François Gibault : « On nous critique toujours… Mais nous défendons et publions l’œuvre de Céline »

François Gibault dans Éléments

Pour inaugurer cette nouvelle rubrique consacrée à l’actualité célinienne, nous avons donné la parole à François Gibault. Exécuteur testamentaire et cohéritier de Louis-Ferdinand Céline, il a rédigé l’avant-propos de « Guerre » (1), le premier des manuscrits inédits à avoir fait l’objet d’une publication. Dans cet entretien, il répond aux critiques formulées à propos de la gestion et de l’édition de Guerre.

ÉLÉMENTS : Tu déclarais, dans un entretien2 accordé à Éléments quelques semaines avant la publication de Guerre, que les feuillets de Céline avaient « été volés par un monsieur [Oscar Rosembly] qui connaissait la maison et qui a commis d’autres vols sous prétexte de perquisitions. En fait, c’était un faux résistant qui perquisitionnait chez des collaborateurs pour les piller, ce qui l’a conduit en prison ». Dans le cinquième épisode3 de la série d’articles qu’il publie dans Le Club de Mediapart, Jean-Pierre Thibaudat réfute la piste Rosembly et affirme que « le trésor retrouvé » a été « préservé », « conservé » et « sauvé » par Yvon Morandat, un résistant attaché au cabinet du général de Gaulle. Il aurait par ailleurs attendu le retour d’exil de l’écrivain pour lui proposer de récupérer les documents en question, offre refusée par l’auteur de Voyage au bout de la nuit. Entassés dans une malle jusqu’au début des années 80, les documents auraient été découverts par Caroline Morandat, l’une des filles d’Yvon Morandat qui, en accord avec des personnes de confiance, aurait pris la décision de les transmettre à Jean-Pierre Thibaudat. Que penses-tu de cette version des faits ?

FRANÇOIS GIBAULT. Je suis surpris, mais je pense que c’est effectivement la bonne piste. À moins qu’il n’y en ait deux, car il n’est pas impossible que Rosembly soit passé dans l’appartement de Céline et ait emporté le manuscrit de Casse-pipe. L’écrivain a en effet évoqué l’existence d’un manuscrit définitif de Casse-pipe, hors nous ne l’avons pas. Nous en avons seulement des fragments, d’ailleurs très difficiles à transcrire… Est-ce que Rosembly a emporté Casse-pipe qui était un gros manuscrit ? Les feuillets qui nous ont été remis proviennent toutefois de Morandat, alors que je croyais qu’ils venaient de Rosembly. Sa fille a néanmoins dit à Émile Brami et à Véronique Chauvin qu’elle avait des choses de Céline. Elle l’a dit il n’y a pas très longtemps… Y a-t-il eu deux vols ? Je n’en sais rien. Ça m’est égal que ça vienne de l’un ou de l’autre, mais ça ternit un peu l’image de Morandat, raison pour laquelle les enfants ont demandé le silence à Thibaudat. C’est pas très net… Si Céline avait su qu’il y avait un lot aussi important, y compris le manuscrit de Mort à crédit, il aurait naturellement accepté de tout récupérer, il connaissait la valeur de ces documents… Morandat a dû lui dire qu’il avait des bouts de papier, ce qui expliquerait que Céline n’ait pas souhaiter les récupérer. Tout ça n’est pas invraisemblable et incompatible avec ce que je pense.

ÉLÉMENTS : Dans un article intitulé « Genèse dun best-seller. Quelques hypothèses sur un prétendu roman inédit de Louis-Ferdinand Céline”4, Giulia Mela et Pierluigi Pellini avancent les suppositions suivantes : « Les six séquences composant Guerre ont été écrites avant juillet 1931, probablement entre le printemps 1930 et le début de 1931, et sont restées à l’état de brouillon, de premier jet, car l’écrivain les a retranchées du plan définitif de son roman, sans doute à cause de leur nature scandaleuse. » « Des indices très solides nous amènent à croire que le deuxième roman inédit” [Londres] est, tout comme Guerre, un brouillon écarté du Voyage […] il est très vraisemblable quils aient été conçus et écrits au même moment : entre le printemps 1930 et l’été 1931. » Ces hypothèses semblent invalider ce que tu écris dans l’avant-propos de Guerre : « Soixante ans après sa mort, voici qu’est publié un roman inédit de Céline […] Il n’est cependant pas douteux que ces chapitres ont été écrits après la publication de Voyage. Céline estimait celui-ci achevé. Il ne s’agit donc pas d’extraits de son premier roman que Céline, pour une raison ou une autre, en aurait exclus. » Quel statut pour ces textes ? À quand remonte leur écriture ?

