Ernst Jünger face à la NSDAP (1925-1934)

« Nous souhaitons du fond de notre cœur la victoire du national-socialisme, nous connaissons le meilleur de ses forces, l’enthousiasme qui le porte, nous connaissons le sublime des sacrifices qui lui sont consentis au-delà de toute forme de doute. Mais nous savons aussi, qu’il ne pourra se frayer un chemin en combattant… que s’il renonce à tout apport résiduaire issu d’un passé révolu. » (1)

Ces phrases, Ernst Jünger les a écrites pendant l’été 1930. Pourquoi, se demande-t-on aujourd’hui, Jünger n’a-t-il pas trouvé la voie en adhérant au mouvement de cet homme, apparamment capable de transposer et d’imposer les idées de Jünger et du « nouveau nationalisme » dans la réalité du pouvoir et de la politique ? Mon propos, ci-après, n’a pas la prétension d’être une analyse méticuleuse, profonde, systématique de l’histoire des idées. Il ne vise qu’à montrer comment une personnalité individuelle et charismastique de la trempe d’EJ, qui a fêté ses 100 ans en mars dernier, a pu maintenir son originalité à l’ère du Kampfzeit de la NSDAP.

1. Ernst Jünger et Adolf Hitler

Le jugement posé par Jünger sur Hitler a varié au cours des années : « Cet homme a raison », puis « Cet homme est ridicule » ou « Cet homme est inquiétant » ou « sinistre » (2). En 1925, Jünger pensait encore que la figure de Hitler éveillait indubitablement, tout comme celle de Mussolini, « le pressentiment d’un nouveau type de chef » (3). La description par Jünger d’un discours du jeune Hitler nous communique très nettement ce « fluide » :

« Je connaissais à peine son nom, lorsque je l’ai vu dans un cirque de Munich où il prononçait l’un de ses premiers discours… À cette époque, j’ai été saisi par quelque chose de différent, comme si je subissais une purification. Nos efforts incommensurables, pendant quatre années de guerre, n’avaient pas seulement conduit à la défaite, mais à l’humiliation. Le pays désarmé était encerclé par des voisins dangereux et armés jusqu’aux dents, il était morcelé, traversé par des corridors, pillé, pompé. C’était une vision sinistre, une vision d’horreur.

Et voilà qu’un inconnu se dressait et nous disait ce qu’il fallait dire, et tous sentaient qu’il avait raison. Il disait ce que le gouvernement aurait dû dire, non pas littéralement, mais en esprit, dans l’attitude, ou aurait dû faire tacitement. Il voyait le gouffre qui se creusait entre le gouvernement et le peuple. Il voulait combler ce fossé. Et ce n’était pas un discours qu’il prononçait. Il incarnait une manifestation de l’élémentaire, et je venais d’être emporté par elle » (4).

Après que Jünger ait reçu de Hitler un exemplaire de son livre autobiographique et programmatique, le fameux Mein Kampf, Jünger lui a expédié tous ses livres de guerre. L’un de ces exemplaires d’hommage, plus précisément Feuer und Blut, contient une dédicace datée du 9 janvier 1926 : « À Adolf Hitler, Führer de la Nation ! — Ernst Jünger ». Plus tard, la même année, Hitler annonce sa visite chez Jünger à Leipzig ; celle-ci n’a toutefois pas eu lieu, à cause d’une modification d’itinéraire. Plus tard, Jünger écrit, à propos de cet événement : « Cette visite se serait sans doute déroulée sans résultat, tout comme ma rencontre avec Ludendorff. Mais elle aurait certainement apporté le malheur » (5). En 1927, Hitler lui aurait offert un mandat de député NSDAP au Reichstag. Jünger a refusé. Il considérait que l’écriture d’un seul vers avait davantage d’intérêt que la représentation de 60.000 imbéciles au Parlement.

