Publication de l’Histoire du roi Olaf le Saint : un événement littéraire et scientifique

Publication de l’Histoire du roi Olaf le Saint : un événement littéraire et scientifique

En préparation depuis des années, l’Histoire du roi Olaf le Saint, la deuxième partie de l’Histoire des rois de Norvège de Snorri Sturluson, vient d’être publiée dans la belle collection “L’aube des peuples” aux Éditions Gallimard, sous la forme d’un imposant volume de 1248 pages, bien imprimé et agrémenté de magnifiques illustrations en couleur. Entièrement consacré à la vie et au règne d’Olaf Haraldsson, ce monument de la littérature norroise retrace les violents conflits que connut le royaume de Norvège au début du XIe siècle, et avec lui l’ensemble des pays nordiques, tout en éclairant sous ses différents angles la fascinante civilisation scandinave à l’époque ancienne et médiévale.

Le maître d’œuvre de cette édition très soignée, qui se distingue à la fois par l’élégance de la traduction proposée et par la somme prodigieuse d’érudition qui a été exploitée pour commenter le texte, le professeur François-Xavier Dillmann, directeur d’études émérite à l’École pratique des Hautes Études (Sorbonne), membre de plusieurs académies et sociétés royales de Norvège et de Suède, a accepté de répondre aux questions d’Henri Levavasseur, pour la revue Éléments, au sujet de cette parution appelée à faire date.

Éléments : Au cours des dernières décennies, vous avez publié deux titres de Snorri Sturluson dans la collection “L’aube des peuples” : d’abord, en 1991, L’Edda. Récits de mythologie nordique, qui a connu – et connaît toujours – un grand succès de librairie (vingt-six réimpressions et plus de cinquante mille exemplaires vendus), puis en 2000 la première partie de l’Histoire des rois de Norvège : Des origines mythiques de la dynastie à la bataille de Svold, qui a déjà été réimprimée à deux reprises. Aussi cet auteur islandais, que l’on considère généralement comme l’un des plus importants historiens du Moyen Âge européen, doit-il être bien connu de nos lecteurs. Pouvez-vous néanmoins nous rappeler brièvement les principales étapes de sa carrière, et aussi l’origine de son intérêt pour la dynastie royale de Norvège ?

François-Xavier Dillmann. Volontiers. Snorri Sturluson, qui naquit en 1179 dans l’ouest de l’Islande, appartenait à l’une des plus puissantes familles de l’île. Comme cela se pratiquait fréquemment à cette époque dans les milieux aristocratiques, son éducation fut confiée à une autre famille, celle de Jon Loptsson, qui habitait à Oddi, dans le sud du pays, et qui fut sans doute le plus éminent lettré islandais de la fin du xiie siècle. Ce fut auprès de ce personnage que le jeune Snorri acquit une solide connaissance de l’ancienne poésie norroise, mais aussi de l’histoire de l’Islande comme de la Norvège, d’autant plus que le grand-père de son tuteur, Sæmund Sigfusson, avait jeté les fondements de l’historiographie islandaise. En outre, Jon Loptsson était apparenté à la dynastie norvégienne, puisque sa mère était la fille du roi Magnus III Olafsson qui régna sur la Norvège de 1093 à 1103.

Après son mariage en 1199, Snorri Sturluson s’établit dans l’ouest du pays et obtint bientôt des charges importantes au sein de la société islandaise ; c’est ainsi qu’en 1215 il fut élu aux hautes fonctions de « récitateur de la loi », en sorte qu’il présida pendant trois ans d’affilée l’assemblée plénière de tous les hommes libres d’Islande, qui se réunissait chaque année, à l’époque du solstice d’été, pour délibérer des affaires communes, adopter de nouvelles lois, régler les querelles judiciaires, etc. À cette époque, Snorri Sturluson était donc devenu un personnage politique de tout premier plan. En outre, il était réputé pour ses talents de poète, et ce fut par ce biais qu’il entra en relation avec la couronne de Norvège : après avoir composé plusieurs strophes en l’honneur du prince qui gouvernait alors ce pays, il fut invité par lui, en 1218, à séjourner à Nidaros (l’actuelle métropole de Trondheim). Dès lors, Snorri fut étroitement lié au régent du royaume de Norvège ainsi qu’au futur roi Hakon Hakonarson, qui lui décernèrent titres et faveurs.

