Le chevalier de Jean Cau

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La mort de l’écrivain français Jean Cau (1925-1993) est passée inaperçue chez les contrôleurs médiatiques, zélotes d’une culture qui s’arrête à la tête de cochon symbolique que clouèrent les « barbares », adversaires du Seigneur des mouches de William Golding — qui vient également de mourir —, sans se rendre compte de l’étrange analogie qui existe pourtant entre la dénonciation moralisante de la « barbarie », exprimée de façon si magis­trale par le moraliste Golding, et l’ode à l’aventure que n’a jamais cessé d’entonner l’écrivain français, notamment par la bouche du Chevalier de son ro­man-essai, Le Chevalier, la mort et le diable [1977].

Au­-delà de cette ressemblance qu’il y a entre l’écrivain qui se déchire pour que survivent des instincts puissants (Golding), d’une part, et l’imprévisible é­crivain français, d’autre part, qui a rejeté la sou­mission aux lois d’une civilisation gangrénée (Cau), on doit revenir sur l’histoire exemplaire de ce professeur français de philosophie qui a abjuré la pensée rationaliste pour se situer « au-delà du nihilisme », sur le terrain de l’épique, en adoptant une position transgressive dans le royaume de la littérature ; à la fin de ses jours, ce professeur n’allait-il pas se joindre, bon gré, mal gré, à la tendan­ce différencialiste, en compagnie — dans la mesure où ce terme ambigu peut décrire un solitaire — d’i­déologues activistes comme Alain de Benoist, Guillaume Faye, Robert SteuckersMarco Tarchi ainsi que Jean Thiriart (le prophète de la nouvelle Europe) et Giorgio Locchi (qui s’est davantage penché sur les racines des idées politiques capables de se transformer en « mythes d’action») ; Jean Thiriart et Giorgio Locchi sont, eux aussi, récemment décédés.

Je dois donc me préoccuper d’un écrivain qui a remonté à contre-courant le processus dégénérescent, caractéristique de l’intelligentsia, processus marqué par l’abandon de positions dures, comme les convictions marxistes, pour embrasser le credo de la religion universelle démo-libérale, à la suite d’une série d’apostasies et d’aggiornamento, par lesquels ces renégats ont prétendu justifier leur propre effritement intérieur. Cette situation est parallèle, ô coïncidence, à la chute historique des régimes de socialisme réel. Vu dans ce sens, ces faux héritiers de la gauche ont attendu pour chan­ger de train historique, pour abandonner celui dont la locomotive rouge alla s’écraser contre les squalines volantes de la Guerre des Galaxies ; alors ils ont découvert ce qu’ils n’avaient pas vu pendant 60 ans, grâce à leur découverte subite de la splen­deur du credo humanitaire, découverte qui leur permettait de sortir de la caverne platonique pour voir, dans la réalité, que les beaux archétypes de la lutte sociale s’étaient transformés en Goulag con­centrationnaire, en impasse post-historique. On assista ainsi à la conversion démocratique de tous ceux qui parvinrent, par mille tours de passe-pas­se, à se convaincre qu’il était absurde, non seulement de croire en ce qu’ils avaient cru, mais égale­ment de conserver un label de gauche, alors que l’on avait ramené le drapeau rouge du Kremlin, pour le remplacer par la bannière tricolore russe.

Aussi peut-on dire avec précision que le courage in­tellectuel de Jean Cau s’est révélé proportionnel à la lâcheté qui domine les intellectuels capitulards de notre époque. Secrétaire particulier de ce requin affecté de strabisme que fut Jean-Paul Sartre, au cours d’une période — 1947 à 1956 — spécialement importante, Cau fut ce garçon qui honorait Les mouches de sa présence, que le cacardage des oies du capitole considérait comme le « fils spirituel » de  l’ouvrier, qui fut le témoin des méchancetés de Si­mone de Beauvoir, un rédacteur de la revue Les Temps Modernes. Cau apparaissait ainsi comme un parfait intellectuel « organique » en puissance ; mais en même temps, il restait un protestataire ; son avenir s’ouvrait, plein de promesses : il allait être adulé du public, puisqu’il s’affichait de gauche, et bénéficier de la reconnaissance des bien-pen­sants.

Cependant, Cau, au fond de lui-même, était attiré par autre chose que par cette notoriété artificielle que confèrent les idées à la mode. Dans son for in­térieur, l’idée d’une rupture ascendante se mettait à germer, germination dangereuse qui ne pouvait que mal se terminer ; Cau courait ainsi le risque qu’impliquent toujours l’insolence dans la folie, la marginalité ou le silence. En faisant joyeusement siens ces trois ingrédients, Jean Cau, dans la meil­leure tradition d’un Drieu, d’un Giono, d’un Brasil­lach, a osé, comme l’aurait fait Joseph de Maistre, mépriser les principes immortels que les mar­chands d’idées bêtes et toutes faites ont érigé com­me on érige un gigantesque néon publicitaire sur le sommet d’une tour commerciale dominant la vil­le. Cette rupture a conféré à Jean Cau une extrê­me singularité, qui le rend exceptionnel, à une épo­que où on a l’habitude de répéter inlassablement les principes de la foi du temps, comme une ver­sion post-moderne du catéchisme de Ripalda (le­quel était certainement beaucoup plus intéres­sant, ne fût-ce que comme exercice de mémoire pour les enfants des écoles catholiques).