Les relations entre les 2 hommes se sont nettement rafraîchies par la suite, surtout après que Hitler ait prêté le « serment de légalité » en octobre 1930 devant la Cour du Reich à Leipzig : « Je prête ici le serment devant Dieu Tout-Puissant. Je vous dis que lorsque je serai arrivé légalement au pouvoir, je créerai des tribunaux d’État sous le houlette d’un gouvernement légal, afin que soient jugés selon les lois les responsables du malheur de notre peuple ». À cela s’ajoute que Jünger et Hitler ne jugeaient pas de la même façon la question des attentats à la bombe perpétrés par le mouvement paysan du Landvolk dans le Schleswig-Holstein.

Jünger critiquait Hitler et son mouvement parce qu’ils étaient trop peu radicaux ; au bout de quelques années, l’écrivain jugeait finalement le condottiere politique comme un « Napoléon du suffrage universel » (6). Pourtant, ils restaient tous 2 d’accord sur l’objectif final : le combat inconditionnel contre le Diktat de Versailles et aussi contre la décadence libérale, ce qui impliquait la destruction du système de Weimar.

Jünger :

« Nous nous sommes mobilisés de la façon la plus extrême dans cette grande et glorieuse guerre pour défendre les droits de la Nation, nous nous sentons aujourd’hui aussi appelés à combattre pour elle. Tout camarade de combat est le bienvenu. Nous constituons une unité de sang, d’esprit et de mémoire, nous sommes « l’État dans l’État », la phalange d’assaut, autour de laquelle la masse devra serrer les rangs. Nous n’aimons pas les longs discours, une nouvelle centurie qui se forge nous apparait plus importante qu’une victoire au Parlement. De temps à autre, nous organisons des fêtes, afin de laisser le pouvoir parader en rangs serrés, et pour ne pas oublier comment on fait se mouvoir les masses. Des centaines de milliers de personnes viennent d’ores et déjà participer à ses fêtes. Le jour où l’État parlementaire s’écroulera sous notre pression et où nous proclamerons la dictature nationale, sera notre plus beau jour de fête » (7).

Mais quand un parti national a réellement pris le pouvoir et renverser le système de Weimar, Jünger s’est arrogé le droit de dire oui ou non au cas par cas, face à ce qui se déroulait en face de lui.

En 1982, Jünger répond à une question qui lui demandait ce qu’il reprochait réellement à Hitler :

« Son attitude résolument contraire au droit après 1938. Je suis encore pleinement d’accord avec Hitler pour sa politique dans les Sudètes et pour son Anschluß de l’Autriche. Mais j’ai reconnu bien vite le caractère de Hitler… » (8).

Le souci de Jünger était le salut du Reich et non pas le sort d’une personne. Un an après l’effondrement du national-socialisme, il écrit :

« … Peu d’hommes dans les temps modernes n’ont suscité autant d’enthousiasme auprès des masses, mais aussi autant de haine que lui. Quand j’ai entendu la nouvelle de son suicide, un poids m’est tombé du cœur ; parfois j’ai craint qu’il ne soit exposé dans une cage dans une grande ville étrangère. Cela, au moins, il nous l’a épargné » (9).

2. Le « nouveau nationalisme »

Favorisé par ses hautes décorations militaires, gagnées lors de la Première Guerre mondiale, ainsi que par la notoriété de ses livres de guerre, Jünger est devenu la figure sympbolique du « nouveau nationalisme ». Autour de ce concept, se sont rassemblés entre 1926 et 1931 quelques revues, dans lesquelles Jünger non seulement écrit de nombreux articles, mais dont il est le co-éditeur. Ces revues s’appellent Standarte, Arminius, Der Vormarsch et Die Kommenden. Les autres éditeurs étaient Franz Schauwecker, Helmut Franke, Wilhelm Weiss, Werner Lass, Karl O. Paetel, etc. Parmi les autres auteurs de ces publications, citons, par exemple, Ernst von Salomon, Friedrich Hielscher, Friedrich Wilhelm Heinz, Hanns Johst, Joseph Goebbels, Konstantin Hierl, Ernst von Reventlow, Alfred Rosenberg et Werner Best.