Éléments : Les Islandais étaient-ils donc très proches du royaume de Norvège dès cette époque, en dépit du fait qu’ils ne devinrent les sujets du roi de ce pays que quelques décennies plus tard, lorsqu’ils firent allégeance à Hakon Hakonarson et à son fils Magnus en 1262-1264 ?

François-Xavier Dillmann. En effet. Cela peut certes paraître paradoxal, puisque l’Islande constituait alors une république libre, qui avait été fondée vers 930 par les premiers colonisateurs du pays et leurs fils, soit une soixantaine d’années après le début du peuplement de l’île boréale. Mais le paradoxe n’est qu’apparent, car les Islandais savaient bien que leurs origines se situaient principalement en Norvège, pays auquel ils étaient liés par de multiples liens, en particulier familiaux, juridiques et économiques. Pour de jeunes Islandais ambitieux, de même que pour des chefs soucieux de leur prestige, il était fréquent de prendre un passage sur un navire en partance pour la Norvège afin d’aller se présenter à son roi. Certains Islandais entrèrent ainsi dans la garde royale et combattirent aux côtés du souverain, d’autres, mais parfois aussi les mêmes, exercèrent auprès de lui le rôle d’historiographe en composant des strophes sur ses hauts faits.

Éléments : Si je vous ai bien lu, l’Histoire du roi Olaf le Saint fut composée vers l’année 1230. Deux siècles séparent donc cet ouvrage de la mort d’Olaf Haraldsson, qui survint au cours de l’été 1030. De quelles sources Snorri Sturluson disposa-t-il lorsqu’il entreprit de raconter la vie et le règne de ce roi de Norvège ? Et est-il vraiment possible d’ajouter foi à un récit aussi tardif ? L’auteur n’a-t-il pas été influencé par le spectacle de la situation politique qui était celle de la Norvège et de l’Islande à son époque ?

François-Xavier Dillmann. Ce sont là des questions cruciales, auxquelles il est difficile de répondre en quelques phrases. Je vais néanmoins tenter de le faire, en renvoyant vos lecteurs, pour plus de précisions, à l’Introduction rédigée pour l’ouvrage qui vient de paraître.

Mais résumons d’abord à grands traits la vie du personnage qui est le héros éponyme de cette deuxième partie de l’Histoire des rois de Norvège : né vers 995, Olaf Haraldsson était l’un des lointains descendants du roi Harald à la Belle Chevelure, qui avait réuni sous son autorité plusieurs des petits royaumes et des provinces, plus ou moins autonomes, que comptait la Norvège avant sa prise du pouvoir, dans la seconde moitié du ixe siècle.

Vers l’âge de douze ans, donc vers 1007, le jeune Olaf commença sa carrière en viking – au sens propre du terme norrois víkingr, qui n’est nullement un ethnique, comme on l’emploie trop souvent au sujet de l’ensemble des Scandinaves du haut Moyen Âge, mais un appellatif qui désigne un pirate, plus précisément un guerrier participant à un raid maritime, sous la conduite d’un chef de bande. De fait, Olaf et ses hommes partirent se livrer au ravage et au pillage dans de nombreux pays étrangers, du golfe de Finlande au détroit de Gibraltar – en passant par la Suède, le Danemark, la Frise, l’Angleterre, la Normandie, la France et l’Espagne –, avant de rentrer dans leur patrie vers 1014.

Élu roi de Norvège par les différentes assemblées provinciales peu après son retour de cette longue expédition viking, Olaf Haraldsson, qui avait été baptisé dès l’enfance (au moins selon la tradition historique norroise), entreprit alors de poursuivre l’action missionnaire qu’avait menée avec la plus grande férocité le roi Olaf Tryggvason (995-1000), et il imposa par le fer et par le feu le christianisme aux derniers fidèles de l’ancienne religion scandinave.

S’il remporta un succès éclatant dans sa politique à l’égard du royaume de Suède, avec lequel la paix fut durablement établie, Olaf Haraldsson fut bientôt en butte aux prétentions que le puissant roi d’Angleterre et de Danemark, Knut le Grand, émettait sur la Norvège. Face à tel concurrent, face aussi à la révolte de nombreux chefs locaux qui ne supportaient plus son gouvernement tyrannique, Olaf fut contraint de prendre la fuite en 1028 et alla trouver refuge en Russie, plus précisément à Novgorod.

