Paganisme et philosophie de la Viechez Knut Hamsun et David Herbert Lawrence 2/3

Dans la “nature”, surtout selon Hamsun et, dans une moindre mesure selon Lawrence, les forces de l’intériorité comptent. Avec l’avènement de la modernité, les hommes sont déterminés par des facteurs extérieurs à eux, tels les conventions, l’agitation politicienne, l’opinion publique qui leur donnent l’illusion de la liberté, alors qu’elles sont en fait l’espace de toutes les manipulations. Dans un tel contexte, les communautés se disloquent : chaque individu se contente de sa sphère d’activité autonome en concurrence avec les autres. Nous débouchons alors sur l’anomie, l’isolation, l’hostilité de tous contre tous.

Les symptômes de cette anomie sont les engouements pour les choses superficielles, pour les vêtements raffinés (Hamsun), signes d’une fascination détestable pour ce qui est extérieur, pour une forme de dépendance, elle-même signe d’un vide intérieur. L’homme est déchiré par les effets des sollicitations extérieures. Ce sont là autant d’indices de la perte de vitalité chez l’homme aliéné.

Dans le déchirement et la vie urbaine, l’homme ne trouve pas de stabilité, car la vie en ville, dans les métropoles, est rétive à toute forme de stabilité. Cet homme ainsi aliéné ne peut plus non plus retourner à sa communauté, à sa famille d’origine. Pour Lawrence, dont les phrases sont plus légères mais plus percutantes : « He was the eternal audience, the chorus, the spectator at the drama ; in his own life he would have no drama » (Il était l’audience éternelle, le chorus, le spectateur du drame ; mais dans sa propre vie, il n’y avait pas de drame). « He scarcely existed except through other people » (il existait à peine, sauf au travers d’autres gens). « He had come to a stability of nullification » (il en était arrivé à une stabilité qui le nullifiait).

Chez Hamsun et Lawrence, l’Entwurzelung et l’Unbehaustheit, le déracinement et l’absence de foyer, de maison, cette façon d’être sans feu ni lieu, est la grande tragédie de l’humanité à la fin du XIXe et au début du XXe. Pour Hamsun, le lieu est vital pour l’homme. L’homme doit avoir son lieu. Le lieu de son existence. On ne peut le retrancher de son lieu sans le mutiler en profondeur. La mutilation est surtout psychique, c’est l’hystérie, la névrose, le déséquilibre. Hamsun est fin psychologue. Il nous dit : la conscience de soi est d’emblée un symptôme d’aliénation. Déjà Schiller, dans son essai Über naive und sentimentalische Dichtung (De la poésie naïve et sentimentale), notait que la concordance entre le sentir et le penser était tangible, réelle et intérieure chez l’homme naturel mais qu’elle n’est plus qu’idéale et extérieure chez l’homme cultivé (« La concordance entre ses sensations et sa pensée existait à l’origine, mais n’existe plus aujourd’hui qu’au seul niveau de l’idéal. Cette concordance n’est plus en l’homme, mais plane quelque part à l’extérieur de lui ; elle n’est plus qu’une idée, qui doit encore être réalisée, ce n’est plus un fait de sa vie »).

Schiller espère une Überwindung (dépassement/relèvement) de cette césure, par une mobilisation totale de l’individu afin de combler cette césure. Le romantisme, à sa suite, visera, la réconciliation de l’Être (Sein) et de la conscience (Bewußtsein), combattra la réduction de la conscience au seul entendement rationnel. Le romantisme valorisera et même survalorisera l’autre par rapport à la raison (das Andere der Vernunft) : perception sensuelle, instinct, intuition, expérience mystique, enfance, rêve, vie pastorale. Wordsworth, romantique anglais, exposant “rose” de cette volonté de réconciliation entre l’Être et la conscience, plaidera pour l’avènement « d’un cœur qui regarde et reçoit » (A Heart that watches and receives). Dostoïevski abandonnera cette vision “rose”, développera en réaction une vision très “noire”, où l’intellect est toujours source du mal qui conduit le “possédé” à tuer ou à se suicider. Sur le plan philosophique, dans le même filon, tant Klages que [Theodor] Lessing reprendront à leur compte cette vision “noire” de l’intellect, tout en affinant considérablement le romantisme naturaliste : pour Klages, l’Esprit est l’ennemi de l’Âme [autrement dit, le logocentrisme occidental est de nature acosmique] ; pour Lessing, l’Esprit est la contre-partie de la Vie, née de la nécessité (« Geist ist das notgeborene Gegenspiel des Lebens »).

