Le feu et la poudre

220803

Le hasard, à supposer qu’il existe, fait bien les choses. Selon l’annonce de la Maison-Blanche c’est le 31 juillet qu’Ayman al Zawahiri, chef d’al-Qaïda, a été liquidé, dans la maison où il résidait cloîtré depuis plusieurs mois, par deux missiles américains Hellfire R9X transportés par un drone de la CIA.

Or, ce 2 août, à peine deux jours plus tard, on apprend, après une période d’incertitudes internationales, quant à ses intentions réelles, mais aussi malgré les nombreuses mises en garde menaçantes de Pékin, que Nancy Pelosi se rendait à Taïwan manifester le soutien des États-Unis à l’île nationaliste.

Le jour même l’éditorial de « The Economist » croyait pouvoir stigmatiser ce qu’il appelle « l’incohérence » que manifesterait, selon ce prestigieux journal, ce voyage de la présidente démocrate de la chambre des Représentants. On est tenté de considérer au contraire, qu’à 3 mois des élections intermédiaires son parti mène une politique extérieure assez cohérente aux risques des explosions de colère des porte-parole de Xi Jinping, à la veille du XXe congrès du parti chinois qui, lui aussi, doit se tenir en novembre.

Il ne paraît pas indifférent, non plus, de rappeler que depuis le début de l’année, le successeur d’Oussama ben Laden longtemps caché dans les montagnes de l’Hindou Kouch résidait désormais dans un quartier chic de Kaboul… dont les talibans se sont emparés en août 2021. On doit noter pourtant que lors du rétablissement de leur pouvoir leurs dirigeants avaient laissé planer l’illusion qu’ils n’abriteraient plus al-Qaïda en Afghanistan, comme ils l’avaient fait autrefois avec Ben Laden. Il s’agissait sans doute de s’assurer de la complaisance tiers-mondiste de la « communauté internationale », et surtout d’obtenir une aide économique et humanitaire.

Dès le départ le gouvernement de Pékin avait manifesté publiquement son intention de coopérer avec eux.

Le seul véritable frein aux investissements des entreprises chinoises en Afghanistan est venu, depuis, de la crainte qu’inspirent à leurs responsables économiques les activités terroristes de l’organisation État islamique, rivale d’al-Qaïda.

Le 22 juillet interrogé par la revue « Conflits »Ali Maisam Nazary, responsable des Relations extérieures du Front de résistance nationale d’Afghanistan soulignait ainsi : « Les talibans collaborent étroitement avec la Chine en raison de leurs relations avec le Pakistan. La Chine aide aujourd’hui les talibans dans de nombreux domaines, notamment la sécurité, le renseignement et les télécommunications. Les talibans sont prêts à signer tout contrat avec la Chine qui profite aux intérêts de leur groupe et sont prêts à permettre à de nombreux pays d’utiliser le sol afghan pour menacer les intérêts et la sécurité des autres. Aujourd’hui, la Chine est l’un des principaux acteurs de la scène internationale qui s’efforce de donner plus de légitimité aux talibans et de faire en sorte que la communauté internationale les reconnaisse. »

Ceux qui s’étonnent encore de la convergence d’un gouvernement communiste et des islamistes doivent bien se rappeler que, depuis le congrès de Bakou de 1920, la géopolitique de la révolution mondiale ne se préoccupe que très modérément de la cause ouvrière. En Chine, par exemple, dès l’échec de la commune de Canton de 1927, le parti a cessé de rechercher prioritairement un recrutement chez les « damnés de la terre et les forçats de la faim ». Et aujourd’hui c’est bien le Pakistan qui assure son principal contrepoids face à la montée en puissance de l’Inde.

Témoin de cette ancienne alliance entre islamisme et bolchevisme Zawahri n’était pas sorti, en effet, des bidonvilles du Caire. Né en 1951 dans une puissante famille cairote, il était le petit-fils d’un imam d’Al Azhar, centre prestigieux de l’islam sunnite. Fils d’un professeur de pharmacologie, il était devenu, depuis sa jeunesse, un fidèle disciple de Sayyib Qutb. Ce théoricien de la fraction la plus radicale des Frères musulmans avait été exécuté en 1966 par le régime de Nasser, quand Ayman al-Zawahiri était lui-même âgé de 15 ans. Dès 1998, il apparaît, aux côtés de Ben Laden, à la tête des réseaux du terrorisme islamique. Ceux-ci se développent à la faveur de la guerre de Yougoslavie, s’efforçant même avec succès, de faire pression pour que les États-Unis et l’OTAN soutiennent alors, dans le conflit du Kossovo, les combattants de l’UÇK face à la tendance albanaise plus modérée représentée par Ibrahim Rugova. Or, après les attentats contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar-es-Salam de 1998, il est inculpé pour son rôle présumé et le FBI l’incorpore sur sa liste des personnes les plus recherchées avec une prime de 25 millions de dollars. Depuis 24 ans, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Potomac mais Joe Biden peut répliquer à ses adversaires républicains qui l’accusent de faiblesse.

Il semble assez clair qu’avec la mort de Zawahari et le soutien à Taïwan, les dirigeants américains s’efforcent d’effacer l’humiliation de leur retrait d’Afghanistan, après 20 ans de croisade démocratique infructueuse.

JG Malliarakis 

https://www.insolent.fr/2022/08/le-feu-et-la-poudre.html

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