La poésie et le sacré 1/2

Au seuil de cette communication en forêt de Brocéliande où mythes et légendes affleurent encore, je tiens à dire que je n’entends nullement empiéter sur le domaine de l’ethnologue, du philosophe, du psychologue des profondeurs ou de l’historien des religions, pour me contenter de partir de ce postulat que “l’homme est un mystère sacré”, comme l’a écrit un jour le poète Patrice de la Tour de Pin. Oui, l’homme est un mystère sacré aussi bien en sa chair qu’en son âme. Que l’on n’entende cependant point par la que l’homme est un saint ou un ange, comme l’affirme parfois l’adage populaire, mais qui ajoute aussitôt que “celui qui veut faire l’ange, fait la bête”. En vérité, l’homme, avec toutes ses tares et toutes ses vertus ou ses vices, n’est somme toute qu’un bien pauvre hère qu’il faut plutôt plaindre que condamner ou louanger. Mais si l’on réduit l’homme à son essence profonde, a sa vertu première, qui est celle d’être, l’on approche aussitôt de son mystère ontologique et des lors il s’ouvre a tous les possibles.

Toutefois, à présent que l’homme vit dans une société de plus en plus désacralisée, il appartient aux meilleurs d’entre les humains de restituer l’homme a cette essence profonde, de détecter et de sublimer ce qu’il peut encore receler en lui de sacré en dépit de tout ce qui tend a le rendre veule et le réduire a cet être de réelle inconsistance qu’il est devenu en notre monde qui est bien celui du mépris de l’homme, bien que notre civilisation par trop matérialiste ne cesse de lui faire accroire qu’il a enfin accédé ou est près d’accéder a ce royaume paradisiaque ou tout ne serait plus que “liberté, égalité et fraternité”, ce slogan d’imposture in vente il y aura bientôt deux siècles afin de mieux pouvoir l’aveugler et le réduire en esclavage. “Homo homini lupus”, certes, mais en certains moments de grâce, ou quelque expérience privilégiée vient le toucher, même l’homme le plus ville plus démuni du sens du sacré s’élève aussitôt vers des sublimités dont lui-même continuera peut-être a ignorer toutes les résonances dans les vraies profondeurs de son être. Il en est ainsi de ses expériences de l’orgasme au cours desquelles, même s’il les aborde avec salacité ou avec le sordide sentiment du péché, il dépasse, ne serait-ce qu’un instant, sa quotidienneté d’être pour atteindre a cette illumination d’au-delà de lui-même qui précède ce qu’il est convenu d’appeler “la petite mort”.

Comme je l’ai écrit un jour, « l’orgasme est peuple de dieux ». Mais bien que l’amour, voire ses contrefaçons les plus veules, puisse être un des catalyseurs privilégiés du sacré, il y a d’autres expériences, parfois ou plutôt souvent plus transcendantes, qui peuvent transfigurer l’homme et le conduire vers certaines exaltations et des extases ou il échappe à lui-même et à son sentiment de déréliction et de n’être la que pour la mort, comme le souligne la philosophie de Martin Heidegger. Songeons tout d’abord aux hallucinogènes qui ne le conduisent que trop souvent vers ces paradis artificiels dont Baudelaire, Thomas de Quincey et Henri Michaux ont fait l’expérience avec l’illusion d’à voir pu satisfaire leurs impérieux besoins du numineux et de ses extases (1). Certaines âmes d’élite douées d’une sensibilité particulière sont parfois plus ouvertes que d’autres aux appels du divin et parmi celles-ci figurent incontestablement ceux que l’on désigne sous les noms de mystiques et de poètes, certains poètes s’en tend, car parmi ces derniers il faut écarter ceux qui ne sont que rimailleurs et qui se suffisent de quelques métaphores, de quelques sentences bien senties et du ronron de leurs vers plus ou moins bien tournés (2). Bien souvent mysticisme et poésie vont de pair, et pour ne point nous aventurer dans le vaste et trop lointain univers des mystiques orientales, constatons qu’en notre Occident plus d’un grand auteur mystique a été un poète particulièrement inspire et doué des plus hautes grâces du numineux. Qu’il me suffise, par exemple, d’évoquer les prodigieux élans poétiques du Saint Jean de la Croix du “Cantique spirituel” ou les poèmes si ineffablement numineux du Cherubinischer Wandermann [Le Pèlerin chérubinique] du mystique baroque allemand Angelus Silesius.

