Les momies « européennes » de Chine

L’un des premiers journaux français à se faire l’écho de la découverte de momies europoïdes en Chine, Le Nouvel Observateur, écrira : « Ces corps vieux de 2 000 à 4 000 ans sont incontestablement de type caucasien, voire européen. »

En 1988, Victor H. Mair, sinologue de l’université de Pennsylvanie, visite le musée d’Ürumqi, capitale du Xinjiang, en Chine. II s’aperçoit que les corps momifiés de toute une famille, découverts dans le désert de Taklamakan en 1978, présentent des caractéristiques somatiques typiquement nord-européennes : cheveux ondulés, blonds ou roux, nez longs et droits, yeux non bridés, couleur de l’épiderme blanche, barbe épaisse et drue pour l’homme.

Les momie les « mieux préservées du monde »

Dès I’Antiquité, les géographes chinois mentionnaient l’existence, à l’ouest du désert de Taklamakan, sur la route de la soie, d’un puissant royaume situé au bord d’un vaste lac salé. En 1889, sur les rives d’un lac asséché, l’explorateur Suédois Sven Hedin découvrira les ruines enfouies de la ville de Loulan, capitale de ce royaume, ainsi que les plus anciennes momies. Les recherches ne reprendront vraiment qu’en 1979. Depuis, ce sont environ 500 tombes qui ont été fouillées, contenant plusieurs centaines de momies. Retrouvées dans un état de conservation remarquable (vêtements, parties molles, cheveux, organes internes), elles ont pu être datées grâce au carbone 14. Les plus anciennes remontent à 1800; voire 2000 avant notre ère : les plus récentes à 200 avant notre ère. Elles ont surtout été retrouvées au pied de la bordure montagneuse du bassin du Tarim, ce correspond aux zones les plus arrosées, le désert de Taklamakan, surnommé « la mer de la mort », étant trop sec pour avoir été habité.

La préservation exceptionnelle des corps ne résulte pas d’une pratique volontaire, mais s’explique par des conditions climatiques locales qui ont favorisé la dessiccation l’aridité de la zone ayant empêché la putréfaction des corps, tandis que la forte salinité ambiante et les températures hivernales prévenaient la croissance bactérienne. Selon Victor H. Mair, ces momies sont les « mieux préservées du monde », dans un meilleur état que celles « trouvées en Égypte ou au Pérou ».

L’une des tombes les plus connues est découverte en 1979-1980. Datée d’environ 1000 ans avant notre ère, elle contenait les corps de trois femmes, d’un bébé et d’un homme. Ce dernier, dit « Homme de Cherchen », est âgé de 40 à 50 ans, mesure au moins 1,80 m et arbore des cheveux châtain-roux, des pommettes saillantes, un long nez, une barbe rousse. Il porte aussi un symbole solaire tatoué sur la tempe gauche. L’une des femmes les mieux conservées, au visage de type europoïde et aux cheveux châtain clair, mesure également 1,80 m. Une autre momie célèbre est la « Beauté du bronze de Loulan ». Morte vers 1 200 avant notre ère, elle est retrouvée en 1980 avec les traits du visage et les longs cheveux blonds remarquablement préservés.

Des Indo-Européens en Chine ?

Selon les spécialistes, les momies proviennent d’oasis occupées par des communautés agricoles sédentaires qui pratiquaient la culture de céréales, l’élevage de moutons et de chèvres, et maitrisaient la technique de tissage de la laine cachemire.

Des traces de bronze ont été retrouvées dans les sépultures les plus anciennes datant du début du Ile millénaire, à une époque où ce métal était inconnu en Chine. L’on pense que la technologie du bronze y arriva par l’intermédiaire de migrants indo-européens. De nombreux objets issus des tombes sont liés à l’équitation : mors en bois, fouet, rênes et selles en cuir. II est à noter la présence sur les harnais et la sellerie de motifs solaires, de spirales et de svastikas qui nous ramènent encore aux Indo-Européens; d’autant plus que Victor H. Mair découvrit à Qizilchoga les restes d’une roue de chariot composée de trois planches incurvées assemblées par des chevilles, en tous points similaire aux modèles utilisées au Ille siècle avant notre ère dans les plaines d’Ukraine… l’un des foyers originels des Indo-Européens, si l’on en croit I’archéologue Marija Gimbutas.