Au cours de ces dernières années de la République de Weimar, il est typique de noter que ces « Rebelles », situés entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche, se sont rencontrés en permanence avec des « Communards » officiels ou oppositionnels, ou avec des nationaux-socialistes fidèles ou hostiles au parti. Parmi ces cercles obscurs de débats, il y avait la Gesellschaft zum Studium der russischen Planwirtschaft (Société pour l’étude de l’économie planifiée russe). On espérait là surtout apprendre l’opinion d’EJ.

Il est intéressant de connaître le destin ultérieur de ces hommes qui entouraient alors EJ et qui étaient les principaux protagonistes des fondements théoriques de ce « nouveau nationalisme » : Helmut Franke est tombé au combat, en commandant une cannonière sud-américaine ; Wilhelm Weiss a été promu chef de service dans la rédaction du Völkischer Beobachter et, plus tard encore, chef de l’Association nationale de la presse allemande ; Karl O. Paetel a préféré émigrer ; Friedrich Wilhelm Heinz est devenu Commandeur du Régiment « Brandenburg », auquel était notamment dévolu la garde de la Chancellerie du Reich ; et le Dr. Werner Best est devenu officiellement, de 1942 à 1945, le ministre plénipotentiaire du Reich national-socialiste au Danemark, après avoir occupé de hautes fonctions au Reichssicherheitshauptamt (RHSA, Bureau principal de la sécurité du Reich).

On s’étonne aujourd’hui de constater comme étaient variés et différents les caractères et les types humains de ces idéologues du « nouveau nationalisme ». Tous étaient unis par un sentiment existentiel, celui du « réalisme héroïque », terme qu’a utilisé maintes fois EJ pour définir l’attitude fondamentale de sa vision du monde (10). De fait, une telle attitude se retrouve chez la plupart des théoriciens de cette époque, y compris, par exemple, chez un Oswald Spengler (Preußentum und Sozialismus, Der Neubau des Deutschen Reiches), Arthur Moeller van den Bruck (Das Dritte Reich) et Edgar Julius Jung (Die Herrschaft der Minderwertigen).

Jünger voulait se joindre à cette phalange olympienne en publiant à son tour une sorte d’« ouvrage de référence ». Dans la publicité d’un éditeur, on découvre l’annonce d’un livre de Jünger qui se serait intitulé Die Grundlagen des Nationalismus, mais qui n’est jamais paru. Si le livre avait été imprimé, il serait aujourd’hui sans nul doute le titre par excellence. L’ouvrage aurait aussi dû comporter un essai intitulé « Nationalismus und Nationalsozialismus », qui n’est paru qu’en 1927 dans la revue Arminius. Le comble dans cet essai, c’est la proposition de faire du national-socialisme un instrument de l’action politique pratique (« dans le mouvement de Hitler se trouve plus de feu et de sang que la soi-disant révolution a été capable de susciter au cours de toutes ses années »), et de faire du nationalisme, que Jünger réclamait pour lui, le laboratoire idéologique. Dès 1925, Jünger exhortait dans son appel « Schließt euch zusammen ! » (Resserrez les rangs !), les groupes rivaux à former un « Front nationaliste final » (11). Mais ce front n’a jamais vu le jour, « l’appel est resté sans écho, s’est évanoui dans les discours mesquins des secrétaires d’association qui voulaient absolument avoir le dernier mot » (Karl O. Paetel).

Au fur et à mesure que son aversion contre la démocratie grandissait, son refus de Hitler augmentait aussi. Tandis que ces hérétiques développaient entre eux un grand nombre de « thèses spéciales sur le nationalisme », tant et si bien qu’aucune unité réelle ne pouvait émerger, la NSDAP de Hitler courait de victoire électorale en victoire électorale. En formulant et en fignolant leurs spéculations, beaucoup d’intellectuels du « nouveau nationalisme » avaient vraiment perdu le contact avec les réalités. Ernst von Salomon décrit les faiblesses du nationalisme théorique de façon fort colorée dans son Questionnaire :

« … On n’insistera jamais assez pour dire que les émotions intellectuelles de ces hommes combattifs appartenant au « nouveau nationalisme » se sont évanouies en silence. Outre le nombre ridiculement faible d’abonnés à ces quelques revues, personne ne les remarquait, et nous atteignions un degré élevé d’excitation, quand, par hasard, un grand quotidien de la capitale, évoquait en quelques lignes l’une ou l’autre production de l’un d’entre nous » (12).

