Ukraine, énergie et industrie… Où sont les intérêts de la France ?

Ukraine, énergie et industrie… Où sont les intérêts de la France ?

 Par Georges Castro, responsable commercial au sein d’une entreprise industrielle française à caractère stratégique ♦ « Voyez-vous, il faut toujours se demander : quel est l’intérêt supérieur de la France ? Les choses alors se simplifient ».[1] Nous n’en sommes pas encore à avoir projeté en Ukraine nos soldats (du moins officiellement), c’est-à-dire nos pères, nos frères, nos fils. Non, c’est vrai. Le Français ne voit pas, ne vit pas, pour l’heure, l’extraordinaire violence de la guerre de haute intensité. Mais la France, et avec elle l’Europe, est engagée dans ce conflit ukrainien, à travers des livraisons d’armements largement commentées ainsi que par les multiples sanctions économiques, financières et énergétiques appliquées à la Russie. Qu’avons-nous donc à faire dans ce conflit, opposant essentiellement des cousins slaves ?

Vers une crise énergétique et industrielle

En mettant en œuvre tous ces « paquets » de sanctions, la France défend-elle ses intérêts ? L’Europe y défend-elle sa civilisation ? La question mérite d’être posée. Oublie-t-on que les sanctions sont à double tranchant ? Et que couper les Européens d’une énergie facile d’accès et peu chère – le gaz russe – c’est les priver eux et leurs industries de ce qui fait la sève de l’économie ?

Car qu’est-ce que l’économie, l’industrie, sinon la transformation de l’énergie, de la calorie, en valeur ajoutée ? Il se peut que nous assistions à un nouveau suicide européen, un suicide industriel cette fois-ci.

Le mitron belge, asphyxié, ne peut allumer ses fours à pains[2], le tourneur-fraiseur et le chimiste allemand se préparent à une reconversion professionnelle alors que leur pays risque de devenir un « musée industriel »[3] et le Français se voit à nouveau materné, enjoint de porter un col roulé par les plus hauts représentants de l’État, prié de se plier à la sobriété énergétique. Mais surtout, il voit son industrie et son artisanat à nouveau frappés de plein fouet par une politique de sanctions aux justifications contestables.

Les intérêts vitaux de la France seraient-ils mis en danger par la guerre, justement condamnable, que mène la Russie en Ukraine ? Rien n’est moins sûr et pourtant, nos dirigeants imposent à notre industrie, à notre économie déjà si mal en point de nouveaux boulets que nous traînerons des décennies durant. Car au-delà de la perte de productivité et de profit induite par une explosion des coûts de l’énergie s’ajoutera le financement des différents boucliers tarifaires que l’État met en place pour amortir le choc d’une crise des plus violentes. Choc que les ménages, les Français, sentiront dans quelques mois, quand il s’agira de consacrer toujours plus de ressources au remboursement d’une dette qui ne fait que se creuser[4].

L’impact des sanctions sur l’économie russe à court terme reste faible. Son économie et ses finances font jusqu’à présent preuve de résilience[5]. La décision de l’OPEP+ de réduire sa production de pétrole joue en faveur du Kremlin.

De notre côté, la déflagration est amortie par une nouvelle louche de « quoi qu’il en coûte ». Mais le choc sur notre économie se fait déjà sentir[6]. On ne sait que trop bien à quoi le tarissement de la source gazière russe mènera : à un accroissement de la vassalisation de l’Europe, de notre Europe, aux États Unis d’Amérique. Car du gaz russe il faudra chercher l’ersatz… en vérité déjà tout trouvé : le gaz naturel liquéfié américain. Plus cher à produire et à acheminer que ne l’était le gaz russe, il est plus destructeur pour l’environnement, mais qu’importe. Il s’agit de défendre l’Ukraine et par elle nos valeurs européennes, la sacro-sainte démocratie, alors que Kiev demeure un des États les plus corrompus de la planète.