Un an et demi plus tard, Olaf tenta de reconquérir son trône, mais, à l’annonce de son retour, ses adversaires décrétèrent la mobilisation générale en Norvège. Au cours de la bataille qu’il leur livra à Stiklestad (dans la province du Trøndelag), pendant l’été 1030, Olaf fut mortellement blessé, et son armée fut défaite. Les miracles de guérison qui lui furent attribués peu après sa mort incitèrent le clergé local à le faire proclamer saint l’année suivante à Nidaros ; dès lors, son culte se répandit rapidement en Norvège et en Suède, comme dans l’ensemble de l’Europe du Nord, et nombreux furent les pèlerins qui vinrent se recueillir devant sa châsse, exposée dans l’une des églises de cette bourgade portuaire.

Éléments : Est-ce pour cette raison qu’une tradition hagiographique s’est formée progressivement, à partir de la fin du xie siècle, sur celui qui était désormais appelé « saint Olaf » ?

François-Xavier Dillmann. Sans nul doute, et elle fut d’autant plus florissante que, depuis la seconde moitié du xiie siècle, Olaf était devenu le perpetuus rex Norvegiæ, le saint patron de la Norvège. Ce fut alors que fut rédigé en latin un récit édifiant sur sa vie (principalement sur sa passio) et sur ses miracles, ouvrage qui, peu après, fut traduit en langue vernaculaire.

Mais, parallèlement à cette tradition écrite, de facture évidemment cléricale, une tradition orale avait pris naissance en Islande au sujet du roi de guerre qu’avait été Olaf Haraldsson, et de son règne tumultueux. Cette tradition comprenait principalement des poèmes plus ou moins longs, mais aussi des strophes isolées, composées sur-le-champ (on les appelle volontiers des « impromptus »), les uns et les autres destinés à célébrer un acte d’éclat accompli par le prince, ou à remercier ce dernier d’avoir récompensé ses hommes après la bataille en leur distribuant des bijoux d’or ou d’argent, sous la forme notamment de bagues et de bracelets.

Éléments : N’est-ce pas là l’origine de la célèbre expression « le seigneur des anneaux » pour désigner un roi, et plus particulièrement un chef de guerre ?

Les strophes scaldiques, à côté de leur très grande beauté, se révèlent être des sources historiques particulièrement précieuses. Avec cette réserve cependant que leur vocabulaire est parfois si recherché et que leur syntaxe est souvent si enchevêtrée que leur signification peut demeurer hermétique, ou à tout le moins discutée.

François-Xavier Dillmann. Certainement. Mais le fait important dans notre contexte est l’extrême recherche formelle qui caractérise la composition de ces strophes, si bien que nous possédons le plus souvent une garantie d’authenticité quant à leur attribution à tel ou tel scalde islandais qui fut contemporain d’Olaf Haraldsson. Il en résulte qu’elles constituent des témoignages directs concernant les faits et gestes de ce souverain, mais aussi de ses alliés et de ses adversaires, et qu’elles contiennent parfois des allusions au caractère de ces personnages, voire à leur aspect physique ; c’est ainsi que les scaldes qui comptaient parmi les fidèles du roi l’appellent couramment « Olaf le Gros », surnom que Snorri a repris à son compte dans la plus grande partie du récit. À ce titre, les strophes scaldiques, à côté de leur très grande beauté, se révèlent être des sources historiques particulièrement précieuses. Avec cette réserve cependant que leur vocabulaire est parfois si recherché et que leur syntaxe est souvent si enchevêtrée que leur signification peut demeurer hermétique, ou à tout le moins discutée.

Parmi les différentes sources de connaissance du règne d’Olaf Haraldsson qui avaient été conservées en Islande au début du xiiie siècle, Snorri Sturluson accordait de loin la plus grande valeur aux poèmes et aux strophes qui avaient été composés deux siècles auparavant. Non seulement parce qu’il excellait lui-même dans l’art scaldique, mais surtout parce qu’il connaissait fort bien les poèmes anciens, les ayant étudiés systématiquement dans ce véritable traité de poétique qu’est d’abord son ouvrage connu sous le nom Edda. Et, de fait, il cite près de cent quatre-vingts strophes scaldiques dans l’Histoire du roi Olaf le Saint, certains chapitres reposant entièrement sur l’une ou l’autre d’entre elles, tandis que, dans différentes parties de l’ouvrage, elles servent manifestement de canevas à la narration. Par exemple au sujet de l’ultime bataille d’Olaf, à Stiklestad, face à un vaste rassemblement de paysans et de chefs venus de la plupart des provinces de Norvège. Ici, le contraste avec les ouvrages des prédécesseurs immédiats de Snorri est frappant : ces chroniqueurs ne connaissent – ou en tout cas ils ne citent – aucune des quelque quinze strophes que le scalde Sigvat composa sur cette rencontre fatidique.