3. Le Dr. Goebbels

Les rapports entre Jünger et le Dr. Joseph Goebbels méritent un chapitre particulier. Les 2 hommes se rencontraient à l’occasion dans les sociétés berlinoises patronnées par Arnolt Bronnen ou dans des soirées privées entre nationaux-révolutionnaires. Dans la plupart des cas, ils s’échangeaient des coups de bec ou des boutades cyniques. Jünger fit comprendre à Goebbels qu’il préférait de loin le type du « soldat-travailleur prusso-allemand » que celui du « petit bourgeois en chemise brune » qui proliférait dans les rangs de la NSDAP et des SA. Plusieurs décennies après, Jünger se souvient :

« … Goebbels m’invita. Notamment en 1932 à assister à l’un de ses discours, devant des travailleurs à Spandau. Je n’ai pas attendu la fin de son discours, je suis sorti avant, et j’ai appris plus tard qu’il y avait eu une formidable bagarre dans la salle. Goebbels était déçu : nous avons donné à cet Ernst Jünger une place d’honneur, mais quand ça a commencé à chauffer et que les chaises ont volé, il n’était plus là. Goebbels oubliait intentionnellement de dire que j’avais vécu de toutes autres batailles que cette bagarre de salle » (13).

Dans ces journaux, Goebbels fait souvent part de sa déception à l’égard de Jünger, qu’il aurait bien voulu voir adhérer à la NSDAP. Le 20 janvier 1926, le futur ministre de la propagande écrivait :

« Je viens de terminer hier la lecture des Orages d’acier d’E. Jünger. C’est un grand livre, brillant. La puissance de son réalisme suscite en nous de l’épouvante. De l’allant. De la passion nationale. De l’élan. C’est le livre allemand de la guerre. C’est un homme de la jeune génération qui prend la parole pour nous parler de la guerre, événement profond pour l’âme, et qui réalise un miracle en nous décrivant ce qui se passe dans son intériorité. Un grand livre. Derrière lui, un gaillard entier ».

Cinq mois plus tard, on perçoit déjà une déception :

« … me suis préoccupé du « nouveau nationalisme » des Jünger, Schauwecker, Franke, etc. On parle et on passe à côté des vrais problèmes. Et il y manque la chose la plus importante, en dernière instance : la reconnaissance de la mission du prolétariat » (Journaux, 30 juin 1926).

Trois ans plus tard, Goebbels rejette définitivement Jünger :

« … Mes lectures : Das abenteuerliche Herz de Jünger. Ce n’est plus que de la littérature. Dommage pour ce Jünger, dont je viens de relire les Orages d’acier. Ce livre était vraiment une grand livre, un livre héroïque. Parce que derrière lui, il y avait un vécu de sang, un vécu total. Aujourd’hui, Jünger s’enferme et se refuse à la vie, et ses écrits ne sont plus qu’encre, que littérature » (Journaux, 7 oct. 1929).

Ce règlement de compte durera jusqu’à l’effondrement du Troisième Reich, quand, en dernière instance, Goebbels interdit à la presse allemande, de faire mention du cinquantième anniversaire de Jünger.

4. Le retrait

Hans-Peter Schwarz écrit dans son livre consacré à Jünger, Der konservative Anarchist :

« … Un phénomène qui mérite réflexion : dans les années 1925-1929, quand aucun observateur objectif n’aurait donné la moindre chance au nationalisme révolutionnaire en Allemagne, Jünger a joué le héraut de cette idée, mais quand, coup de sort fatidique, un État nationaliste, socialiste, autoritaire et capable de se défendre, a commencé à s’imposer, avec une évidence effrayante, ses intérêts pour les activités concrètes diminuent à vue d’œil. En effet, après les élections de septembre 1930, il n’y avait plus qu’un seul mouvement politique qui pouvait revendiquer le succès et prétendre réaliser cette vision de l’État : la NSDAP d’Adolf Hitler » (14).

