Malaise dans la science, les interrogations de Denis Collin

Malaise dans la science

Denis Collin est philosophe, professeur agrégé, docteur, mais aussi le fondateur de l’Université populaire d’Évreux. On lui doit plusieurs essais consacrés à la morale, aux théories de la justice ou à la conception de la liberté dans lesquels il lie marxisme, socialisme et républicanisme. Co-animateur de La Sociale, il s’est exprimé à plusieurs reprises dans nos colonnes, tant Krisis qu’Éléments. Nous le rencontrons cette fois-ci pour aborder son dernier ouvrage, Malaise dans la science, paru aux éditions Krisis, à La Nouvelle Librairie.

ÉLÉMENTS : Dans cet essai, vous développez une généalogie des sciences, en montrant qu’elles se sont toutes élaborées sur la base de critiques de la théorie, elles-mêmes issues de critiques, et ainsi de suite. Les découvertes scientifiques sont donc directement issues de la philosophie (du grec, celui qui aime le savoir). Vous insistez d’ailleurs sur ce terme « Sophia », tout en le rattachant à plusieurs philosophes. Que pouvons-nous qualifier aujourd’hui de progrès scientifiques ? Sont-ils toujours bons ? Au profit de qui ?

DENIS COLLIN : Le progrès est l’avancée vers un but. Ce but est la connaissance la plus vaste possible, et de ce point de vue, nous avons incontestablement fait de grands progrès. Nous avons fait de grands progrès dans notre connaissance de l’Univers, mais ceux-ci nous rendent encore plus perplexes. Nous avons appris beaucoup sur nos ascendants grâce aux progrès de la paléontologie. Mais les progrès scientifiques sont tout sauf linéaires. Sur ce qui est le plus fondamental, la nature de la nature, on est toujours dans les discussions qui agitaient les philosophes grecs : la matière est-elle continue (Aristote) ou discontinue (Démocrite), le monde est-il fini ou infini (encore les deux mêmes) ? Un progrès est un progrès du savoir, un gain de l’intelligibilité du réel, mais nous confondons trop souvent progrès du savoir et progrès technique. Les progrès du savoir en tant que savoir désintéressé sont toujours bons. Mais c’est avec les sciences appliquées que les ennuis commencent. Les problèmes se posent sur deux plans : est-on prêts à tout pour augmenter notre savoir ? quel rapport doit-il y avoir entre science et technique ? Le premier aspect qui inclut les limites de l’expérimentation est bien connu. Mais on sait que, pratiquement, les choses ne sont pas vraiment fixées et l’affaire de la Covid l’a bien montré. En ce qui concerne le rapport science/technique, aujourd’hui c’est très largement la technique qui pilote la science, et c’est pourquoi je reprends le terme de « technoscience ». Or, la valeur de la technique, c’est l’utile et non le bien ni le vrai. Utile à quoi et à qui ? Voilà la question à laquelle ni la science ni la technique ne peuvent répondre. Ajoutons que nous trouvons toujours d’excellentes raisons pour faire le pire.  Nous ne manquons pas de bonnes raisons pour développer les techniques de manipulation génétique sur le génome humain. Dans un système hypercomplexe comme le nôtre, la surveillance généralisée des humains est non seulement possible, mais aussi souhaitable pour préserver le système.

Sur le plan intellectuel, il faudrait pouvoir rétablir une hiérarchie des savoirs. Au fond, redevenir platonicien. Pour faire des bonnes lois et bien administrer la cité, il faut savoir ce qu’est le vrai et ce qu’est le bien, disait notre maître. Pour savoir ce qu’il faut faire en matière de science et de technique, nous devons déterminer ce qu’est notre conception du bien. La philosophie est la « science architectonique », disait Aristote. Il avait raison, aussi extravagante que paraisse cette affirmation dans un monde où les seuls administrateurs de la vérité sont les scientifiques, chacun dans son domaine. Ils sont souvent secondés par des rhéteurs dont l’art consiste à faire passer pour vrai ce qui est utile au pouvoir et au capital financier. 

