Quand Macron  « faisait travailler la France pour Uber »

Les Uber Files démontrent comment Macron a subordonné les intérêts des Français à son idéologie, à ceux de sociétés étrangères et surtout à son profit personnel. Après MCKinsey, Alstom et bien d’autres, c’est un véritable système qui se dessine.

« Je n’ai pas un tempérament à être sous influence », a affirmé Macron lors de son entretien du 14 juillet à propos des Uber Files. Est-ce à dire que c’est de son plein gré et en toute connaissance de cause qu’il a mis son pouvoir au service – d’encore – une société américaine ? Gênante en soi puisqu’elle s’apparente à un trafic d’influence de la part de celui qui était alors ministre de l’Économie, l’affaire Uber l’est en effet plus encore quand on la replace dans le contexte de l’irrésistible ascension de Macron.

Les germes du système jupitérien étaient en effet déjà présents en octobre 2014, époque ou le locataire de Bercy est approché par la célèbre entreprise américaine. C’est ce que nous apprend la lecture des Uber Files, résultat d’une enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). 124 000 documents internes de l’entreprise – mémos, tableaux de chiffres, comptes-rendus, mails… – ont été remis par une source anonyme au Guardian. Le quotidien britannique a partagé sa prise avec le ICIJ et ses 42 médias partenaires. En France, c’est Le Monde qui s’en est emparé et a révélé les liens troubles entre le futur président et la start-up.

Des liens qui ressemblent à un coup de foudre du jeune ministre pour l’entreprise américaine dont le nom était en train de devenir synonyme de précarisation de I’emploi. Le gouvernement Hollande avait compris que le modèle économique d’Uber battait en brèche le modèle social français.

Macron joue contre son camp

Présente depuis 2011 sur notre territoire, la société qui voulait libéraliser le secteur du transport de particuliers était en butte à l’hostilité du pouvoir : la loi Thévenoud venait d’entrer en vigueur, qui encadrait de près les conditions pour devenir chauffeur Uber et interdisait de facto UberPop, le service qui devait permettre aux particuliers de devenir chauffeurs occasionnels. Un pavé dans la mare des taxis qui avait provoqué un mouvement social massif dans cette profession déjà fragilisée par le service standard d’Uber. De Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur et autorité tutélaire des taxis, à Alain Vidalies, aux Transports, en passant par Manuel Valls. Premier ministre, tout le monde était hostile à Uber.

Quant à Arnaud Montebourg, qui venait de céder sa place à Emmanuel Macron, il accusait la société californienne de « détruire des entreprises ». Le futur président savait donc qu’il jouait contre son camp au moment de recevoir en toute discrétion quatre pontes d’Uber, à commencer par Travis Kalanick, fondateur et PDG de l’entreprise, lequel fascinait le locataire de Bercy. « Emmanuel Macron est très intéressé par l’histoire de Travis, miroir de la sienne – moins de 40 ans et réussite impressionnante », a relaté une collaboratrice d’Uber. Figuraient aussi à ce rendez-vous du 1er octobre 2014, non inscrit à l’agenda du ministre, David Plouffe, ancien conseiller de Barack Obama et vice-président d’Uber, Pierre-Dimitri Gore-Coty, directeur Europe de l’Ouest, et Mark MacGann, lobbyiste en chef pour la zone Europe, Afrique, Moyen-Orient. On apprend de ce dernier l’état d’esprit de l’équipe Uber en sortant de Bercy : « meeting mégatop avec Emmanuel Macron ce matin ».

Le « deal » secret

Pourquoi un tel enthousiasme ? MacGann explique que le ministre « s’excuse presque » de l’entrée en vigueur de la loi Thevenoud et qu’il aidera Uber à « travailler autour » de cette loi, bref, à la contourner. Et ce rendez-vous n’est que le premier d’une longue série : appels, rendez-vous, SMS. Macron ou ses conseillers ont été en contact 17 fois dans les 18 mois qui ont suivi. Car le ministre de l’Économie veut imposer le modèle Uber à la France, au point de sceller avec l’entreprise un pacte secret pour « faire en sorte que la France travaille pour Uber afin qu’Uber puisse travailler en et pour la France ».