FRANÇOIS GIBAULT. Les gens écrivent un peu n’importe quoi car Guerre est le début de Londres. Les manuscrits ont donc probablement été écrits l’un après l’autre, dans la foulée. Cela ne change d’ailleurs rien à quoi que ce soit, Guerre est un inédit. Céline aurait bien entendu pu l’inclure dans Voyage au bout de la nuit, mais dans ce livre il ne parle pas de sa blessure. Il avait peut-être réservé ça pour un autre ouvrage, voilà pourquoi la datation du manuscrit est postérieure à la publication de Voyage. Il y a d’ailleurs, sur une feuille du manuscrit de Guerre, l’adresse américaine d’Elizabeth Craig, alors qu’elle vivait encore avec Céline à l’époque de l’écriture de Voyage au bout de la nuit. Tout ça, c’est du bafouillage, ce sont des gens qui se donnent de l’importance. Et on s’en fout finalement, mais complètement, de savoir si c’est un morceau qui a été destiné à Voyage au bout de la nuit ou si c’est un roman indépendant. De toute façon, c’est un inédit et un roman indépendant puisque Céline ne l’a pas publié. Voilà ce que je peux dire de tout cela. Mais les gens critiquent, ils sont mauvais comme la gale…

ÉLÉMENTS : Jean-Pierre Thibaudat réclame toutefois « un dépôt de ce manuscrit [Guerre] dans un fonds d’archives » car « aujourd’hui, ces manuscrits [Guerre et Londres], aucun chercheur ne peut les consulter ». Giulia Mela et Pierluigi Pellini ne demandent pas autre chose : « Étant conscients de la nature en partie conjecturale de nos hypothèses, nous serions heureux de recevoir des corrections, voire des démentis, fondés sur l’évidence de documents qu’il serait urgent de rendre accessibles à tous les chercheurs – et non pas sur des préjugés utiles à une exploitation commerciale ou à une querelle politique. » Pourquoi avoir fait le choix de limiter l’accès aux documents (manuscrits, lettres, photos, « dossier juif », dessins de Gen Paul, etc.) à seulement quelques chercheurs ?

FRANÇOIS GIBAULT. Est-ce qu’ils peuvent consulter les autres manuscrits de Céline ? Certains sont en main propre et personne ne peut les examiner. Chacun a de toute façon la possibilité de compulser le manuscrit intégral de Guerre qui a été édité par les Éditions des Saints Pères. Il suffit donc d’acheter cette édition pour avoir accès à l’ensemble du manuscrit. Tu vois, toutes les occasions sont bonnes pour critiquer ce que nous faisons… Le manuscrit de Guerre est accessible au public, alors que beaucoup d’autres ont été achetés par des gens qui ne les montrent pas. J’ai quant à moi donné mon accord aux Éditions des Saints Pères pour que la numérisation du manuscrit soit réalisée et publiée. Les chercheurs peuvent aussi se rendre à la Bibliothèque nationale pour parcourir un exemplaire des Éditions des Saints Pères. C’est rare, car on ne peut pas le dire de l’ensemble des œuvres des autres écrivains.

ÉLÉMENTS : À ce propos, le manuscrit de Londres sera-t-il édité par les Saints Pères ?

FRANÇOIS GIBAULT. Il n’y a pas de demande pour l’instant. Mais il n’y aura pas d’autorisation avant la publication qui va d’ailleurs intervenir rapidement. Je n’ai pas la date précise, mais Londres est sur épreuves et ça va partir à la fabrication assez vite, pour une mise en vente au cours du mois d’octobre.

ÉLÉMENTS : Jean-Pierre Thibaudat évoque également l’existence d’un « dossier juif » qui pourrait être compromettant…

FRANÇOIS GIBAULT. Il n’y a pas de « dossier juif », juste des coupures de presse, aucun écrit  antisémite de Céline… Il ne faut pas raconter d’histoires.

ÉLÉMENTS : Veux-tu ajouter quelque chose ?

FRANÇOIS GIBAULT. En octobre, ma biographie de Céline sera publiée en un seul volume chez Bouquins. Les épreuves sont corrigées, mais cela m’a donné beaucoup de travail car il a fallu que je change certaines choses, dont la version de Thibaudat… Pourquoi, tout d’un coup, alors qu’il disait qu’il avait le secret des sources et qu’on lui avait interdit de nommer la personne qui lui avait transmis les manuscrits, les langues se délient-elles ? C’est tout de même un drôle de bonhomme… Héritiers de Céline, nous sommes forcément les affreux. Enfin, on nous critique toujours… Mais nous défendons et publions l’œuvre de Céline, et faisons en sorte qu’elle soit éditée par Gallimard. J’ajoute par ailleurs que les personnes qui ont travaillé sur les manuscrits sont très compétentes et parfaitement honorables. Voilà.

Photo : © Benjamin de Diesbach

Notes

1. Louis-Ferdinand Céline, Guerre, édition établie par Pascal Fouché, avant-propos de François Gibault, Gallimard, 2022.

2. « François Gibault, Voyage au bout de la liberté », propos recueillis par Émeric Cian-Grangé, Éléments, juin-juillet 2022, n° 196.

3. Jean-Thibaudat, « Céline, le trésor retrouvé – La piste Morandat (5/9) », Le Club de Mediapart, 10 août 2022 : Jean-Phttps://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-thibaudat/blog/100822/celine-le-tresor-retrouve-la-piste-morandat-59 4. Giulia Metal et Pierluigi, « Genèse d’un best-seller : quelques hypothèses sur un prétendu “roman inédit” de Louis-Ferdinand Céline », Institut des textes et manuscrits français, 22 juillet 2022 : http://www.item.ens.fr/guerre

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