Paganisme et philosophie de la Viechez Knut Hamsun et David Herbert Lawrence 3/3

Lawrence, lui, perçoit surtout la césure par rapport au mystère cosmique. Le christianisme renforce cette césure, empêche qu’elle ne se colmate, empêche la cicatrisation. Pourtant, la religiosité européenne conserve un résidu de ce culte du mystère cosmique : c’est l’année liturgique, le cycle liturgique (Pâques, Pentecôte, Feux de la Saint-Jean, Toussaint et Jour des Morts, Noël, Fête des Rois). Mais celui-ci a été frappé de plein fouet par les processus de désenchantement et de désacralisation, entamé dès l’avènement de l’église chrétienne primitive, renforcé par les puritanismes et les jansénismes d’après la Réforme. Les premiers chrétiens ont clairement voulu arracher l’homme à ces cycles cosmiques. L’église médiévale a cherché au contraire l’adéquation, puis, les églises protestantes et l’église conciliaire ont nettement exprimé une volonté de retourner à l’anti-cosmisme du christianisme primitif.

Lawrence : « But now, after almost three thousand years, now that we are almost abstracted entirely from the rhythmic life of the seasons, birth and death and fruition, now we realize that such abstraction is neither bliss nor liberation, but nullity. It brings null inertia » (Mais aujourd’hui, après près de 3.000 ans, maintenant que nous nous sommes presque complètement abstraits de la vie rythmique des saisons, de la naissance, de la mort et de la fécondité, nous comprenons enfin qu’une telle abstraction n’est ni une bénédiction ni une libération, mais pure nullité. Elle ne nous apporte rien, si ce n’est l’inertie). Cette césure est le propre du christianisme des civilisations urbaines, où il n’y a plus d’ouverture sur le cosmos. Le Christ n’est dès lors plus un Christ cosmique, mais un Christ déchu au rôle d’un assistant social. Mircea Eliade parlait, lui, d’un “Homme cosmique”, ouvert sur l’immensité du cosmos, pilier de toutes les grandes religions. Dans la perspective d’Eliade, le sacré est le réel, la puissance, la source de la vie et la fertilité. Eliade : « Le désir de l’homme religieux de vivre une vie dans le sacré est le désir de vivre dans la réalité objective ».

La leçon idéologique de Hamsun et de Lawrence
Sur le plan idéologique et politique, sur le plan de la Weltanschauung,  les œuvres de Hamsun et de Lawrence ont eu un impact assez considérable. Hamsun a été lu par tous, au-delà de la polarité communisme/fascisme. Lawrence a été étiquetté « fasciste » à titre posthume, notamment par Bertrand Russell qui parlait de sa madness (« Lawrence was a suitable exponent of the Nazi cult of insanity » : Lawrence était un exposant typique du culte nazi de la folie). Cette phrase est pour le moins simpliste et lapidaire. Les œuvres de Hamsun et de Lawrence s’inscrivent dans un quadruple contexte, estime Akos Doma : celui de la philosophie de la Vie, celui des avatars de l’individualisme, celui de la tradition philosophique vitaliste, celui de l’anti-utopisme et de l’irrationalisme.

