« Petites patries », grands écrivains

L’amour des « petites patries » provinciales a nourri la plume de nombreux écrivains français, parmi les meilleurs. Et joué un rôle essentiel dans la pensée de droite au siècle dernier.

« Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux/Que des palais romains le front audacieux/Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine : /Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,/Plus mon petit Lire, que le mont Palatin/Et plus que l’air marin la douceur angevine. »

À ces vers bien connus de Joachim du Bellay font écho, à trois siècles de distance, ceux d’un autre enfant des bords de Loire : « Et moi j’en connais un dans les châteaux de Loire/Qui s’élève plus haut que le château de Blois/Plus haut que la terrasse où les derniers Valois/ Regardaient le soleil se coucher dans sa gloire./ La moulure est plus fine et l’arceau plus léger/ La dentelle de pierre est plus dure et plus grave. La décence et l’honneur et la mort qui s’y grave/ Ont inscrit leur histoire au cœur de ce verger. » Péguy évoque dans ces vers le souvenir de Jeanne d’Arc, « Une enfant qui menait son cheval vers le fleuve. » Et les deux patriotismes ne font qu’un, de la sainte brûlée vive à Rouen et du poète tué à Villeroy aux premiers jours de la Grande Guerre : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle... »

La terre charnelle, la « mère patrie », c’est la France, bien sûr ; mais pour toute une floraison d’écrivains français au fil des siècles, ce fut aussi, plus proche et plus immédiate, la « petite patrie » qui a dès l’enfance prodigué les premières sensations, nourri les premiers sentiments et frappé l’imagination naissante. Presque toutes les régions françaises ont trouvé leur chantre, et souvent plusieurs : que l’on songe à la Provence de Mistral, de Giono, de Pagnol, de Bosco, à la Bretagne de Botrel, d’Anatole Le Braz, de La Ville-marqué, l’auteur du Barzaz Breizh, du barde groisillon Yann-Ber Calloc’h, de Per-Jakez Hélias (le Cheval d’Orgueil) – l’on pourrait en citer beaucoup d’autres…

Parle-t-on de la Normandie ? Voilà Maupassant au XIXe siècle, au XXe La Varende, et l’excellent Jean Mabire, d’une si rare courtoisie. Évoque-t-on la Savoie ? Voici Henri Bordeaux ; Vialatte et Pourrat pour l’Auvergne ; l’Angevin René Bazin et Maurice Genevoix pour le Val de Loire ; Vincenot en Bourgogne, Béraud à Lyon… Et la liste est loin, très loin d’être exhaustive.

Beaucoup de ces écrivains dits « régionalistes » – l’étiquette est restrictive par rapport à des œuvres qui abordent souvent d’autres thèmes et certains, comme Genevoix, la répudiaient -, qui plongent leurs racines dans le « terroir », ont montré en politique une sensibilité « de droite ». Ce n’est certes pas toujours le cas : parmi les auteurs précédemment cités, ce n’est pas celui de Pagnol, ni de Giono, ni de Per-Jakez Hélias, qui se sont d’ailleurs peu souciés de politique. Hélias raconte dans Le Cheval d’orgueil qu’il est issu d’une famille de républicains, « rouges », tandis que le père de Pagnol, dont l’écrivain a laissé un si beau portrait dans La Gloire de mon père, était un « hussard noir » de la République, dont les tendances anticléricales se heurtaient lors de repas de famille aux convictions catholiques de l’oncle Jules…

L’héritage culturel de la droite traditionnelle

La droite française, à la fois par paresse intellectuelle et par frilosité face à certaines dérives qui ont conduit certains esprits de l’anti-jacobinisme à l’indépendantisme, a par ailleurs abandonné le terroir à une gauche libertaire, qui a « récupéré » à la fois le régionalisme et l’écologie. Ce fut une faute majeure, car l’écologie – la vraie – comme le régionalisme, font partie de l’héritage culturel de la droite traditionnelle, au même titre que le véritable patriotisme.

Il existe en effet deux formes de patriotisme, qui diffèrent sensiblement. La première repose sur l’amour que l’on porte à la patrie « charnelle » ; la deuxième, issue de la Révolution française, a assigné à la nation une mission et un contenu idéologiques. C’est ce que les frères Tharaud rappelaient dans les colonnes du Figaro en janvier 1945, en opposant l’exemple de Péguy à celui de Romain Rolland, qui venait de mourir : « Pour Péguy, la France est un être vivant dont l’âme et le corps ne pouvaient être séparés que par la mort ; rien n’était plus concret, plus charnel, si l’on peut dire – pour employer l’un de ses mots – que l’idée qu ‘il s’en faisait ; il l’aimait dans tous les traits de son visage, dans ses montagnes et ses plaines. Pour Romain Rolland, c’était autre chose : la patrie, c ‘est une idée, une certaine conception du monde, affranchie de toute limite : il aimait une patrie idéale, une patrie de la liberté, de la justice, du droit ; une foule d’idées toutes plus belles les unes que les autres et non pas la France de Péguy, avec ses vertus et ses défauts mêlés... »

Péguy, venu du socialisme, ne renonça pourtant jamais à la mystique républicaine, à l’inverse d’écrivains comme le Martégal Charles Maurras, Henri Bordeaux ou La Varende. À la fin du XIXe siècle et à l’aube du XXe, les petites patries occupèrent en effet une place déterminante dans la réflexion de ces deux maîtres d’œuvre du nationalisme français que sont Barrés et Maurras.

Le premier fut tiré de son individualisme originel – du culte du moi -, par sa rencontre avec « l’âme ancienne de la Lorraine », et c’est cette rencontre qui le conduit en définitive au nationalisme. Le second, fervent admirateur de Mistral, appartint au félibrige et sa réflexion sur les libertés provinciales fut pour beaucoup dans le cheminement intellectuel qui le conduisit à la conclusion monarchiste. Ainsi, non seulement le régionalisme appartient à la tradition de droite, mais par Barrés et Maurras, il a été à la source même de la pensée nationaliste au XXe siècle.

Au-delà même de ces considérations, par sa beauté et sa richesse, la littérature enracinée enrichit le patrimoine culturel français et atteint à l’universel. Elle mérite qu’on lui rende hommage.

Eric Letty monde & vie  17 septembre 2011

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