ÉLÉMENTS : Marcel Pagnol disait qu’« il faut se méfier des ingénieurs, ça commence par la machine à coudre et ça finit par la bombe atomique ». C’est une autre manière de formuler la loi de Murphy qui postule que « s’il y a plus d’une façon de faire quelque chose, et que l’une d’elles conduit à un désastre, alors quelqu’un le fera de cette façon ». Selon vous, en sera-t-il de même de l’avenir de ces « progrès » ?

DENIS COLLIN : Je ne connaissais pas cette phrase de Pagnol, mais elle est parfaitement juste ! Le moteur de notre système économique et social s’appelle croissance ou encore, de son véritable nom, accumulation du capital. Le principe du capital, bien résumé par Benjamin Franklin, c’est qu’il faut s’enrichir afin de s’enrichir encore plus. L’introduction de la technoscience dans le mode de production capitaliste a été le moyen de cette révolution permanente du mode de production. La technologie informatique et les télécommunications ont permis la « plateformisation » de l’économie, la destruction de toutes les couches intermédiaires, transformées en travailleurs à façon et la connexion de tous les individus (ou presque). Pendant que la médecine ordinaire, celle qui permet de soigner les gens, régresse et avec elle les indicateurs de santé des principaux pays avancés, la haute technologie médicale, génétique, imagerie, etc., devient un des champs privilégiés de l’accumulation.

Le « progrès » est la marche accélérée vers l’abîme. Indépendamment de la question du réchauffement climatique, nous allons vers un épuisement des ressources en matières premières. La crise politique et militaire en Ukraine n’est pas la cause, mais le catalyseur de la crise de l’énergie. Avec des épisodes comiques : RTE, le gestionnaire de réseau de transport d’électricité, demande que soient coupées à intervalles réguliers les bornes de recharge des voitures électriques…

Dans ce monde, il faut assurer l’homogénéité, l’interchangeabilité et la soumission des humains privés de tout lien et de tout enracinement, pour reprendre un terme de Simone Weil.

ÉLÉMENTS : Ce problème proviendrait-il de la science en soi ou de l’usage qu’en font les scientifiques ? Ne risquez-vous pas de jeter le bébé avec l’eau du bain, l’inventeur avec son invention ?

DENIS COLLIN : Jeter le bébé avec l’eau du bain ? Le risque existe et je ne voudrais surtout pas nourrir les divers obscurantismes. Mais encore faut-il savoir ce qui est le bébé et ce qui est l’eau sale du bain.

La science en soi, ça n’existe pas ! La science est insérée dans des relations sociales et on ne peut pas la séparer de ses usages, des visions du monde dans lesquelles elle se développe. Plus généralement, les catégories de la pensée naissent dans un contexte social-historique déterminé. La science moderne est étroitement liée à la création d’un monde nouveau quand, entre le XVIet le XVIIsiècle, les Européens se lancent à la conquête des mers et des terres lointaines. Le progrès de la science va suivre la ligne qui se trace à cette époque. Pas de science pure, donc !

Ensuite, il faut s’entendre sur ce qu’est le bébé ! La science galiléenne-newtonienne est un héroïque effort pour l’esprit humain d’englober le pensable dans un cadre unique. Einstein est leur digne continuateur. L’autre aspect est que la science doit aussi être « utile », alléger la peine des hommes, garantir leur santé, qui est le plus grand de tous les biens, comme disait Descartes. Mais dès qu’on met le pied là-dedans, tout change. Les machines allègent la peine des hommes : qu’à cela ne tienne, on va pouvoir enrôler massivement femmes et enfants dans la fournaise de l’industrie capitaliste en plein essor. Tout cela se voit moins chez nous aujourd’hui, mais allez faire un tour en Asie, dans l’arrière-salle de la production de tous nos gadgets informatiques !

