« 1984 » d’Orwell et la schizophrénie

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Lorsque pour la première fois j’ai lu 1984 de George Orwell, j’ai été frappé par une saisissante ressemblance entre le monde de 1984 et celui de la schizophrénie. J’ai d’abord pensé que cette ressemblance devait être involon­taire, étant donné que je ne pensais pas qu’Orwell connût la schizophrénie soit par expériences personnelles soit par des lectures. Mais, quand plus tard je lus sa biographie par Bernard Chrick, j’appris qu’Orwell lui-même avait eu cons­cience de cette ressemblance, puisqu’il écrivit dans un de ses essais daté de 1946 intitulé The Prevention of Litera­ture (Les préventions contre la littérature) :

« Une société totalitaire qui est arrivée à se perpétuer instaurerait proba­blement un système de pensée schizophrénique, dans lequel les lois du sens commun seraient valables dans la vie de tous les jours et dans certaines sciences exactes, mais pour­raient être négligées par le politicien, l’historien et le socio­logue. Il y a déjà d’innombrables personnes qui penseraient qu’il est scandaleux de falsifier un manuel scientifique, mais qui ne verraient aucun inconvénient à la falsification d’un événement historique. C’est à l’endroit où littérature et poli­tique se croisent que le totalitarisme exerce sa plus grande pression sur l’intellectuel ».

Il existe 2 autres références à la schizophrénie dans d’autres essais de 1946, l’une dans In Front of Your Nose (Devant votre nez), l’autre dans Politics and the English Language (La politique et la langue anglaise). Donnant en exemple le fait de soutenir 2 idées contradictoires en même temps, il déclare dans le premier essai : « En termes de médecine, je crois, cette manière de penser est appelée schizophrénie ; dans tous les cas, c’est le pouvoir de tenir simultanément à 2 croyances qui s’annulent mutuelle­ment ». Dans le second, il affirme : « Tout résultat est résul­tat politique, et la politique elle-même est une accumula­tion de mensonges, de faux-fuyants, de folie, de haine et de schizophrénie ». J’ignore où Orwell a pris l’idée d’associer la schizophrénie au monde contemporain. Peut-être l’idée était-elle dans l’air depuis quelque temps, car déjà en 1925 Karl Jaspers avait exprimé une opinion du même ordre dans son traité sur Strindberg et Van Gogh. Il est cependant peu probable qu’Orwell se familiarisa avec les méandres de la psychologie schizophrénique en lisant des livres spécialisés sur le sujet. Alors la saisissante ressemblance entre le monde de 1984 et la schizophrénie est pour le moins très éton­nante. Je vais la décrire en détail en considérant ses impli­cations ultérieures.

La première similitude est que,  dans l’univers de 1984, fout le monde est observé nuit et jour par des écrans et des microphones dissimulés. Ainsi même les pensées intimes de chacun ne peuvent passer inaperçues. À savoir que dans ce monde prévaut une complète perte d’intimité, ce qui est exactement ce dont font l’expérience les schizophrènes, lors­qu’ils sentent que leur esprit est lu et vu contre leur gré. Être contrôlé par une instance secrète constitue une manie typi­quement schizophrénique.

La deuxième similitude est ce qu’Orwell appelle le « pen­ser double » (double think). Cela est défini comme suit :

« Savoir et ne pas savoir, avoir conscience de sa propre bonne foi tout en énonçant des mensonges soigneusement construits, avoir simultanément 2 opinions qui s’annulent mutuellement, les savoir contradictoires et croire en tous les 2 à la fois ; utiliser la logique contre la logique, renier la moralité tout en la réclamant, croire que la démo­cratie était impossible et que le parti était le gardien de la démocratie ; oublier tout ce qu’il était nécessaire d’oublier, puis le faire revenir en mémoire au moment voulu, et ensuite l’oublier promptement de nouveau ; et, par-dessus tout, appliquer la même méthode à la méthode elle-même. C’était la, subtilité finale ; provoquer l’inconscience consciemment, et ensuite, une fois de plus, devenir inconscient de l’acte d’hypnose que vous avez à peine accompli. Même compren­dre le mot “penser double” impliquait l’usage du “penser double” ».