Le retrait de Jünger hors de la politique n’était pas dû immédiatement à la montée en puissance de la NSDAP. Plusieurs facteurs ont joué leur rôle. Parmi eux, le résultat de ses études sur le fascisme italien. Le fascisme n’aurait, à ses yeux, plus rien été d’autre  :

« qu’une phase tardive du libéralisme, un procédé simplifié et raccourci, simultanément une sténographie brutale de la conception de l’État des libéraux, qui, pour le goût moderne, est devenue trop hypocrite, trop verbeuse et surtout trop compliquée. Le fascisme tout comme le bolchévisme ne sont pas faits pour l’Allemagne : ils nous attirent, nous séduisent, sans pourtant pouvoir nous satisfaire, et on doit espérer pour notre pays qu’il soit capable de générer une solution plus rigoureuse » (15).

Jünger a-t-il deviné cette évolution pour le Reich ?

Avec l’installation de Jünger à Berlin, commence son retrait. Depuis lors, il n’a plus cessé de se donner le rôle d’un observateur à distance. Dès le déclin des revues Vormarsch et Die Kommenden dans les années 1929 et 1930, il abandonne très ostensiblement la rédaction d’articles politiques. En se rémémorant cette tranche de sa vie, il a commenté le travail éditorial comme suit :

« Les revues sont comme des autobus, on les utilise, tant qu’on en a besoin, et puis on en sort ».

Et :

« On ne peut plus se soucier de l’Allemagne en société aujourd’hui ; il faut le faire dans la solitude, comme un homme qui ouvrirait des brèches à l’aide d’un couteau dans la forêt vierge et qui n’est plus porté que par un espoir : que d’autres, quelque part sous les frondaisons, procèdent au même travail » (16).

Jünger avait perçu que ses activités de politique quotidienne n’avaient plus de sens ; il se consacrait de plus en plus à ses livres. Des ouvrages tels Das abenteuerliche Herz, Der Arbeiter et Die totale Mobilmachung (dont on n’a malheureusement retenu qu’un slogan) l’ont rendu célèbre en dehors des cercles étroits qui s’intéressaient à la politique.

Autre motif justifiant sans doute le retrait de Jünger : son amitié avec le national-bolchévique Ernst Niekisch, dont la revue, Widerstand, avait publié quelques articles de Jünger. Niekisch était un solitaire de la politique, fantasque et excentrique, mis sur la touche par l’État national-socialiste, pour des raisons de sécurité intérieure (sans avec raison, du point de vue des nouvelles autorités). Dans un article intitulé « Entscheidung » (Décision), Niekisch plaide très sérieusement pour « l’injection de sang slave dans les veines allemandes, afin de guérir la germanité des influences romanes venues d’Europe du Sud et de l’Ouest ». Ou : « … Celui qui vit conscient de sa responsabilité pour le millénaire d’histoire et de destin allemands à venir, ne s’effondre pas, effrayé, devant les remous d’une migration des peuples, s’il n’y a pas d’autre voie pour nous conduire à une nouvelle grandeur allemande » (17).

Cette idée bizarre ne nécessite pas de commentaires de ma part. Mais Jünger n’était sans doute pas attiré par l’orientation à l’Est, prônée par Niekisch, ou par son anti-capitalisme lapidaire ; ce qui l’attirait secrètement chez cet homme inclassable, c’est l’opiniâtreté avec laquelle il défendait la « pureté de l’idée ».

Comme s’il voulait clarifier les choses pour lui-même, Jünger, dans Les Falaises de marbre (qui contiennent des traits auto-biographiques incontestables), nous explique pourquoi il a été travaillé par un désir de participer à la politique active :

« Il y a des époques de déclin, pendant lesquelles la forme s’estompe, la forme qui est un indice très profond, très intériorisé, de la vie. Lorsque nous nous enfonçons dans ses phases de déclin, nous errons dans tous les sens, titubants, comme des êtres à qui manque l’équilibre… Nous voguons en imagination dans des temps reculés ou dans des utopies lointaines, où l’instant s’estompe… C’est comme si nous sentions la nostalgie d’une présence, d’une réalité et comme si nous avions pénétré dans la glace, le feu et l’éther, pour échapper à l’ennui ».