  1. La philosophie de la Vie (Lebensphilosophie) est un concept de combat, opposant la « vivacité de la vie réelle » à la rigidité des conventions, jeu d’artifices inventés par la civilisation urbaine pour tenter de s’orienter dans un monde complètement désenchanté. La philosophie de la Vie se manifeste sous des visages multiples dans la pensée européenne et prend corps à partir des réflexions de Nietzsche sur la Leiblichkeit (corporéité).
  2. L’individualisme. L’anthropologie de Hamsun postule l’absolue unicité de chaque individu, de chaque personne, mais refuse d’isoler cet individu ou cette personne hors de tout contexte communautaire, charnel ou familial : il place toujours l’individu ou la personne en interaction, sur un site précis. L’absence d’introspection spéculative, de conscience, d’intellectualisme abstrait font que l’individualisme hamsunien n’est pas celui de l’anthropologie des Lumières. Mais, pour Hamsun, on ne combat pas l’individualisme des Lumières en prônant un collectivisme de facture idéologique. La renaissance de l’homme authentique passe par une réactivation des ressorts les plus profonds de son âme et de son corps. L’enrégimentement mécanique est une insuffisance calamiteuse. Par conséquent, le reproche de « fascisme » ne tient pas, ni pour Lawrence ni pour Hamsun.
  3. Le vitalisme tient compte de tous les faits de vie et exclut toute hiérarchisation sur base de la race, de la classe, etc. Les oppositions propres à la démarche du vitalisme sont : affirmation de la Vie/négation de la Vie ; sain/malsain ; organique/mécanique. De ce fait, on ne peut les ramener à des catégories sociales, à des partis, etc. La Vie est une catégorie fondamentalement apolitique, car tous les hommes sans distinction y sont soumis.
  4. L’irrationalisme reproché à Hamsun et à Lawrence, de même que leur anti-utopisme, procèdent d’une révolte contre la faisabilité (feasability : Machbarkeit), contre l’idée de perfectibilité infinie (que l’on retrouve sous une forme “organique” chez les Romantiques de la première génération en Angleterre). L’idée de faisabilité se heurte à l’essence biologique de la nature. De ce fait, l’idée de faisabilité est l’essence du nihilisme, comme nous l’enseigne le philosophe italien contemporain Emanuele Severino. Pour Severino, la faisabilité dérive d’une volonté de compléter le monde posé comme étant en devenir (mais non un devenir organique incontrôlable). Une fois ce processus de complétion achevé, le devenir arrête forcément sa course. Une stabilité générale s’impose à la Terre et cette stabilité figée est décrite comme un « Bien absolu ». Sur le mode littéraire, Hamsun et Lawrence ont préfiguré les philosophes contemporains tels Emanuele Severino, Robert Spaemann (avec sa critique du fonctionnalisme), Ernst Behler (avec sa critique de la perfectibilité infinie) ou Peter Koslowski (cf. NdSE n°20), etc. Ces philosophes, en dehors d’Allemagne ou d’Italie, sont forcément très peu connus du grand public, d’autant plus qu’ils critiquent à fond les assises des idéologies dominantes, ce qui est plutôt mal vu, depuis le déploiement d’une inquisition sournoise, exerçant ses ravages sur la place de Paris. Les cellules du « complot logocentriste » sont en place chez les éditeurs, pour refuser les traductions, maintenir la France en état de « minorité » philosophique et empêcher toute contestation efficace de l’idéologie du pouvoir.

Nietzsche, Hamsun et Lawrence, les philosophes vitalistes ou « anti-faisabilistes », en insistant sur le caractère ontologique de la biologie humaine, s’opposent radicalement à l’idée occidentale et nihiliste de la faisabilité absolue de toute chose, donc de l’inexistence ontologique de toutes les choses, de toutes les réalités. Bon nombre d’entre eux — et certainement Hamsun et Lawrence — nous ramènent au présent éternel de nos corps, de notre corporéité (Leiblichkeit). Or nous ne pouvons pas fabriquer un corps, en dépit des vœux qui transparaissent dans une certaine science-fiction (ou dans certains projets délirants des premières années du soviétisme [cf. les textes qu’ont consacrés à ce sujet G. Galli et A. Douguine in NdSE n°19]).

La faisabilité est donc l’hubris [démesure] poussée à son comble. Elle conduit à la fébrilité, la vacuité, la légèreté, au solipsisme et à l’isolement. De Heidegger à Severino, la philosophie européenne s’est penchée sur la catastrophe qu’a été la désacralisation de l’Être et le désenchantement du monde. Si les ressorts profonds et mystérieux de la Terre ou de l’homme sont considérés comme des imperfections indignes de l’intérêt du théologien ou du philosophe, si tout ce qui est pensé abstraitement ou fabriqué au-delà de ces ressorts (ontologiques) se retrouve survalorisé, alors, effectivement, le monde perd toute sacralité, toute valeur. Hamsun et Lawrence sont les écrivains qui nous font vivre avec davantage d’intensité ce constat, parfois sec, des philosophes qui déplorent la fausse route empruntée depuis des siècles par la pensée occidentale. Heidegger et Severino en philosophie, Hamsun et Lawrence au niveau de la création littéraire visent à restituer de la sacralité dans le monde naturel et à revaloriser les forces tapies à l’intérieur de l’homme : en ce sens, ils sont des penseurs écologiques dans l’acception la plus profonde du terme. L’oikos [environnement naturel considéré comme habitat] et celui qui travaille l’oikos recèlent en eux le sacré, des forces mystérieuses et incontrôlables, qu’il s’agit d’accepter comme telles, sans fatalisme et sans fausse humilité. Hamsun et Lawrence ont dès lors annoncé la dimension géophilosophique de la pensée, qui nous a préoccupés tout au long de cette université d’été. Une approche succincte de leurs œuvres avait donc toute sa place dans le curriculum de 1996.  

Robert Steuckers, Vouloir n°142/145, 1998.

(conférence prononcée lors de la IVe université d’été de la FACE, Lombardie, juil. 1996)

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/42

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