La science est comme les langues d’Ésope, la meilleure et la pire des choses. Il faudrait pouvoir dire ça, on ne le fait pas ! Certains scientifiques ont dit : « J’arrête » (Jacques Testard). Mais ce n’est guère possible dans une société où la loi de l’accumulation du capital est la loi fondamentale, dans une société où la science a besoin de beaucoup d’argent et où donc ses résultats ne lui appartiennent pas.

ÉLÉMENTS : Vous évoquez aussi un certain malaise. En quoi-consiste-t-il ? Peut-on le rapprocher du Malaise dans la civilisation diagnostiqué par Sigmund Freud, singulièrement le divorce entre la nature et la culture ? La science à son tour entrerait-elle en conflit avec la nature ?

DENIS COLLIN : Le malaise tient d’abord dans le rapport à la vérité. Emanuel Severino, un philosophe italien, dit que la valeur fondamentale de la technoscience n’est pas la vérité, mais la puissance. Descartes promettait que sa nouvelle philosophie « pratique » nous rendrait « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Nous, nous sommes beaucoup plus forts que lui, nous avons supprimé le « comme » et voulons vraiment devenir les maîtres de la nature. Puisque nous maîtrisons la génétique et les techniques de la procréation, nous pensons pouvoir nous émanciper des contraintes de la reproduction sexuée de l’humanité. Dans une lettre à Jones (17 mai 1914), Freud écrivait : « Celui qui permettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros. » Nous y sommes.

Nos grands magnats du capital cherchent à s’envoyer en l’air en commercialisant des vols spatiaux. À leur manière, ils expriment bien la folie de notre époque : arracher l’homme à la Terre, à son « arché », son « arche », comme le dit un beau texte de Husserl.

C’est donc aussi la question du rapport à la nature qui est devenu incertain. Nous avons été sevrés de nature, dit Augustin Berque, ce grande géographe philosophe. Il a raison. Par construction, la science élimine la vie (la vie n’est pas un objet de laboratoire, disait François Jacob), et nous, nous devons retrouver ce sens profond de la vie. Cesser de considérer que les abstractions si utiles des scientifiques sont plus vraies que ce que nous sentons, éprouvons comme être vivants. Je ne suis pas un amas de molécules, ou, comme le dit Markus Gabriel, « je ne suis pas mon cerveau ».

ÉLÉMENTS : Vous semblez valider l’affirmation de Heidegger selon laquelle la science ne pense pas, et qu’un abîme sépare cette dernière de la pensée. D’autant plus que sa philosophie affirme que la technique et la « vérité scientifique » éloignent l’Homme de l’Être. Quelle serait votre réflexion à ce propos ?

DENIS COLLIN : Je ne sais pas si je comprends bien Heidegger, qui me reste souvent obscur. Mais effectivement, certains de ses propos me conviennent bien. Les grands savants pensent, évidemment, surtout quand la science est confrontée aux questions limites : l’infini, l’origine du temps, etc. Lire Einstein nous apprend beaucoup de choses. La paléontologie humaine est aussi une source de méditations sans fond. La philosophie doit travailler sur ce qui n’est plus elle, mais en faisait partie jadis. Mais ce que produit la pensée scientifique, la plupart du temps, c’est une conception mathématique, donc algorithmique et finalement mécanique du monde. J’ai écrit, il y a quelques années, un livre consacré à la critique de la « pensée procédurale » (À dire vrai, éditions Armand Colin). Pour moi, la pensée est essentiellement critique, essentiellement dialectique et nécessite le retour sur elle-même. Cela s’appelle philosophie. Notre monde technoscientifique nous éloigne en effet de la réalité des choses. Le philosophe allemand Byung-Chul Han parle de l’effacement des choses. Voilà les questions qui me semblent les plus urgentes à penser aujourd’hui.

Propos recueillis par Louis de Morelos

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