5. La « zone des balles dans la nuque »

La rupture définitive entre les nationaux-socialistes et Jünger a eu lieu après la parution de Der Arbeiter : Herrschaft und Gestalt (1932). Dans bon nombre d’écrits nationaux-socialistes, ce livre a été critiqué avec une sévérité inouïe ; il se serait agi d’un « bolchévisme crasse ». Thilo von Trotha écrivit dans le Völkischer Beobachter :

« … Eh oui ! Les voilà, les interminables parlottes de la dialectique ! On joue pendant 300 pages avec tous les concepts possibles et imaginables, on les répète indéfiniment, on accumule autant de contradictions et, à la fin, il ne reste, surtout pour notre jeune génération, qu’une énigme insaisissable : comment un soldat du front comme Ernst Jünger a-t-il pu devenir cet homme qui, sirotant son thé et fumant ses cigarettes, acquiert une ressemblance désespérante avec ces intellectuels russes de Dostoïevski qui, pendant des nuits entières, discutent et ressassent les problèmes fondamentaux de notre monde ».

Thilo von Trotha ajoute, que Jünger ne voit pas « la question fondamentale de toute existence, …, le problème du sang et du sol ». En Jünger, pense von Trotha, s’accomplit la tragédie d’une homme « qui a perdu la voie vers les fondements promordiaux de tout Être ». Conclusion de von Trotha : ce n’est pas l’ère du Travailleur qui est en train d’émerger, mais l’ère de la race et des peuples. Pourtant, malgré cette critique sévère et violente, von Trotha affirme que Jünger reste « un des meilleurs guerriers de sa génération », mais c’est pour ne pas lui pardonner son attitude fondamentalement individualiste :

« … [les littérateurs nationaux-révolutionnaire, note de W.B.] passent leur existence à côté du grand courant de la vie allemande, marqué par le sang ; ils cherchent toujours des adeptes mais restent condamnés à la solitude, à demeurer face à eux-mêmes et à leurs constructions, dans leur tour d’ivoire… et on observera sans cesse et avec étonnement qu’ils continuent à vouloir représenter la jeunesse allemande, en méconnaissant les faits réels, de façon tout-à-fait incompréhensible. « L’élite spirituelle » de la jeunesse allemande n’est pas littéraire, elle suit fidèlement le véritable Travailleur et le véritable Paysan : Adolf Hitler » (18).

La critique atteint son sommet dans une formulation pleine de fantaisie : Jünger se rapprocherait, avec son ouvrage, de la « zone des balles dans la nuque ». Dans la conclusion d’un article d’Angriff, un journal animé par Goebbels, on trouve une phrase plus concrète et plus mesurée, mais néanmoins exterminatrice : « Monsieur Jünger, avec cet ouvrage, est fini pour nous ».

Ces critiques émanent pourtant des nationaux-socialistes les plus intelligents ; mais elles ne tombaient du ciel, par hasard. Elles reflètent un constat politique posé dorénavant pas les autorités du parti : les nationaux-révolutionnaires sont rétifs à toute discipline de parti et veulent mener une vie privée opposée aux critères édictés par les nationaux-socialistes. Friedrich Hielscher dans son livre autobiographique Fünfzig Jahre unter Deutschen (Cinquante ans parmi les Allemands) évoque quelques anecdotes de l’époque.

Nous y apprenons que la vie privée de nombreux « nationaux-révolutionnaires » ne respectait aucun dogme ni aucune rigueur comportementale. Ainsi, au cœur de l’hiver très froid de 1929, cette joyeuse bande s’était réunie dans l’appartement de Jünger à Berlin. Aux petites heures, ils buvaient tous du rhum dans des tasses de thé et voilà que le poêle vient à s’éteindre faute de bois. Jünger, sans hésiter, casse à coups de pied une vieille commode de son propre mobilier, la démonte et en empile les morceaux près du feu, permettant ainsi à la compagnie de gagner encore un peu de chaleur et de confort » (19).