Je pense qu’il est clair que le penser double correspond à ce qu’on appelle techniquement la double orientation ou la double comptabilité dans les cas de schizophrénie.

La troisième similitude est l’appauvrissement de la vie émotionnelle, spécialement la dissolution de la sensibilité délicate dans le monde de 1984. Il est dit qu’« il y avait de la peur, de la haine et de la douleur mais pas de dignité d’émotion, mais pas de chagrins profonds ou complexes ». « Camarades », oui, mais « amis », non. Même l’amour parents-enfants ou le plaisir sexuel sont découragés. Vers la fin de 1984, l’état d’esprit de Winston Smith après qu’il a été soigné de sa « pensée criminelle » est décrit ainsi : « Quelque chose avait été tué dans votre poitrine : brûlé, cautérisé ». Cela ressemble, de façon frappante, à la fin de l’état de schizophrénie.

La quatrième similitude est la transformation du senti­ment du temps, car dans le monde de 1984 « le passé était mort, le futur inimaginable ». Ce qui existe, c’est un présent infini, comme le Parti qui contrôle le présent, le passé et le futur : « Rien n’est arrivé que vous n’ayez pas prévu ». Ainsi, quand Winston Smith a été pris pour son crime de pensée, il s’est entendu dire : « Vous savez cela, Winston. Ne vous abusez pas vous-même. Vous le saviez — vous l’avez tou­jours su ». Étant donné qu’il n’y a pas de sens d’un futur inconnu, il ne peut y avoir d’angoisse non plus, dans le vrai sens du mot. Terreur, oui, mais angoisse, non. Le senti­ment de la nostalgie envers le passé est également interdit. N’est-ce donc pas semblable à l’expérience des schizophrè­nes ? Leur monde aussi est prédéterminé et ils ne peuvent rien y faire.

Je compterai comme cinquième similitude la destruction des mots, mais je ne me répandrai pas en détails. Je pense que la ressemblance entre le monde de 1984 et la schizo­phrénie, tout bien considéré, est extrêmement révélatrice et éclairante, car Orwell ne pourrait pas avoir écrit 1984 un manuel de psychiatrie à la main. En d’autres termes, cela met l’accent sur la réelle identité entre les 2, produit du Zeitgeist, dû à des facteurs historiques et socioculturels. Donc je mentionnerai comme trait le plus frappant du Zeit­geist actuel, qui s’origine dans le XIXe siècle et coïncide avec l’apparition de la schizophrénie dans la littérature aussi bien technique que littéraire, le refus de l’inconnu et du fortuit, c’est-à-dire l’esprit du déterminisme qui équivaut à un refus plus radical de la liberté humaine. Je pense que c’est cela qui mène d’un côté à la technocratie et au totalitarisme, et de l’autre à la schizophrénie, quoique cette complexe causa­lité ne puisse guère être établie. Si mon hypothèse est accep­tée, j’exhorterai dans l’intérêt à la fois de la liberté humaine et du traitement de la schizophrénie au courage d’admettre notre plus profonde ignorance par rapport à la réalité. Cela ne sert à rien de mener des recherches pour savoir ce qui rend malade les schizophrènes, ce qui par ailleurs est assez ironique, étant donné qu’ils sont convaincus de “le” savoir. Plutôt les affronter simplement avec notre manque de com­préhension, et pouvoir éventuellement leur faire convenir que, peut-être, eux non plus, ils ne savent pas ce qui leur arrive.

Takeo Doi, in : La sexualité : D’où vient l’Orient ? Où va l’Occident ?, (dir. A. Verdiglione), Belfond, 1984.

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/38

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