Éléments : Le récit que donne Snorri Sturluson de la jeunesse et du règne d’Olaf Haraldsson est donc bien différent de celui que véhiculaient les légendes hagiographiques qui couraient auparavant à son sujet.

François-Xavier Dillmann. Tel est le cas, en effet. Pour mieux me faire comprendre, je prendrai un exemple, celui de la chute de ce roi, c’est-à-dire sa perte du pouvoir, sa fuite de Norvège, suivie de son exil en Russie, puis de son retour afin de tenter de reconquérir son royaume.

À l’inverse de l’auteur de la Passio et miracula beati Olavi et de ses épigones, qui avaient fourni comme principale explication à l’opposition rencontrée par Olaf dans son royaume « l’incroyance » de ses adversaires, « leur malignité, inspirée par le Diable », tandis que la décision qui fut prise par Olaf de quitter la Russie pour rentrer en Norvège aurait été motivée par le « désir de propager la foi » dans son pays, Snorri a manifestement considéré que la chute d’Olaf ne procédait nullement d’un conflit religieux qui aurait mis aux prises un roi très-chrétien et des « païens endurcis » ; l’historien islandais savait bien que non seulement la plupart des Norvégiens avaient déjà reçu le baptême à cette époque, dès avant la fin du règne d’Olaf Haraldsson, mais que les causes de son échec étaient essentiellement politiques et militaires.

Éléments : Quelles sont-elles ?

François-Xavier Dillmann. Ce sont d’abord les conséquences désastreuses d’une campagne que le roi de Norvège, allié en la circonstance à son beau-frère le roi Anund de Suède, mena en 1026 contre le Danemark afin de ravager ce pays, puis de le soumettre à leur autorité, en profitant pour ce faire de l’absence du roi Knut le Grand, qui se trouvait alors en Angleterre. À l’annonce de cette invasion et des dévastations commises par les forces norvégiennes et suédoises, Knut le Grand rassembla une formidable armée navale, traversa la mer du Nord, arriva au Danemark et livra bataille à ses adversaires sur la côte orientale de la province de Scanie, dans le sud de la mer Baltique. L’affrontement ne fut pas décisif, mais Knut parvint cependant à repousser les envahisseurs, en sorte que les flottes norvégiennes et suédoises durent se retirer plus au nord dans la Baltique, tandis que les navires anglo-danois allèrent bloquer le détroit de l’Øresund. Il en résulta qu’Olaf Haraldsson fut enfermé dans la mer Baltique, et qu’il dut rentrer par voie de terre en Norvège, et donc abandonner sa flotte de guerre sur le littoral de la Suède.

Après cet insuccès, doublé d’une perte matérielle d’une portée considérable, Olaf ne fut plus en mesure de s’opposer à l’invasion de son pays par Knut le Grand : sans avoir à livrer une seule bataille, ce dernier se fit élire roi de Norvège par chacune des assemblées provinciales qu’il convoqua lorsqu’il fit relâche sur la côte norvégienne. Dès lors, la situation d’Olaf était devenue désespérée, ou presque. À l’issue d’un combat victorieux qu’il remporta contre le chef Erling, l’un de ses principaux opposants dans le sud-ouest du pays, il crut un instant pouvoir rassembler à nouveau des forces autour de lui, mais un geste odieux de sa part entraîna la mise à mort ignominieuse de son valeureux adversaire, et provoqua de ce fait un soulèvement populaire contre lui. C’est là, selon Snorri Sturluson, la cause directe du départ en exil d’Olaf en 1028, en dehors de toute considération d’ordre proprement religieux.

Éléments : Mais comment pouvons-nous être certains que le récit de Snorri Sturluson reflète fidèlement la réalité historique ?