6. Dans le Royaume du Léviathan

À cette époque, les critiques des nationaux-socialistes ne touchaient plus Jünger. Il s’était bien trop éloigné de la politique quotidienne. La « révolution nationale » de janvier 1933 ne lui avait fait aucun effet. La réalité du IIIe Reich n’était pour lui que les ultimes soubresauts du monde bourgeois, n’était qu’une « démocratie plébiscitaire », dernière conséquence néfaste des « ordres nés de 1789 » (20). Pour pouvoir poursuivre son travail dans l’isolement, il quitte Berlin et s’installe à Goslar. Avant ce départ, le nouvel État ne put s’empêcher de commettre quelques perquisitions chez la famille Jünger. Sur l’une de ces perquisitions, un écho est passé dans la presse de l’époque ; dans les Danziger Neuesten Nachrichten du 12 avril 1933, on peut lire :

« Comme on l’a appris par la suite, sur base d’une dénonciation, il a été procédé à une perquisition au domicile de l’écrivain nationaliste Ernst Jünger, qui a gagné au feu, en tant qu’officier, l’Ordre Pour le Mérite pendant la guerre mondiale, qui a écrit plusieurs livres sur cette guerre, parmi lesquels un ouvrage de grand succès, Orages d’acier, et qui, dans son dernier livre de sociologie et de philosophie, Der Arbeiter : Herrschaft und Gestalt, se réclame d’idées collectivistes. La perquisition n’a pas permis de découvrir objets ou papiers compromettants ».

La dernière livraison de la revue Sozialistische Nation n’épargnait pas ses sarcasmes : « … On n’a rien trouvé, si ce n’est… l’Ordre Pour le Mérite ». Jünger ne laissa planer aucun doute : il fit savoir clairement qu’il n’entendait participer d’aucune façon aux activités culturelles du Troisième Reich, comme auparavant à celles de la République de Weimar. Ses lettres de refus à l’Académie des Écrivains de Prusse sont devenues célèbres, de même que sa réponse brève et sèche à la Radio publique de Leipzig, qui l’avait invité pour une émission. Il souhaitait tout simplement « ne pas participer à tout cela ». Le 14 juin 1934, il écrit à la rédaction du Völkischer Beobachter :

« Dans le supplément Junge Mannschaft du Völkischer Beobachter des 6 et 7 mai 1934, j’ai constaté que vous aviez reproduit un extrait de mon livre Das abenteuerliche Herz. Comme cette reproduction ne comporte aucune mention des sources, on acquiert l’impression que j’appartiens à votre rédaction en tant que collaborateur. Ce n’est pas le cas : depuis des années je n’utilise plus la presse comme moyen [d’expression].

Dans ce cas particulier, il convient encore de souligner que nous sommes face à une incongruité : d’une part, la presse officielle m’accorde le rôle d’un collaborateur attitré, tandis que, d’autre part, on interdit par communiqué de presse officiel la reproduction de ma lettre à l’Académie des Ecrivains du 18 novembre 1933. Je ne vise nullement à être cité le plus souvent possible dans la presse, mais je tiens plutôt à ce qu’il ne subsiste pas la moindre ambigüité quant à la nature de mes convictions politiques. Avec l’expression de mes sentiments choisis, Ernst Jünger ».

Fait significatif : de 1933 à 1945, EJ n’a jamais reçu la moindre distinction honorifique ou bénéficié du moindre hommage officiel. « … Ne trouvez-vous pas curieux que je n’ai pas obtenu le moindre prix sous le IIIe Reich, alors qu’on prétend que j’aurais été si précieux pour les nazis ? Si tel avait été le cas, j’aurais été couvert de prix et de distinctions », remarque Jünger près de 60 ans après les événements.