Lawrence, fidèle en un certain sens à la tradition romantique anglaise de Wordsworth, croit à une nouvelle adéquation de l’Être et de la conscience. Hamsun, plus pessimiste, plus dostoïevskien (d’où son succès en Russie et son impact sur les écrivains ruralistes comme Belov et Raspoutine), n’a cessé de croire que dès qu’il y a conscience, il y a aliénation. Dès que l’homme commence à réfléchir sur soi-même, il se détache par rapport au continuum naturel, dans lequel il devrait normalement rester imbriqué. Dans les écrits théoriques de Hamsun, on trouve une réflexion sur le modernisme littéraire. La vie moderne, écrit-il, influence, transforme, affine l’homme pour l’arracher à son destin, à son lieu destinal, à ses instincts, par-delà le bien et le mal. L’évolution littéraire du XIXe siècle trahit une fébrilité, un déséquilibre, une nervosité, une complication extrême de la psychologie humaine. « La nervosité générale (ambiante) s’est emparée de notre être fondamental et a déteint sur notre vie sentimentale ». D’où l’écrivain se définit désormais comme Zola qui se pose comme un « médecin social » qui doit décrire des maux sociaux pour éliminer le mal. L’écrivain, l’intellectuel, développe ainsi un esprit missionnaire visant une « correction politique ».

Face à cette vision intellectuelle de l’écrivain, Hamsun rétorque qu’il est impossible de définir objectivement la réalité de l’homme, car un “homme objectif” serait une monstruosité (ein Unding), construite à la manière du meccano. On ne peut réduire l’homme à un catalogue de caractéristiques car l’homme est changeant, ambigu. Même attitude chez Lawrence : « Now I absolutely flatly deny that I am a soul, or a body, or a mind, or an intelligence, or a brain, or a nervous system, or a bunch of glands, or any of the rest of these bits of me. The whole is greater than the part » (Voilà, je dénie absolument et franchement le fait que je sois une âme, ou un corps, ou un esprit, ou une intelligence, ou un cerveau, ou un système nerveux, ou une série de glandes, ou tout autre morceau de moi-même. Le tout est plus grand que la partie). Hamsun et Lawrence illustrent dans leurs œuvres qu’il est impossible de théoriser ou d’absoluiser une vision claire et nette de l’homme. L’homme, ensuite, n’est pas le véhicule d’idées préconçues. Hamsun et Lawrence constatent que les progrès dans la conscience de soi ne sont donc pas des processus d’émancipation spirituelle, mais une perte, une déperdition de vitalité, de tonus vital. Dans leurs romans, ce sont toujours des figures intactes, parce qu’inconscientes (c’est-à-dire imbriquées dans leur sol ou leur site) qui se maintiennent, qui triomphent des coups du sort, des circonstances malheureuses.

Il ne s’agit nullement là, répétons-le, de pastoralisme ou d’idyllisme. Les figures des romans de Hamsun et de Lawrence sont là : elles sont traversées ou sollicitées par la modernité, d’où leur irréductible complexité : elles peuvent y succomber, elles en souffrent, elles subissent un processus d’aliénation mais peuvent aussi en triompher. C’est ici qu’interviennent l’ironie de Hamsun et la notion de Phénix chez Lawrence. L’ironie de Hamsun sert à brocarder les idéaux abstraits des idéologies modernes. Chez Lawrence, la notion récurrente de Phénix témoigne d’une certaine dose d’espoir : il y aura ressurection. Comme le Phénix qui renaît de ses cendres.

Le paganisme de Hamsun et de Lawrence

Si cette volonté de retour à une ontologie naturelle est portée par un rejet de l’intellectualisme rationaliste, elle implique aussi une contestation en profondeur du message chrétien.

Chez Hamsun, nous trouvons le rejet du puritanisme familial (celui de son oncle Hans Olsen), le rejet du culte protestant du livre et du texte, c’est-à-dire un rejet explicite d’un système de pensée religieuse reposant sur le primat du pur écrit contre l’expérience existentielle (notamment celle du paysan autarcique, dont le modèle est celui de l’Odalsbond des campagnes norvégiennes). L’anti-christianisme de Hamsun est plutôt a-chrétien : il n’amorce pas un questionnement religieux à la mode de Kierkegaard. Pour lui, le moralisme du protestantisme de l’ère victorienne (en Scandinavie, on disait : de l’ère oscarienne) exprime tout simplement une dévitalisation. Hamsun ne préconise aucune expérience mystique.

À suivre

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