En tant que Flamand, que l’on me permette de citer ici les trois dernières strophes d’un poème de la grande mystique et visionnaire médiévale que l’on appelle communément Sœur Hadewych. (3) Je vous citerai ces trois strophes dans leur version originale, car leur traduction ne pourrait être que trahison. Cette version est en moyen-néerlandais et bien que vous soyez très probablement ignorants de cette langue, je puis vous affirmer que peu importe en fin de compte le sens des mots, des que vous saurez que ce poème parle de l’amour divin ou plutôt des émois et des transes de la fruition, de l’union d’amour de l’âme avec Dieu. Il s’agit en l’occurrence d’une véritable glossolalie en laquelle les assonances et les allitérations se répondent avec des soupirs et des exclamations qui témoignent des affres et des brûlures de l’orgasme divin. Dans la première de ces strophes il y a encore trace du mysterium tremendum, de l’effroi devant l’irruption du numineux dans le pauvre “état de créature”, avec « le sentiment de la créature, comme le dit Rudolf Otto, qui s’abîme dans son propre néant et disparaît devant ce qui est au-dessus de toute créature ». Puis, dans la dernière strophe, ce sont enfin les transes de l’hénosis qui précède l’hésychia. Bref, c’est la mania du délire sacré des Grecs, de l’évohé des ménades et des bacchantes. Voici :

Ik beve, ik kleve, ik geve.
Ik leve op hagen waan ;
Dat mijne pijne, die fijne,
In de zijne zal ontvaan.

Ay, lief, hebb’ik lief een Lief.
Zij dij, Lief, mijn lief,
Die Lief gavet omme lief
Daar Lief lief me de verhief !

Ay, Minne, ware ik minne
Ende met minnen, Minne, u minne !
Ay, Minne, om Minne gevet dat Minne
Die Minne al Minne volkinne !

À la réflexion, et ayant trouvé une version française de ces vers particulièrement inspirés dans un livre paru en 1954 aux éditions du Seuil, intitulé Hadewych d’Anvers, voici tout de même une approximation de ces trois strophes :

Je tremble, j’adhère et me donne (a Lui);
Je vis dans la haute foi
Que ma peine, ma noble peine recevra tout dans
Sa peine divine.

Ah! cher Amour, s’il est un amour que j’aime,
c’est Vous, mon amour,
vous qui donnez grâce pour grâce, par quoi
l’Aimé soutient l’aimée.

Ah ! bel Amour, si j’étais amour
et vous aimais, Amour, avec l’amour même !
Ah! bel Amour, donnez-moi par amour
que l’amour connaisse pleinement l’Amour

En vérité, Hadewych est tout entière possédée par la Minne, cet amour divin qui pulvérise l’âme dans le grand mystère de l’ineffable de ce qui n’est ni conçu ni compris, mais profondément ressenti dans le grand effroi mystique, dans la nuit de l’âme qui précède l’illumination et qui conduit, à reconnaître le “mysterium fascinans” au sein de l’indicible Béatitude.

C’est également par des sons inarticulés, que devaient interpréter les prêtres d’Apollon, que la pythie de Delphes, lorsqu’elle se trouvait en transe de son dieu, transmettait ses messages de l’au-delà pour guider les humains en leurs actes publics ou privé (4). Pour en rester un moment au domaine grec, rappelons également que les curetès et les corybantes, en leurs rites orgiastiques poussaient des cris frénétiques au son des tympanons, des crotales et des boucliers frappés. En faisaient de même les galles, tout comme le faisaient également à Rome les prêtres saliens et les vierges qui les accompagnaient. En Grèce, après le culte de Cybèle, de Rhéa et d’Attis, vint celui de Dionysos avec ses grandes et petites Dionysies. Euripide, de son côté, nous a laisse a ce propos une tragédie d’une étrange puissance d’évocation, en laquelle les bacchantes revêtues de la nébride sacrée s’adonnent à la démesure de l’ivresse divine. Nous pourrions citer bien d’autres exemples encore de l’exaltation qui accompagne l’hénosis précédant l’hésychia et qui nous font entendre, par la bouche de ceux et de celles qui en sont possédés, la voix de Celui qui se trouve au-dessus de toute créature”. De nos jours encore l’appel du divin résonne à de certaines heures dans l’œuvre des poètes. Que l’on se souvienne de l’affirmation de Paul Valéry selon laquelle le premier vers nous est donné (5), alors que pour le poète romantique c’est le baiser de la muse qui lui procurait l’émoi de ce qu’il appelait l’”inspiration” (6).