La vie de Jünger fut surtout contemplative de 1934 à la guerre. Nous lui devons plusieurs livres immortels, datant de cette période, pendant laquelle il a consolidé son constat : le nationalisme a sa phase héroïque derrière lui. Sans retour. De cette phase de transition il reste sa prédilection pour les structures hiérarchiques, clairement délimitées. En 1982, Jünger reconnaissait :

« Certes, j’ai un faible pour les systèmes d’ordre, pour l’Ordre des Jésuites, pour l’armée prussienne, pour la Cour de Louis XIV… Une telle rigueur m’en impose toujours » (22).

EJ est resté fidèle à lui-même pendant toute son existence. C’est ainsi que Karl O. Paetel, jadis militant « nationaliste social-révolutionnaire », dans une excellent biographie consacrée à son ami immédiatement après la dernière guerre, répond aux critiques de façon définitive, pour les siècles des siècles :

« Le guerrier est-il devenu pacifiste ? L’admirateur de la technique, un ennemi du progrès technique ? Le nihiliste, un chrétien ? Le nationaliste, un citoyen cosmopolite ? Oui et non : EJ est devenu dans une certaine mesure le deuxième homme sans jamais cesser d’être le premier. À aucune étape dans le cheminement de son existence, EJ ne s’est converti, jamais il n’a brûlé ce qu’il adorait la veille.

Les transformations ne sont pas rejets chez lui, mais fruits d’acquisitions, d’élargissements d’horizons, de complètements ; il ne s’agit jamais de se retourner, mais de poursuivre le même chemin en mûrissant, sans se fixer dans les aires de repos. C’est ainsi que Jünger a trouvé son identité, devenant le diagnostiqueur de notre temps, éloigné de tout dogme dans son questionnement comme dans les réponses qu’il suggère ». 

► Werner Bräuninger, Vouloir n°123-125, 1995. http://vouloir.hautetfort.com/

• Nota bene : Cet article a également été traduit par JL Pesteil pour Nouvelle École n°48, 1996. Il contient une note omise (19), car de caractère anecdotique.

♦ Notes :

(1) EJ, « Reinheit der Mittel », in Die Kommenden, 27 déc. 1929.
(2) EJ, Strahlungen : Die Hütte im Weinberg – Jahre der Okkupation, p. 615 (éd. DTV, 1985).
(3) EJ, « Abgrenzung und Verbindung », in Standarte, 13 sept. 1925.
(4) (5) (6) Voir remarque 2, p. 612, 617 et 444 (Jünger cite ici un mot de Valeriu Marcu).
(7) EJ, « Der Frontsoldat und die innere Politik », in Standarte, 29 nov. 1925.
(8) EJ, Interview accordé à Der Spiegel n°33/1982.
(9) Voir rem. 2, p. 616.
(10) La formule « réalisme héroïque » provient de l’article « Der Krieg und das Recht » du Dr. Werner Best (publié dans le volume collectif Krieg und Krieger, édité par EJ à Berlin en 1930). Quant à savoir si cette formule, utilisée par Jünger, provient originellement de Best, rien n’est sûr à 100%.
(11) EJ, « Schließt Euch zusammen », in Die Standarte, 3 juin 1926.
(12) Ernst von Salomon, Der Fragebogen, p. 244 (7), 1952.
(13) voir rem. 8.
(14) Hans-Peter Schwarz, Der konservative Anarchist : Politik und Zeitkritik Ernst Jüngers, Verlag Rombach, 1982, p. 107.
(15) EJ, « Über Nationalismus und Judenfrage », Süddeutsche Monatshefte 27, n°12, 1930.
(16) EJ, Das abenteuerliche Herz.
(17) E. Niekisch, « Entscheidung », p. 180 ss.
(18) Extraits du Völkischer Beobachter (édition bavaroise), 22 oct. 1932.
(19) Description de mémoire de Werner Bräuninger, ex: Friedrich Hielscher, Fünfzig Jahre unter Deutsche, Rowohlt Verlag, 1950.
(20) EJ, Strahlungen : Kirchhorster Blätter, p. 298 (DTV n°10.985).
(21) (22) Voir rem. 8.

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