L’enjeu identitaire et Taïwan

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Ce 10 août, les lecteurs de L’Opinion ont pu découvrir sous la signature de Claude Leblanc un étrange éclairage sur le conflit des deux « Chine ». On leur apprenait que« la rivalité autour de Taïwan concerne le contrôle des technologies de pointe, en particulier la fabrication de semi-conducteurs pour lesquels la planète entière est dépendante de l’île ». Et cet enjeu strictement matériel leur était présenté comme allant « au-delà des valeurs démocratiques« .

Il est vrai que, deux mois plus tôt, en juin, un économiste planificateur sévissant sur le continent chinois avait cru pouvoir appeler son gouvernement à s’emparer militairement de l’entreprise TSMC. L’usine de ce fabricant taïwanais se situe, en effet, en tête de l’industrie internationale des puces électroniques dont l’importance mondiale n’échappe à personne. Mais il est non moins connu, face à cette menace, que les dirigeants de cette firme ont prévu dans l’hypothèse de la conquête de l’île nationaliste de se refugier en Amérique du Nord.

On ne peut donc intellectuellement que sourire, et d’un point de vue civique on doit s’inquiéter, de voir une partie des élites dirigeantes de notre pays se satisfaire, une fois de plus, de sophismes technocratiques. On ne peut pas laisser croire, éventuellement, que l’on pourrait réduire le combat de la « république de Chine réfugiée à Formose » et de sa courageuse présidente, à la fois à une rivalité de puissance entre Washington et Pékin et à une lutte pour la possession de ressources technologiques et de quelques matières premières… 

Ce qui est en jeu relève en vérité de la lutte pour la liberté et l’identité.

Car, pas plus qu’on ne comprend le conflit russo-ukrainien sans considérer : d’une part de la charge émotionnelle de l’héritage politique et culturel, disputé entre les deux nations, du grand-duché de Kiev ; mais aussi, d’autre part les leçons de l’expérience monstrueuse de l’Union soviétique, – on ne comprend évidemment pas la relation entre la Chine continentale et Taïwan, dès lors qu’on fait abstraction de l’histoire du régime maoïste et que l’on réduit l’île convoitée à la production, certes stratégique, des semi-conducteurs.

La conquête du continent par les armées de Mao et du maréchal Zhu De en 1949 a certes balayé, peut-être définitivement, bien des reliquats des siècles antérieurs. Du passé elle a tant fait table rase que, dès 1956, un observateur comme Robert Guillain, qui avait connu et parcouru le pays depuis quelque 20 ans, qui avait vécu l’occupation japonaise, pouvait remarquer la radicale transformation du pays : « Qu’est-ce qu’on leur a donc fait ? Mais qu’est-ce qu’on a pu faire aux Chinois pour obtenir ceux que voici ?… C’est le cri du visiteur qui a connu la Chine et les Chinois d’hier. Une des grandes victimes du nouveau régime, c’est le sens de l’humour ; une des plus notables disparitions, c’est celle du Chinois intelligent ; un des personnages qui appartiennent au passé, c’est la jolie Chinoise. » *

En dehors de sa très forte coloration nationalitaire, de sa xénophobie foncière, voire de son racisme très ordinaire à l’endroit des Africains, des dravidiens de l’Inde ou des Tibétains, la  révolution chinoise a largement pratiqué, en effet, le rejet en profondeur des bases de l’identité nationale. On notera, par exemple, que Taïpeh n’a jamais avalisé la réforme barbare de la « simplification » des caractères chinois et que l’armée nationaliste a su héroïquement préserver et transférer à Taïpeh les trésors du musée de Nankin.

Aujourd’hui il est toujours interdit aux 95 millions de membres du Parti de pratiquer une religion quelconque. En tête, bien sûr, les « religions étrangères »**. Mais même les religions pourtant typiquement chinoises, socles de l’identité culturelle, les « trois sagesses », le bouddhisme sous ses diverses écoles, le confucianisme ou le taoïsme sont considérées, elles aussi, comme éminemment suspectes. De Marx, les communistes locaux ont adopté, au pied de la lettre la définition de la religion comme « opium du peuple », aggravée par le rôle historique attribué, quelque peu abusivement; à l’opium, dans les malheurs de la nation.

On doit, à cet égard, relativiser l’écriture victimaire de l’abaissement de la Chine au XIXe siècle : les fameux traités inégaux qui auraient été imposés par l’Angleterre, à la suite des guerres de l’opium, puis l’implantation des puissances, de l’Allemagne au Japon, dans le cadre d’un statut en partie colonial, tout cela ne doit pas être regardé comme la cause, mais plutôt comme la conséquence de l’effondrement de la société impériale.

Le déclin de l’empire sous la dynastie mandchoue des Qing peut être observé, en effet, sur une longue période : entre l’apogée de celle-ci au XVIIIe siècle, particulièrement puissante sous le règne du glorieux contemporain de Louis XIV, Kang Xi (1661-1722); et jusqu’à la fin du parcours, la révolution républicaine de 1911, qui clôt les 268 années de son « mandat céleste ». Or, la véritable catastrophe fut occasionnée par un conflit intérieur et, notamment, par la révolte des Taiping, qui fit, de 1851 et 1864, entre 20 et 30 millions de morts, soit la guerre civile la plus dévastatrice de l’histoire.