Cau a obtenu le prix Goncourt pour son roman, La pitié de Dieu. Ce qui lui a permis de se lancer dans un intéressant travail d’auto-destruction de ses convictions premières. Sous un autre angle, on peut considérer cette démarche comme une libéra­tion qui régénère et purifie l’esprit. Délibérément, Cau a immolé le buste que lui réservait la littéra­ture établie et qu’il pouvait déjà narcissiquement contempler sur sa cheminée, avec la délectation de l’homme repu. Il avait déjà connu la gloire quand il était un bien-pensant comme les autres ; il avait déjà été une marchandise contrôlée, un étalon du marché, une prostituée qui non seulement se vend mais qui peut aussi discuter avec les clients. Ce­pendant, un malaise fondamental s’est développé dans son âme, une désaffection totale envers son é­poque, qui l’a conduit à affirmer désespérément u­ne négation salvatrice…

Comment Cau osa-t-il une telle provocation, com­ment se sépara-t-il de son environnement, comme se reconstruisit-il en tant qu’homme et qu’écri­vain ? Il y a ici un mystère que seuls les dieux, ou son ange gardien, pourraient révéler. Au cours de ma carrière de chroniqueur littéraire, chaque fois qu’un de ses livres paraissait et que je le dévorais, je l’ai successivement qualifié d’« écrivain imprévisi­ble », de « génie indéterminable », livré à des « excès titanesques », d’« expérimentateur de poisons », par­faitement conscient de leur nocivité. Tout comme la sortie de Cau hors de l’église laïque a été impen­sable, on ne pouvait pas imaginer non plus que ses imperturbables vertus se développeraient avec au­tant de virtuosité et atteindraient cette sublimité littéraire qui fut d’abord très régionale, trop folklo­rique au goût de beaucoup de lecteurs. Carlo Coccioli, qui a connu l’auteur, l’a qualifiée, cette litté­rature, de « méridionale ». Mais elle se purifia petit à petit des scories existentialo-parisiennes, et de ces circonstances propre au midi que ne compren­nent guère les autres, ceux du Nord et d’ailleurs, pour se forger sur l’enclume d’une indépendance a­ristocratique, pour s’éloigner définitivement de tous ces médiocres jugements posés par la critique officielle et le mercantilisme niveleur qui n’obéit plus qu’à l’usure.

Sa littérature s’est rénovée de fond en comble et a trouvé son apogée avec ses Sévillanes et avec Le Chevalier, la mort et le diable, qui constitue l’une des plus grandes œuvres de la littérature française contemporaine. Sous forme d’essai, elle atteint la même perfection que Drieu la Rochelle avec son ro­man Le feu follet. Tout comme Montherlant, Cau s’est senti attiré par les corridas et sans avoir fa­çonné une œuvre de la hauteur des Bestiaires, il a manifesté sa dévotion pour le sang, pour cette fête sanglante qui évoque la transsubstantiation, les mystères de la Crète antique et du culte de Mithra. Cau a également compris, capté, chanté le sens so­laire et le sacrifice humain, symbolisés par le cer­cle lumineux de cette roue recouverte par la cape. Même chose pour le sang du guerrier et de la bête, fusionné dans son essai L’exaltation des taureaux ou La folie de la corrida.

Cette ascension jalonnée d’épreuves signifia, peur Jean Cau, une rupture avec ses propres limites, un dépassement dans un processus alchimique, au sein duquel la vie fusionne avec l’écriture, la plu­me avec l’épée et la pensée avec l’action intérieure. Lors de ce cheminement, Cau est parvenu à forger un symbole de sa propre transmutation, élevée à l’épreuve de l’honneur et de la chevalerie, que l’on atteint avec la mort pour résister au diable.

La mort de Jean Cau, à 67 ans, est une perte aussi sensible que celle de Jean Thiriart, qui annonça l’unité de l’Europe pour s’apposer au néo-colonia­lisme culturel de l’“américanosphère”, que celle de Giorgio Locchi, qui étudia le pouvoir irrationnel du mythe dans la culture politique, du mythe qui est pouvoir mobilisateur par excellence, qui est poten­tiel animique d’une société inspirée par lui, qui re­cèle le pouvoir d’unir les hommes qui communient en lui et leur confère un sens du sacrifice.

Face à ces morts, il semble que se lève aujourd’hui un signe abominable, la tête de cochon clouée comme dans l’œuvre du civilisé Golding, mais le Chevalier, coiffé de son heaume, recouvre la page vierge de toute écriture et s’enroule dans la prière de sa foi, une foi habillée de fer. Le cavalier de Jean Cau, vainqueur du Diable, sous la protection des révélations de Dürer.

José Luis Ontiveros, Vouloir n°105-108, 1993.

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