Quand Bataille attaquait le principe métaphysique de l’économie

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[Ci-dessus L’Acéphale, dessin d’André Masson pour la revue éponyme de George Bataille]

Continuité, souveraineté, intimité, immensité immanente : une seule pensée chez Bataille, une seule pensée mythique derrière ces termes multiples : « Je suis de ceux qui vouent les hommes à d’autres choses que la production sans cesse accrue, qui les provoquent à l’horreur sacrée ».

Le sacré est par excellence la sphère de « la part maudite » (l’essai central de ce septième tome des Œuvres de Bataille), sphère de la dépense sacrificielle, du luxe et de la mort ; sphère d’une économie “générale” qui contredit à tous les axiomes de l’économie proprement dite (une économie qui, en se généralisant, brûle ses limites et passe vraiment au-delà de l’économie politique, ce que celle-ci, et toute la pensée marxiste, sont impuissantes à faire selon la logique interne de la valeur). C’est aussi la sphère du non-savoir.

Paradoxalement les œuvres réunies ici sont en quelque sorte le « Livre dû Savoir » de Bataille, celui où il essaie de dresser les contreforts d’une vision qui, au fond, n’en a pas besoin, dont la pulsion vers le sacré devrait même, dans son incandescence destructrice, nier ce type d’apologie et d’exposé discursif que sont la Part Maudite et la Théorie de la Religion. « Ma position philosophique est fondée sur le non-savoir concernant l’ensemble, le savoir ne concernant jamais que les détails. » Il faut donc lire ces fragments apologétiques sur le double versant du savoir et du non-savoir.

Le principe fondamental

L’idée centrale est que l’économie qui gouverne nos sociétés résulte d’une malversation du principe humain fondamental, qui est un principe solaire de dépense. D’emblée, la pensée de Bataille s’attaque, au-delà de l’économie proprement politique (qui, pour l’essentiel, se règle sur la valeur d’échange) au principe métaphysique de l’économie : l’utilité. C’est l’utilité qui est visée à sa racine — principe apparemment positif du capital : accumulation, investissement, amortissement, etc. — en fait, principe d’impuissance, incapacité totale de dépenser, ce que savaient faire toutes les sociétés antérieures, déficience incroyable, et qui coupe l’être humain de toute souveraineté possible. Toute l’économie se fonde sur ce qui ne peut plus, ne sait plus se dépenser, sur ce qui ne peut plus devenir l’enjeu d’un sacrifice — elle est donc tout entière résiduelle, c’est un fait social restreint, et c’est contre l’économie comme fait social restreint que Bataille veut dresser la dépense, la mort et le sacrifice comme fait social total — tel est le principe de l’économie générale.

Le principe d’utilité (valeur d’usage) se confond avec la bourgeoisie, avec cette classe capitaliste dont la définition pour Bataille (contrairement à Marx) est négative : elle ne sait plus dépenser. De même la crise du capital, sa fatalité grandissante et son agonie immanente ne sont pas liées comme chez Marx à une histoire, à des péripéties dialectiques, mais à cette loi fondamentale de l’incapacité de dépenser, qui livre le capital au cancer de la production et de la reproduction illimitée. Pas de principe de révolution chez Bataille : « La terreur des révolutions n’a fait que subordonner de mieux en mieux l’énergie humaine à l’industrie ». Mais un principe de sacrifice — seul principe de souveraineté, dont le détournement par la bourgeoisie et le capital fait passer toute l’histoire humaine du tragique sacré au comique de l’utile.

Cette critique est une critique non marxiste, une critique aristocratique. Parce qu’elle vise l’utilité, la finalité économique comme axiome de la société capitaliste. Alors que la critique marxiste n’est qu’une critique du capital venue du fond des classes moyennes et petites-bourgeoises, à qui le marxisme a servi depuis un siècle d’idéologie latente : critique de la valeur d’échange mais exaltation de la valeur d’usage — critique donc en même temps de ce qui faisait encore la grandeur presque délirante du capital, de ce qui restait en lui de religieux sécularisé (1) : l’investissement à tout prix, au prix même de la valeur d’usage. Le marxiste, lui, cherche un bon usage de l’économie. Il n’est donc qu’une critique restreinte, petite-bourgeoise, un pas de plus dans la banalisation de la vie vers le “bon usage” du social ! Bataille, à l’inverse, balaie toute cette dialectique d’esclaves d’un point de vue aristocratique, celui du maître aux prises avec sa mort. On peut taxer cette perspective de pré- ou post-marxiste. De toute façon, le marxisme n’est que l’horizon désenchanté du capital — tout ce qui le précède ou le suit est plus radical que lui.

Ce qui reste incertain chez Bataille (mais sans doute cette incertitude ne peut pas être levée), c’est de savoir si l’économie (le capital), qui s’équilibre sur des dépenses absurdes, mais jamais inutiles, jamais sacrificielles (les guerres, le gaspillage…), n’est quand même pas traversé de part en part par une dynamique sacrificielle ; l’économie politique n’est-elle au fond qu’un avatar contrarié de la seule grande loi cosmique de la dépense ? Toute l’histoire du capital n’est-elle qu’un immense détour vers sa propre catastrophe, vers sa propre fin sacrificielle ? Car enfin, on ne peut pas ne pas dépenser. Une plus longue spirale entraîne peut-être le capital au-delà de l’économie, vers une destruction de ses propres valeurs, ou bien sommes-nous pour toujours dans ce déni du sacré, dans le vertige du stock, qui signifie la rupture de l’alliance (de l’échange symbolique dans les sociétés primitives) et de la souveraineté ?