Les momies portaient encore leurs chapeaux, pantalons, bas et bottes. Un fragment de tissu exhumé s’avère ainsi quasi identique aux tartans celtes découverts au Danemark et dans l’aire culturelle de Hallstatt en Autriche (lIe millénaire av. J.-C.), ce qui conduit Courrier international à conclure un peu vite que « ces momies semblent suggérer que les Celtes avaient pénétré profondément en Asie centrale ». Quelques rares chercheurs ont même défendu l’idée d’un apparentement direct du peuple des momies avec les Celtes, mais cette origine celtique est réfutée par la grande majorité des scientifiques. Autre découverte  intéressante : un couvre-chef en feutre à pointe et à larges bords de 60 cm de haut, que I’on décrit comme un « chapeau de sorcière » placé sur la tête d’une momie féminine remontant au Ile millénaire. Ce chapeau ressemble a certains couvre-chefs utilisés par les Scythes, mais aussi par les anciens Iraniens. Ces vêtements confirment I’hypothèse d’une parenté du peuple des momies non seulement avec les Indo-Européens, mais encore plus précisément avec les Tokhariens du Ier millénaire. Comme le souligne l’indo-européaniste Bernard Sergent, les traits physiques et les vêtements des momies rappellent ceux des princes tokhariens figurés dans les grottes bouddhistes.

Les corps de ces momies ont été soumis à des examens d’anthropométrie classique : les proportions des corps et des crânes, ainsi que la structure générale des squelettes, loin de correspondre aux populations asiatiques jaunes, sont celles d’Européens du Nord. Quant aux séquences d’ADN prélevées sur les corps, elles ont montré que les momies étaient porteuses d’haplogroupes caractéristiques de I’Eurasie occidentale, et plus particulièrement d’Europe centrale. Les tous premiers tests effectués par le professeur Paolo Francalacci de l’Université de Sassari, ont confirmé l’appartenance des individus analysés aux populations de souche européenne, l’ADN mitochondrial extrait appartenant à l’haplotype H, qui est aussi le plus répandu dans toute l’Europe et rare au sein des populations mongoloïdes. Une autre étude, réalisée en 2004 par des chercheurs chinois, a trouvé aussi de l’ADN mitochondrial caractéristique de populations de I’Ouest eurasien. En 2010, les résultats d’analyses chinoises sur des momies datant d’environ 4 000 ans ont démontré que les lignées paternelles étaient toutes originaires d’Eurasie occidentale (haplotype Rlala).

Qui se cache donc derrière le peuple des momies ? Des le IVe millénaire avant J.-C., des populations indo-européennes étaient présentes en Asie centrale, en Sibérie méridionale et en Mongolie, soit au nord et à l’est du bassin du Tarim.

Ce dernier est habité par les Tokhariens, ou Arsi-Kuci, au Ier millénaire. D’après Bernard Sergent, « les Arsi-Kuci ont quitté les steppes européennes certainement bien avant le IIe millénaire avant J.-C. », ce qui renforce I’hypothèse d’une installation ancienne dans le bassin du Tarim où I’on trouve des momies de type européen remontant à 1800 avant notre ère. Toutefois, il convient de demeurer prudents, 1500 ans séparant les plus anciennes momies des premiers textes en langue tokharienne.

Le Xinjiang, ex Turkestan chinois, est habité en majorité par les Quighours, turcophones et musulmans. Les plus

nationalistes, qui ont fait de la « beauté de Loulan » I’une de leurs figures emblématiques, prétendent descendre du peuple des momies. Les archéologues et généticiens ayant finalement démontré l’absence de lien entre les habitants du Tarim des IIe et Ier millénaires avant notre ère et les Ouighours, arrivés dans la région seulement au IXe siècle, les autorités chinoises ont permis aux scientifiques étrangers d’accéder plus largement à ces momies. Pour autant, l’origine incontestablement européenne du peuple des momies remet en cause I’ethnocentrisme des Chinois.

Edouard Rix Réfléchir&Agir  N° 73 printemps 2022

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