Paganisme et philosophie de la Viechez Knut Hamsun et David Herbert Lawrence 1/3

• Analyse : Akos Doma, Die andere Moderne : Knut Hamsun, D.H. Lawrence und die lebensphilosophische Strömung des literarischen Modernismus, Bouvier, Bonn, 1995, 284 p.

Le philologue hongrois Akos Doma, formé en Allemagne et aux États-Unis, vient de sortir un ouvrage d’exégèse littéraire, mettant en parallèle les œuvres de  Hamsun et de Lawrence. Leur point commun est une “critique de la civilisation”, concept qu’il convient de remettre dans son contexte. En effet, la civilisation est un processus positif aux yeux des “progressistes” qui voient l’histoire comme une vectorialité, pour les tenants de la philosophie de l’Aufklärung et les adeptes inconditionnels d’une certaine modernité visant la simplification, la géométrisation et la cérébralisation. Mais la civilisation apparaît comme un processus négatif pour tous ceux qui entendent préserver la fécondité incommensurable des matrices culturelles, pour tous ceux qui constatent, sans s’en scandaliser, que le temps est plurimorphe, c’est-à-dire que le temps de telle culture n’est pas celui de telle autre (alors que les tenants de l’Aufklärung affirment un temps monomorphe, à appliquer à tous les peuples et toutes les cultures de la Terre). À chaque peuple donc son propre temps. Si la Modernité refuse de voir cette pluralité de formes de temps, elle est illusion.

Dans une certaine mesure, explique Akos Doma, Hamsun et Lawrence sont héritiers de Rousseau. Mais de quel Rousseau ? Celui qui est stigmatisé par la tradition maurrassienne (Maurras, Lasserre, Muret) ou celui qui critique radicalement l’Aufklärung sans se faire pour autant le défenseur de l’Ancien Régime ? Pour ce Rousseau critique de l’Aufklärung, cette idéologie moderne est précisément l’inverse réel du slogan idéal qu’elle entend généraliser par son activisme politique : elle est inégalitaire et hostile à la liberté, même si elle revendique l’égalité et la liberté. Avant la modernité du XVIIIe siècle, pour Rousseau et ses adeptes du pré-romantisme, il y avait une “bonne communauté”, la convivialité règnait parmi les hommes, les gens étaient “bons”, parce que la nature était “bonne”. Plus tard, chez les romantiques, qui, sur le plan politique, sont des conservateurs, cette notion de bonté est bien présente, alors qu’aujourd’hui on ne l’attribue qu’aux seuls activistes ou penseurs révolutionnaires. L’idée de bonté a donc été présente à “droite” comme à “gauche” de l’échiquier politique.

Mais pour le poète romantique anglais Wordsworth, la nature est « le théâtre de toute véritable expérience », car l’homme y est confronté réellement et immédiatement avec les éléments, ce qui nous conduit implicitement au-delà du bien et du mal. Wordsworth est certes « perfectibiliste », l’homme de sa vision poétique atteindra plus tard une excellence, une perfection, mais cet homme, contrairement à ce que pensaient et imposaient les tenants de l’idéologie des Lumières, ne se perfectionnera pas seulement en développant les facultés de son intellect. La perfection de l’homme passe surtout par l’épreuve de l’élémentaire naturel. Pour Novalis, la nature est « l’espace de l’expérience mystique, qui nous permet de voir au-delà des contingences de la vie urbaine et artificielle ». Pour Eichendorff, la nature, c’est la liberté et, en ce sens, elle est une transcendance, car elle nous permet d’échapper à l’étroitesse des conventions, des institutions.

Avec Wordsworth, Novalis et Eichendorff, les thématiques de l’immédiateté, de l’expérience vitale, du refus des contingences nées de l’artifice des conventions, sont en place. À partir des Romantiques se déploie en Europe, surtout en Europe du Nord, une hostilité bien pensée à toutes les formes modernes de la vie sociale et de l’économie. Un Carlyle, par exemple, chantera l’héroïsme et dénigrera la cash flow society. C’est là une première critique du règne de l’argent. John Ruskin, en lançant des projets d’architecture plus organiques, assortis de plans de cités-jardins, vise à embellir les villes et à réparer les dégâts sociaux et urbanistiques d’un rationalisme qui a lamentablement débouché sur le manchestérisme. Tolstoï propage un naturalisme optimiste que ne partagera pas Dostoïevski, brillant analyste et metteur en scène des pires noirceurs de l’âme humaine. Gauguin transplantera son idéal de la bonté de l’homme dans les îles de la Polynésie, à Tahiti, au milieu des fleurs et des vahinés.