Bataille eût été passionné par l’évolution actuelle du capital vers la flottaison des valeurs (qui n’est pas leur transmutation) et la dérive des finalités (qui n’est pas non plus l’inutilité souveraine ou la gratuité absurde du rire et de la mort, au contraire). Mais son concept de défense eût mal permis de l’analyser : il est encore trop économique, trop proche de la figure inverse de l’accumulation, comme la transgression est trop proche de la figure inverse de l’interdit (2). Dans un ordre qui n’est plus celui de l’utilité, mais un ordre aléatoire de la valeur, là pure dépense ne suffit plus au défi radical, tout en gardant le charme romantique d’un jeu inverse de l’économique — miroir brisé da la valeur marchande, mais impuissante contre le miroir en dérive de la valeur structurale.

Bataille fonde son économie générale sur l’« économie solaire » sans contrepartie, sur le don unilatéral que nous fait le soleil de son énergie : cosmogonie de la dépense, qui se déploie en une anthropologie religieuse et politique. Mais Bataille a mal lu Mauss : le don unilatéral n’existe pas. Ce n’est pas la loi de l’univers. Lui qui a si bien exploré le sacrifice humain des Aztèques aurait dû savoir comme eux que le soleil ne donne rien, il faut le nourrir continuellement de sang humain pour qu’il rayonne. Il faut défier les dieux par le sacrifice pour qu’ils répondent par la profusion. Autrement dit, la racine du sacrifice et de l’économie générale n’est jamais la pure et simple dépense, ou je ne sais quelle pulsion d’excès qui nous viendrait de la nature, mais un processus incessant de défi.

Bataille a “naturalisé” Mauss

L’« excès d’énergie » ne vient pas du soleil (de la nature) mais d’une surenchère continuelle de l’échange — processus symbolique lisible chez Mauss, non pas celui du don (ça, c’est la mystique naturaliste où tombe Bataille) mais celui du contre-don — seul processus véritablement symbolique et qui implique en effet la mort comme une sorte d’excès maximal — mais pas comme extase individuelle, toujours comme principe maximal d’échange social. Dans ce sens, on peut reprocher à Bataille d’avoir “naturalisé” Mauss (mais dans une spirale métaphysique tellement prodigieuse que le reproche n’en est pas un), et d’avoir fait de l’échange symbolique une sorte de fonction naturelle de prodigalité, à la fois hyper-religieuse dans sa gratuité et bien trop proche encore, a contrario, du principe d’utilité et de l’ordre économique qu’elle s’épuise à transgresser sans jamais le perdre de vue.

C’est « à hauteur de mort » qu’on retrouve Bataille, et la vraie question posée reste : « Comment se fait-il que les hommes aient tous éprouvé le besoin et ressenti l’obligation de tuer des êtres vivants rituellement ? Faute d’avoir su répondre, tous les hommes sont demeurés dans l’ignorance de ce qu’ils sont ». Il y a une réponse à cela sous le texte, dans tous les interstices du texte de Bataille, mais à mon avis pas dans la notion de dépense, ni dans cette sorte de reconstruction anthropologique qu’il essaie de faire à partir des données “objectives” de son temps : marxisme, biologie, sociologie, ethnologie, économie politique, dont il essaie quand même de rassembler le potentiel objectif, dans une perspective qui n’est ni exactement une généalogie, ni une histoire naturelle, ni une somme hégélienne, mais un peu de tout cela.

Mais l’exigence du sacré, elle, est sans faille dans son assertion mythique, et la volonté didactique est sans cesse trouée par la vision fulgurante de Bataille, par un « sujet du savoir » toujours « au point d’ébullition », qui fait que même les considérations analytiques ou documentaires ont toujours cette force de mythe qui fait la seule force — sacrificielle — de l’écriture.

1. La « rage puritaine des affaires » (l’argent gagné l’est pour être investi… n’ayant de valeur ni de sens que dans l’enrichissement sans fin qu’il engage), en ce qu’elle comporte encore une sorte de démence, de défi et de compulsion catastrophique — sorte de rage ascétique, s’oppose au travail, au bon usage des énergies dans le travail et l’usufruit.

2. La destruction (même gratuite) est toujours ambiguë, puisque figure inverse de la production, et tombant sous l’objection que pour détruire il faut d’abord avoir produit, ce à quoi Bataille ne peut opposer que le soleil.

Georges Bataille, Œuvres complètes, T. VII, Gallimard, 618 p.

Jean Baudrillard, La Quinzaine littéraire n°234, juin 1976.

Échanges Bergfleth-Baudrillard :

  • « Baudrillard und dit Todesrevolte », appendice de G. Bergfleth à : Der symbolische Tausch und der Tod, J. Baudrillard, Matthes & Seitz, Munich, 1982
  • Der Tod der Moderne : Eine Diskussion, Jean Baudrillard, Gerd Bergfleth, Horst Folkers et al., Tübingen, Konkursbuch Verlag 1983
  • « Die Fatalität der Moderne : Interview mit Jean Baudrillard », in Gerd Bergfleth et al., in : Zur Kritik der palavernden Aufklärung, Matthes & Seitz, Munich, 1984, pp. 133-144 [tr. ang. : « The Power of Reversibility That Exists in the Fatal », in : Baudrillard Live, 1993, pp.  43-49].

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/23

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