François-Xavier Dillmann. La certitude n’existe pas en la matière, bien entendu, mais dans le cas précis du combat qui se déroula dans le Boknafjorden (au nord de la ville actuelle de Stavanger) entre Olaf et Erling, nous disposons d’autres témoignages que celui de Snorri, à commencer par le très beau poème funèbre dans lequel le scalde Sigvat célèbra quelques jours plus tard la mémoire du personnage éminent qu’avait été Erling. Ces strophes contiennent des informations précises au sujet des différentes phases de l’affrontement entre les deux adversaires sur le navire d’Erling, assailli de tous côtés par Olaf et ses hommes. En outre, une inscription runique, gravée sur une croix conservée de nos jours à Stavanger, montre à l’évidence que non seulement ce chef était chrétien, mais qu’un prêtre faisait partie de sa maison. Selon toute vraisemblance, la rivalité entre les deux hommes ne doit donc pas s’expliquer par des motifs religieux, mais par des enjeux de pouvoir dans cette partie du royaume.

Éléments : La deuxième partie de l’Histoire des rois de Norvège traite principalement du gouvernement de la Norvège par Olaf Haraldsson, mais bien d’autres sujets d’ordre politique sont abordés par l’auteur. Parmi eux, quels sont ceux qui vous paraissent être les plus instructifs pour les lecteurs de nos jours ?

François-Xavier Dillmann. La hiérarchie de tels sujets est naturellement subjective, mais, s’il faut faire un choix, je retiendrai sans doute les chapitres concernant, d’une part, les institutions de la Suède ancienne et, d’autre part, les tentatives entreprises par Olaf Haraldsson pour étendre son pouvoir sur les îles et archipels de peuplement norvégien dans l’Atlantique Nord.

C’est dans le contexte des relations conflictuelles qui furent celles de la Norvège avec son voisin oriental, au début du règne d’Olaf, que l’auteur a inséré une description remarquable des provinces qui constituaient à cette époque le royaume de Suède, en particulier des régions situées autour d’Upsal, où siégeait traditionnellement la dynastie royale, où s’élevait un sanctuaire célèbre, et où se déroulait chaque hiver un marché vers lequel convergeaient en grand nombre les habitants du pays. Cette description, qui doit beaucoup aux informations que Snorri Sturluson recueillit lorsqu’il séjourna dans la province de Vestrogothie (le Västergötland en suédois moderne) au cours de l’été 1219, est sans équivalent dans l’ensemble des sources médiévales.

D’un intérêt exceptionnel se révèle être la relation qui est donnée au chapitre LXXX d’une séance de « l’assemblée de tous les Suédois » à Upsal pendant l’hiver 1018 : le magistrat du peuple y prit la parole pour exhorter le roi à faire la paix avec Olaf Haraldsson et à lui donner l’une de ses filles en mariage, à renoncer définitivement à toute prétention territoriale sur la Norvège et à reprendre les expéditions guerrières sur les rives orientales de la Baltique, comme les rois d’Upsal l’avaient fait depuis des siècles… À la fin de sa harangue, ce dignitaire en vint à menacer de mort le souverain s’il n’en passait pas par la volonté des paysans, dont il s’était fait le porte-parole en la circonstance. Le roi déclara aussitôt qu’il se soumettait à la décision de l’assemblée : il promit de marier la princesse Ingegerd à Olaf Haraldsson et de conclure la paix avec lui. Cet épisode, qui jette une lumière vive sur les relations entre l’assemblée du peuple et le pouvoir royal en Suède à l’époque ancienne, fournit en outre un témoignage inédit au sujet de la pratique du « droit de résistance » dans ce pays.

Sur l’autre versant de sa politique étrangère, Olaf Haraldsson connut également des succès, au moins dans un premier temps : les chefs de l’archipel des Orcades, puis ceux de l’archipel des Féroé lui firent bientôt allégeance, en sorte que ces îles devinrent tributaires de la couronne de Norvège. En revanche, sa tentative de soumission de l’Islande se solda par un échec : la demande qu’en 1024 il adressa aux Islandais de lui verser des impôts « en marque d’amitié » et de lui céder la petite île de Grimsey fut rejetée par l’assemblée du peuple, l’un des chefs du nord du pays ayant pris la parole pour la mettre en garde contre le danger que de telles concessions entraîneraient inévitablement pour la liberté et l’indépendance des Islandais. Le discours bien argumenté et très habilement construit que prononça alors ce chef d’une grande lucidité lui a valu à l’époque moderne l’appellation non usurpée de « Démosthène de l’Islande ».