Nos centrales nucléaires laissées en jachère, les moulins à vent à l’utilité toute circonstanciée et les centrales à charbon tout sauf décarbonées ne suffiront peut-être pas à nous éclairer, à nous chauffer, à nourrir notre industrie cet hiver. L’hiver, ce général qui souvent par l’Histoire s’est fait russe et qui fit tant de mal aux envahisseurs de cet infini espace, de Charles XII à Hitler. On annonce déjà que nos plus beaux monuments verront leur éclairage nocturne réduit, manifestation des plus concrètes du crépuscule que connait notre civilisation.

Quelques questions

Alors posons-nous la question : quels sont les intérêts de la France dans le conflit engagé par la Russie en Ukraine ? Sans se faire les thuriféraires du Kremlin ni les idiots utiles des faucons de Washington, l’Europe joue-t-elle sa partition à défaire ainsi les cordons énergétiques, pour ne pas dire ombilicaux, de son industrie déjà si atrophiée ?

Nos dirigeants se sont empressés de soutenir une Ukraine injustement agressée certes. Mais que font-ils depuis 1974 que Chypre, membre de l’Union Européenne (contrairement à l’Ukraine) est soumis à une invasion aussi intolérable d’un point de vue juridique ? Que font-ils alors qu’un petit État chrétien, l’Arménie, subit la force de ses puissants (et riches en gaz…) voisins turco-musulmans ?

La France a-t-elle moins d’intérêts énergétiques en Méditerranée orientale ? Ne serait-il pas en son devoir de contribuer à la libération d’un membre de l’UE qui voit une partie de son île accaparée par un État tiers ? Sa capitale scindée en deux comme le Berlin de la Guerre Froide ? N’aurait-elle pas plus de légitimité à défendre le berceau de la chrétienté que des prétendues valeurs démocratiques appliquées bien relativement par le régime kiévien ?

La défense du droit international est citée comme le motif princeps du soutien français à l’Ukraine[7]. Il semble que cette défense ait un caractère tout relatif.

Nous posons ici beaucoup de questions, plus que nous n’apportons de réponses. Mais le lecteur, nous l’espérons, saura nous pardonner. Elles auraient dû être celles accaparant l’intellect de nos élites avant d’engager le pays réel dans une situation incertaine, dans une conjoncture défavorable. Elles le sont peut-être toujours.

Il leur faudrait alors oser se poser la question, où sont nos intérêts (ceux de la France d’abord, de l’Europe ensuite) aujourd’hui ? Comment les défendre ? Puis oser agir en conséquence.

Réflexion sur notre bien. Action en sa faveur. Deux mouvements qui ont bien peu caractérisé la classe politique française de ces dernières décennies.

Georges Castro 12/10/2022

[1] Peyrefitte Alain, C’était De Gaulle, Tome 1, Paris, Fayard, 1994.
[2] Serradeil Robin, « Sa facture d’électricité explore de 1860 à 11836 euros : un boulanger belge obligé de fermer », La Dépêche, 29 septembre 2022.
[3] Semonsen Robert, « Germany risks transforming into an “industrial museum”, industry chief warns”, The European Conservative, 7 octobre 2022.
[4] « Crise énergétique, l’Etat a dépensé 100 milliards d’euros en trois ans, indique Bruno Le Maire », La Tribune, 10 octobre 2022.
[5] « Les Nouvelles économiques de l’Eurasie », Service économique régional de Moscou, Direction générale du Trésor, Ministère de l’économie, des finances et de la relance, numéro 71, 4 octobre 2022.
[6] « automne lourd de menaces pour l’Europe », Note de conjoncture INSEE, 4 octobre 2022, disponible sur https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/6539677/ndc-oct-2022.pdf
[7] « Guerre en Ukraine, la position de la France », France Diplomatie, disponible sur : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/ukraine/guerre-en-ukraine-la-position-de-la-france/ , septembre 2022 ;

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