La France, en l’espèce, c’est Macron lui-même, qui propose aux Californiens qu’en échange de la suspension d’UberPop, il leur obtiendra la simplification des conditions d’obtention de la licence de VTC (Véhicule de Tourisme avec Chauffeur). Pour ce faire, il suggère à Uber de transmettre des amendements clefs en main à des parlementaires, non pour qu’ils soient adoptés, mais pour que Bercy les reprenne à son compte sous forme de décret. C’est le député PS Luc Belot qui s’y colle : ses amendements « Uber » sont rejetés, mais repris à la volée par Macron. Résultat, la formation nécessaire pour obtenir une licence VTC passe de 250… à sept heures.

Uber… En Marche ?

Fin 2014, le même ministre avait aussi assuré à ses partenaires américains qu’il allait freiner les ardeurs de la DGCCRF qui enquêtait sur UberPop. Las, la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes avait passé outre et avait perquisitionné les locaux lyonnais puis au siège d’Uber France, à Paris. En octobre 2015, rebelote : le préfet des Bouches-du-Rhône prend un arrêté anti-UberPop à Marseille. Face à la « consternation » d’Uber, Macron affirme qu’il va « regarder cela personnellement ».

Trois jours plus tard, le texte en question est adouci. Naturellement, ni la DGCCRF ni le préfet d’alors, un certain Laurent Nuñez, actuellement coordonnateur national du renseignement à l’Élysée, ne reconnaitront avoir subi la moindre pression. Quelques mois plus tard, Uber enterre la hache de guerre son application UberPop, devenue de toute façon inutile grâce aux décrets simplifiant le secteur des VTC, Issus du « deal » avec Macron.

Une fin heureuse à l’issue duquel les deux partenaires restent très proches. Mark MacGann, Ie lobbyiste si enthousiaste après le premier rendez-vous Macron-Uber, s’est ainsi activement impliqué dans la campagne de Macron des 2016, organisant des diners de levées de fonds avec des entrepreneurs de la Tech au profit du candidat. Si, à l’époque, il n’était plus salarié d’Uber, il restait « conseiller senior du conseil d’administration » de la firme. Un risque de conflit d’intérêts patent, même s’il semble que l’entreprise ait gardé ses distances avec le candidat.

Tout au plus relève-t-on une pratique intensive du pantouflage et du rétropantouflage entre Uber et le staff de Macron : pas moins de six membres-clefs de l’équipe de campagne En Marche sont issus de ou ont rejoint Uber. D’ailleurs, la firme a officiellement rencontré des collaborateurs de Macron à huit reprises entre 2017 et 2022. Tout cela reste en famille, finalement, puisque la sœur du nouveau ministre délégué au numérique, Jean-Noel Barrot, est la directrice de la communication d’Uber pour la France et l’Europe de I’Ouest.

Affaire de famille

Dérégulation, flexibilité, libéralisation, la convergence de vues entre Macron et Uber fonctionne aussi avec les autres géants américains de la Tech. Il ne faut donc pas voir un hasard si dans la même équipe de campagne, on retrouvait aussi un lobbyiste d’Amazon, Jean Gonié, qui a soufflé au futur président l’idée que la France devait devenir un champion du e-commerce.

Des octobre 2017, Macron inaugure en grande pompe un centre logistique du géant américain, reprenant dans son discours les éléments de langage d’Amazon. Le président n’oublie cependant pas d’évoquer, avec les GAFAM, le contentieux fiscal qui les oppose à la France. S’il explique « ne pouvoir interférer avec des procédures particulières ». il souhaite qu’elles « puissent être résolues dans un sens satisfaisant pour la France ». Est-ce le cas de I’accord trouvé entre le fisc et Amazon en février 2018 ? Nul ne le sait, ses clauses sont secrètes. Avec Google et Microsoft également, le président a beaucoup échangé sur les (grosses) ardoises fiscales et les (petites) implantations en France. Pour quel résultat ? Le secret fiscal est parfois bien commode.

Quand on sait que Macron s’était également entouré de nombreux McKinsey Boys, qui pullulaient aussi bien dans son bureau de Bercy que dans son équipe de campagne et qui ont bien été payés de retour, quand on se rappelle que certains de ses premiers soutiens ont gravité, comme conseils, banquiers, avocats… autour de la vente de la branche nucléaire d’Alstom à General Electric, on voit se dessiner un système. Vous avez dit mafieux ?

Photo : En 2016 les conducteurs de taxis s’étaient beaucoup mobilisés (Ici à Paris).

Richard Dalleau Monde& Vie n° 1013 29 juillet 2022

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