Éléments : À la lecture de l’Histoire du roi Olaf le Saint, on ne manque pas d’être impressionné par la richesse des informations qu’elle contient sur la civilisation scandinave envisagée sous ses différents aspects : religieux comme profanes, intellectuels comme matériels. Quels sont les thèmes qui vous paraissent être les plus caractéristiques ?

Par-delà la valeur documentaire exceptionnelle de l’Histoire du roi Olaf le Saint, ce sont ses qualités proprement esthétiques qui, depuis les premières éditions et traductions de l’ouvrage au début du XVIIIe siècle, ont soulevé l’enthousiasme des lecteurs, parmi les plus avertis.

François-Xavier Dillmann. C’est un choix délicat que vous me demandez d’opérer au sein d’un matériau immense – aussi ne mentionnerai-je spontanément que quelques-uns d’entre eux, qui me paraissent singulièrement hauts en couleur et que j’ai essayé d’éclairer sous un jour nouveau dans l’annotation des chapitres : la chasse au vol (que ce soit au faucon, à l’autour ou à l’épervier) dans les environs d’Upsal — l’épisode relaté par Snorri Sturluson au chapitre LXXXIX est la plus ancienne description de cette activité dans l’Europe du Nord, et elle est amplement confirmée par les découvertes archéologiques effectuées dans les provinces situées au cœur de la Suède. Mais aussi la chasse au petit-gris pendant la saison hivernale dans les forêts du Värmland — on sait que le vair (la fourrure de cet écureuil) était très prisé au Moyen Âge. Ou encore le jeu d’échecs — la partie qui fut âprement disputée à Roskilde, au Danemark, à l’automne 1026 constitue le premier témoignage écrit sur la connaissance de cet art en Scandinavie. Évoquons aussi la présence de girouettes dorées à la proue des plus prestigieux navires de guerre ; la splendeur des voiles en damier qui étaient tissées dans l’archipel des Lofoten ; la qualité remarquable des haches norvégiennes, qui en faisaient des produits d’exportation convoités, etc., etc.

Mais par-delà la valeur documentaire exceptionnelle de l’Histoire du roi Olaf le Saint, ce sont ses qualités proprement esthétiques qui, depuis les premières éditions et traductions de l’ouvrage au début du XVIIIe siècle, ont soulevé l’enthousiasme des lecteurs, parmi les plus avertis, tel l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Mentionnons simplement quelques-unes d’entre elles : le style à la fois concis, précis et très fin de l’auteur ; son recours systématique à la litote ; la composition rigoureuse des différents épisodes, et notamment leur gradation selon un rythme ternaire ; le portrait des principaux personnages, tracé à l’aide de simples touches qui, au premier abord, peuvent paraître anodines, mais qui par la suite permettent de saisir les ressorts d’un acte ou d’une décision ; la mise en scène particulièrement élaborée des dialogues, qui culminent sur des échanges de répliques plus cinglantes les unes que les autres ; le procédé des « discours doubles », pour mieux faire comprendre le bien-fondé de la position de chacun des protagonistes, tant il est vrai que Snorri Sturluson s’emploie constamment à rendre justice aux différentes parties en présence. C’est à ce titre également que son ouvrage tranche radicalement sur ceux de ses prédécesseurs, et qu’il domine de très haut l’ensemble de l’historiographie médiévale.

Source : Éléments n°197 (juillet 2022), L’éternel retour du mythe arthurien.

Illustration : La fin du combat entre Olaf Haraldsson et le chef Erling sur le navire de ce dernier (cf. le chapitre CLXXVI de l’Histoire du roi Olaf le Saint : alors que son valeureux adversaire venait d’accepter son offre de se rendre et de déposer les armes, Olaf le marqua au visage du coin de sa hache, à la suite de quoi l’un des hommes du roi se précipita sur Erling et lui fracassa le crâne de sa propre hache ; cet acte ignominieux souleva la réprobation générale, qui déclencha un soulèvement populaire dans tout le sud-ouest de la Norvège). Dessin d’Erik Werenskiold.

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