Il n’y a pas d’interdit à une alliance entre les droites

Il n’y a pas d’interdit à une alliance entre les droites

… en Italie, avec l’accord qui réunit la Lega, Forza Italia et Fratelli d’Italia, plus une galaxie de petites formations centristes. Professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po et président de la School of Government de l’université Luiss à Rome, Marc Lazar répond au Figaro :

Ces partis s’allient parce qu’ils y sont contraints par le mode de scrutin. Ils ont de profondes différences, par exemple sur la Russie et la guerre en Ukraine, et il y a une compétition pour le leadership entre Silvio Berlusconi, Matteo Salvini et Giorgia Meloni. Cette dernière cherche à affirmer sa prééminence et à imposer que le parti recueillant le plus de suffrages ait un candidat naturel, en l’occurrence elle, à la présidence du Conseil, bien que ce soit le président de la République qui nomme le président du Conseil.

Ils ont aussi de réelles convergences. D’abord une affirmation nationale voire « nationalitaire » déjà présente chez Silvio Berlusconi avec le nom de son parti depuis 1994, Forza Italia ( « Allez l’Italie » ). La Lega, au départ régionaliste, se veut une Ligue nationale depuis 2013, quand Matteo Salvini a pris la direction de ce parti. Giorgia Meloni est à la tête d’un parti nationaliste et souverainiste, issu du fascisme. Ces partis partagent l’hostilité à la gauche et l’anticommunisme, même s’il n’y a quasiment plus de communistes en Italie.

Il y a un troisième point d’accord : la défiance envers l’État. Du fait de l’origine de son parti, Giorgia Meloni se montre moins hostile à l’État, mais elle dénonce sa trop forte présence. Cela se double d’un accord sur le libéralisme économique (avec la promesse d’une diminution des taxes), là encore avec des divergences : il est fort chez Forza Italia et à la Lega, moins du côté de Fratelli d’Italia.

Pour Forza Italia et Fratelli d’Italia, et de manière moins prononcée dans la Lega, on retrouve ce que l’historien Giovanni Orsina a appelé  « l’anti-antifascisme » , c’est-à-dire l’exaspération contre l’antifascisme. Enfin, ces partis ont une sociologie assez semblable : leur électorat comporte une forte présence de petits commerçants, d’artisans, de chefs d’entreprise mais aussi d’employés et de catégories populaires ayant déserté la gauche. La droite dispose de ce qu’Antonio Gramsci appelait un « bloc social » . Cette tradition d’unité date de 1994 même s’il y a eu des tensions et des ruptures. Ces partis sont habitués à former une machine de guerre pour les élections même si ensuite gouverner ensemble s’avère plus compliqué.

Pourquoi n’y a-t-il pas, ou plus, d’interdit moral, au sein de la droite modérée, face à la perspective d’une alliance avec Giorgia Meloni et Matteo Salvini ? Cette situation est-elle le legs des choix de Berlusconi en son temps ? 

Incontestablement, c’est la réussite de l’opération politique de Berlusconi : quand il se lance en politique en 1994, il choisit de faire une large alliance avec la Ligue du Nord, alors régionaliste, et Alliance nationale, un parti issu du fascisme. Cet accord fait qu’il n’y a pas d’interdit politique et moral aujourd’hui. À l’époque, cela avait déclenché d’énormes polémiques dans le camp opposé, à gauche et au centre. Mais l’argumentaire de Silvio Berlusconi a été de dire que, grâce à lui, ces formations se sont déradicalisées. Par exemple, Gianfranco Fini, qui venait du néofascisme, a transformé son parti, Alliance nationale ; il en était arrivé à répudier son passé et le fascisme.

La Lega, que l’on classe en France à l’extrême droite, possède une composante de droite plus modérée, en particulier dans le nord de l’Italie avec une grande expérience de gestion municipale. Ce n’est pas une formation monolithique, ce qui explique son ralliement au gouvernement de Mario Draghi ; Matteo Salvini ne l’a pas fait de gaieté de coeur. Aujourd’hui, Fratelli d’Italia, la formation de Giorgia Meloni, tente aussi de sortir de son passé néofasciste. […]

En Italie, on parle de « coalition de centre droit » , là où beaucoup d’observateurs européens rangent Matteo Salvini et Giorgia Meloni à l’extrême droite ou les qualifient de droite radicale. Comment expliquer cette différence de vocabulaire ? La frontière entre droite et extrême droite ou droite radicale existe-t-elle en Italie? Faut-il s’attendre à ce que le parti de Berlusconi s’efface derrière ses alliés plus radicaux ? 

Effectivement, en France, on qualifie la Lega, Fratelli d’Italia, voire Silvio Berlusconi, d’ « extrême droite » . En Italie, il existe un consensus politique, journalistique et académique pour parler de centre droit. Cela provient des années 1990, quand le système politique caractérisé entre autres par la puissance de la Démocratie chrétienne et du Parti communiste s’effondre. Cela a amené à la formation de coalitions, encouragée par les modes de scrutin. Il était impossible de se présenter comme « droite » parce qu’elle était historiquement associée au fascisme. Inversement, se revendiquer de gauche revenait à être identifié comme communiste. Ces larges coalitions de droite et de gauche ont voulu capter l’héritage de la Démocratie chrétienne qui occupait une position centrale, avec la conviction que les élections se gagnent avec l’électorat modéré du centre.  […]

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