissante de l’influence pékinoise dans les pays du tiers-monde, très supérieure dans la pratique, et certainement plus subtile, que celle de la Russie. Le durcissement intérieur du régime de Xi Jinping à l’issue du XXe Congrès du parti unique communiste souligne le contraste avec les remous, les désordres et les débats, souvent décalés voire stériles que connaissent les grandes démocraties.

À l’ouest on se préoccupe à l’envi, sinon à l’excès, du climat, de l’égalité des sexes, du droit au suicide, de la diversité dans les médias et la pub, ou de la cause animale ; rien de tout cela ne perturbe l’est du monde sous la direction d’un politburo exclusivement masculin et mono ethnique « han », ceci dans un pays qui avoue l’existence dans sa population de 55 nationalités différentes…

JG Malliarakis  

Apostilles

[1]cf. « Faut-il encore commercer avec la Chine ? » par Jean-Dominique Merchet

https://www.lopinion.fr/international/olaf-scholz-a-pekin-faut-il-encore-commercer-avec-la-chine

https://www.insolent.fr/

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