De façon significative, l’historiographie communiste officielle considère que le mouvement Taiping préfigure la révolution maoïste. Ses conceptions égalitaires sont supposées la rapprocher de l’idéologie marxiste, sa contemporaine.

On ne saurait donc s’étonner que la Chine soit devenue communiste par la violence.

Laszlo Ladany, jésuite hongrois, a consacré sa vie (1914-1990) à l’étude de la Chine, de sa culture et de son régime. À la tête d’une équipe qui, basée à Hong Kong, bénéficiait encore des lois et des libertés de l’Empire britannique, son observation se plaçait sous le patronage de Matteo Ricci. Il dirigeait, en tant que rédacteur en chef, « China news Analysis », irremplaçable bulletin d’information permettant d’appréhender la réalité quotidienne de l’Empire du milieu. Publié en 1988, son ouvrage magistral « The Communist Party of China and Marxism, 1912-1985 », n’a malheureusement jamais été traduit en français. Il y met pourtant en lumière, notamment, une spécificité fondamentale du marxisme chinois. Il s’agit d’un aspect trop souvent oublié de la révolution maoïste : le peu de place accordé à la pensée de Marx lui-même. C’est au départ une version largement amputée de sa vraie dimension économique, grossièrement réduite par Engels qui aura été servie et vulgarisée à l’usage des premiers militants, comme elle avait inspirée Lénine.

Les écrits de l’ermite du British Museum n’avaient fait l’objet que d’une diffusion extrêmement restreinte. Ceci jusqu’en 1921, époque où le parti communiste apparaît, qui sera longtemps placé par Moscou dans la dépendance du mouvement nationaliste Kouo Min Tang de Sun Yat-sen. La séparation des deux branches s’effectuera dans la douleur, seulement après la mort de Sun Yat-sen, lequel disparut en 1925. Son successeur Tchang Kaï-chek (pin yin : Jiang Jieshi) entreprend de liquider les communistes en 1927.

C’est donc à l’école et sous la férule du Komintern que le « marxisme-léninisme », concept forgé par Staline, va dès lors se propager dans cette région du monde et au sein de cet appareil militant. La variante sociale-démocrate n’y joue aucun rôle, aucun congrès de Tours n’y est nécessaire pour se débarrasser d’aucun Léon Blum.

Une autre « révolution chinoise » avait commencé dès 1919 avec les protestations des étudiants contre le statut de leur pays maintenu par le traité de Versailles. Le congrès de Bakou, organisé par les bolcheviks en septembre 1920 pour satelliser se proposait de les peuples de l’orient ne s’intéressait pas encore aux patriotes chinois. C’est l’héritage de ceux-ci beaucoup plus que les semi-conducteurs, et c’est la cause de liberté et de l’identité, qui représente l’enjeu de la confrontation dans le détroit de Taïwan.

JG Malliarakis  

NOTES

* cf.Le Monde du 23 janvier 1956

** Les mémoires du maréchal Zhu De (Chu Teh), qui fut le véritable artisan de la victoire militaire communiste de 1949 ont été pieusement recueillies par AgnèsSmedley (1892-1950), une journaliste américaine admiratrice de la révolution maoïste. Militante marxiste depuis la Première Guerre mondiale, ralliée au Komintern, c’est sans  aucune réserve qu’elle reprend les souvenirs de cet ancien seigneur de la guerre, opiomane, recruté en 1925 par le parti communiste sous la férule de Zhou Enlai. Sous le titre de « La Longue marche »leurs entretiens ont été publiés complaisamment, en France par l’Imprimerie Nationale, sous forme de deux gros volumes reliés rouges en 1969 « en raison de leur caractère scientifique et culturel ».  Cette autobiographie fourmille de charges haineuses contre les chrétiens. Dénoncés comme agents des Occidentaux, ils viennent évidemment en tête des ennemis religieux. Ils sont suivis des musulmans envisagés comme des « nationalités » ambiguës aux connotations négatives.

D’une part, en effet, les « hui » forment un communauté distincte des « han », qui sont considérés comme la nationalité de référence : la langue chinoise est ainsi appelée « han yu ». Recensés officiellement à hauteur de 20 millions, chiffrage probablement sous-évalué, ces musulmans sont disséminés dans quelques provinces et ils exercent certaines professions traditionnellement interdites aux bouddhistes, telles que la boucherie. Quant à l’islam des Ouïgours ou des Kazakhs, il est instrumentalisé de façon négative par la propagande officielle qui s’emploie à rééduquer brutalement les croyants récalcitrants. Stigmatisé par le pouvoir, il est désigné comme un vecteur terroriste et séparatiste au Turkestan oriental rebaptisé « Xinjiang », nouveau territoire.

https://www.insolent.fr/2022/08/lenjeu-identitaire-et-taiwan.html

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