Hamsun et Lawrence, contrairement à Tolstoï ou à Gauguin, développeront une vision de la nature sans téléologie, sans “bonne fin”, sans espace paradisiaque marginal : ils ont assimilé la double leçon de pessimisme de Dostoïevski et de Nietzsche. La nature, pour eux, ce n’est plus un espace idyllique pour excursions, comme chez les poètes anglais du Lake District. Elle n’est pas non plus un espace nécessairement aventureux ou violent, ou posé a priori comme tel. La nature, chez Hamsun et Lawrence, est avant tout l’intériorité de l’homme, elle est ses ressorts intérieurs, ses dispositions, son mental (tripes et cerveau inextricablement liés et confondus). Donc, a priori, chez Hamsun et Lawrence, cette nature de l’homme n’est ni intellectualité ni pure démonie. C’est bien plutôt le réel, le réel en tant que Terre, en tant que Gaïa, le réel comme source de Vie.

Face à cette source, l’aliénation moderne nous laisse 2 attitudes humaines opposées :

  • 1) avoir un terroir, source de vitalité ;
  • 2) sombrer dans l’aliénation, source de maladies et de sclérose.

C’est entre les 2 termes de cette polarité que vont s’inscrire les 2 grandes œuvres de Hamsun et de Lawrence : L’Éveil de la glèbe pour le Norvégien, L’arc-en-ciel pour l’Anglais.

Dans L’Éveil de la glèbe de Hamsun, l’espace naturel est l’espace du travail existentiel où l’Homme œuvre en toute indépendance, pour se nourrir, se perpétuer. La nature n’est pas idyllique, comme celle de certains pastoralistes utopistes, le travail n’est pas aboli. Il est une condition incontournable, un destin, un élément constitutif de l’humanité, dont la perte signifierait déshumanisation. Le héros principal, le paysan Isak est laid de visage et de corps, il est grossier, simple, rustre, mais inébranlable, il est tout l’homme, avec sa finitude mais aussi sa détermination. L’espace naturel, la Wildnis, est cet espace qui tôt ou tard recevra la griffe de l’homme ; il n’est pas l’espace où règne le temps de l’Homme ou plus exactement celui des horloges, mais celui du rythme des saisons, avec ses retours périodiques. Dans cet espace-là, dans ce temps-là, on ne se pose pas de questions, on agit pour survivre, pour participer à un rythme qui nous dépasse. Ce destin est dur. Parfois très dur. Mais il nous donne l’indépendance, l’autonomie, il permet un rapport direct avec notre travail. D’où il donne sens. Donc il y a du sens. Dans L’arc-en-ciel (The Rainbow) de Lawrence, une famille vit sur un sol en toute indépendance des fruits de ses seules récoltes.

Hamsun et Lawrence, dans ces deux romans, nous lèguent la vision d’un homme imbriqué dans un terroir (ein beheimateter Mensch), d’un homme à l’ancrage territorial limité. Le beheimateter Mensch se passe de savoir livresque, n’a nul besoin des prêches des médias, son savoir pratique lui suffit ; grâce à lui, il donne du sens à ses actes, tout en autorisant la fantaisie et le sentiment. Ce savoir immédiat lui procure l’unité d’avec les autres êtres participant au vivant.

Dans une telle optique, l’aliénation, thème majeur du XIXe siècle, prend une autre dimension. Généralement, on aborde la problématique de l’aliénation au départ de 3 corpus doctrinaux :

  1. Le corpus marxiste et historiciste : l’aliénation est alors localisée dans la seule sphère sociale, alors que pour Hamsun ou Lawrence, elle se situe dans la nature intérieure de l’homme, indépendamment de sa position sociale ou de sa richesse matérielle.
  2. L’aliénation est abordée au départ de la théologie ou de l’anthropologie.
  3. L’aliénation est perçue comme une anomie sociale.

Chez Hegel, puis chez Marx, l’aliénation des peuples ou des masses est une étape nécessaire dans le processus d’adéquation graduelle entre la réalité et l’absolu. Chez Hamsun et Lawrence, l’aliénation est plus fondamentale : ses causes ne résident pas dans les structures socio-économiques ou politiques, mais dans l’éloignement par rapport aux racines de la nature (qui n’est pas pour autant une “bonne” nature). On ne biffera pas l’aliénation en instaurant un nouvel ordre socio-économique. Chez Hamsun et Lawrence, constate Doma, c’est le problème de la coupure, de la césure, qui est essentiel. La vie sociale est devenue uniforme, on tend vers l’uniformité, l’automatisation, la fonctionnalisation à outrance, alors que nature et travail dans le cycle de la vie ne sont pas uniformes et mobilisent constamment les énergies vitales. Il y a immédiateté, alors que tout dans la vie urbaine, industrielle et moderne est médiatisé, filtré. Hamsun et Lawrence s’insurgent contre ce filtre.

À suivre

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