Comme l’a si justement fait remarquer le poète expressionniste flamand Paul van Ostaijen (7), au cours d’une conférence faite à Bruxelles en l’année 1925, « il y a deux tendances poétiques : la poésie subconsciemment inspirée et la poésie consciemment construite, avec cette réservé qu’entre les deux extrêmes glissent tous les degrés intermédiaires ». Et Paul van Ostaijen d’ajouter que « la poésie subconsciemment inspirée résulte d’un état extatique ». Par ailleurs nous pouvons nous étonner avec lui que nos historiens de la littérature aient toujours tenté de séparer les écrits extatiques de la littérature proprement dite. Et c’est également lui qui a fait remarquer que les dadaïstes – et nous pourrions ajouter les surréalistes – « sans doute peu au courant de la littérature mystique, ont fait commencer la littérature à Lautréamont ». Il est, en effet, assez symptomatique de constater que Jules Monnerot, dans son essai La poésie moderne et le sacré, nous parle de bien des choses, y compris d’ethnographie et de sociologie, sans qu’il fasse la moindre allusion à l’expérience mystique proprement dite, bien qu’il y soit question de l’expérience des gnostiques et qu’il se réfère à plusieurs reprises à un ouvrage de Levy-Bruhl consacré à L’expérience mystique et les symboles chez les primitifs.

De même, lorsque Breton, dans son Premier manifeste du surrealisme énumère tous ceux qu’il considère à l’un ou l’autre titre comme des surréalistes avant la lettre, il ne cite aucun auteur mystique chrétien ou non, peut-être parce qu’en son athéisme foncier il ne pouvait reconnaître quelque vertu “surréaliste” a quiconque pouvait être l’interprète d’une quelconque voix divine (8). Toutefois, dans ses Prolégomènes a un troisième manifeste du surréalisme ou non, qui datent de 1942, il reconnaît que sa « propre ligne, fort sinueuse », passe entre autres par Abélard et Eckhardt qui relèvent cependant tous deux de cette religion tant abhorrée par les surréalistes. Si nous ne nous trompons, André Breton doit également avoir reconnu, un peu tard il est vrai, qu’un mystique romantique comme Novalis était, lui aussi, en quête de ce « certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passe et le futur, le communicable et l’incommunicable, cessent d’être perçus contradictoirement ». Michel Carrouges, de son côté, dans son André Breton et les données fondamentales du surréalisme, cite dans sa “Bibliographie des références”, parmi les ouvrages de sa bibliographie générale, les “œuvres choisies” du Cardinal de Cuse, parues chez Aubier.

Reconnaissons toutefois que des l’abord le surréalisme, notamment par la plume d’André Breton, a réservé une place de choix à l’”alchimie du verbe” et s’est réclamé non seulement de Rimbaud et de Lautréamont, mais aussi, et peut-être un peu trop, de Nicolas Flamel et de cet Agrippa dont Breton a salue les préoccupations quant à la “furor” a laquelle les surréalistes auraient également eu a faire. Et Breton de préciser : « qu’on me comprenne bien qu’il ne s’agit pas d’un simple regroupement des mots ou d’une redistribution capricieuse des images visuelles, mais de la recréation d’un état qui n’ait plus rien a envier a l’aliénation mentale ». Et voila donc que Breton, lui aussi, mais par les voies de l’alchimie aboutit à la “mania” et au délire inspiré… Un peu plus loin André Breton reproche a Rimbaud quelques lâchetés a propos de l’alchimie du verbe du fait que chez lui la “vieillerie poétique” tiendrait encore trop de place. Et Breton de préciser : « Le verbe est davantage et il n’est rien mains pour les cabalistes, par exemple, que ce a l’image de quoi l’âme humaine est créée ; on sait qu’on l’a fait remonter jusqu’à être le premier exemplaire de la cause des causes ; il est autant, par la dans ce que nous craignons que dans ce que nous écrivons, que dans ce que nous aimons ». Immédiatement après cette phrase, André Breton reconnaît en toute humilité que « le surréalisme en est encore à la période des préparatifs », et il ajoute : « Je me hâte d’ajouter qu’il se peut que cette période dure aussi longtemps que moi ».

À suivre

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