Crise énergétique : communication intensive vers le grand public, rétropédalage en coulisses

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Première urgence : changer de narratif. Car la situation est grave et les perspectives bien inquiétantes : inflation, rationnement, pénuries, les nuages s’accumulent à l’horizon et le mécontentement pourrait vite se faire entendre.

Alors, on a fait plancher les communicants sur le sujet suivant : comment faire avaler la pilule aux Français ? Revenir sur une stratégie kamikaze qui se révèle un échec complet et menace de ruiner nos économies ? Pas question, ce serait reconnaître que l’on fait fausse route depuis le début. Non, il suffira de changer de récit afin de modifier la perception de la crise par les Français.

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre les réponses surréalistes du ministre de la Transition énergétique, interrogé par Le Figaro le 10 juillet dernier. À la question « À quel point la situation vous inquiète-t-elle ? », Agnès Pannier-Runacher répondait : « Ce qui est inquiétant, c’est d’abord la situation sur le front climatique. Ce qui est historique, c’est le paquet climat européen adopté, au bout de la nuit, le 29 juin. » Comme aurait dit Georges Marchais, « C’est pas votre question mais c’est ma réponse. »

Le ministre avait, bien entendu, très bien compris. Elle se contentait de reproduire le nouveau schéma narratif repris par le chef de l’État, le 14 juillet dernier. Pour commencer, modifier le cadre interprétatif : « La crise ukrainienne et russe nous impose un cas pratique immédiat : comment faisons-nous pour ne plus dépendre au plus vite des énergies carbonées. » On passe ainsi de la crise ukrainienne à la crise climatique. C’est-à-dire d’un contexte polémique (la guerre) à un contexte consensuel (sauver la planète).

Ensuite, on fournit les nouveaux éléments de langage. Ne dites pas « rationnement », trop connoté et lié à une approche coercitive. Non, parlez de « sobriété », beaucoup plus neutre et écolo : « Un changement complet de nos comportements, pour nous chauffer, pour nous déplacer, pour produire », expliquait le ministre. Vous n’allez donc pas vous priver, vous allez agir pour le climat et les générations futures.

Les mauvais esprits parleront de grossière manipulation. Pas du tout, même s’il est vrai que tout cela est un peu lié aux sciences comportementales. Mais c’est pour votre bien. On ne vous impose rien, on vous incite juste à faire les bons choix. En réalité, on vous aide à surmonter vos biais cognitifs : résistance au changement ou aversion pour la perte. C’est l’approche « nudge » (en anglais, pousser quelqu’un du coude pour attirer son attention), très à la mode actuellement dans la conception des politiques publiques. Le gouvernement s’en est notamment inspiré pour vous encourager à suivre les recommandations sanitaires lors de la pandémie.

Cela vous permettra de vous engager sur le chemin de la « sobriété » dans la joie et la bonne humeur. Et, surtout, ça permettra de faire oublier qui est responsable du chaos à venir. Le ministre a prévenu : « Tout  est concerné, et tout le monde doit balayer devant sa porte ! » Un très beau tour de passe-passe.

Ça, c’est l’élaboration du plan de com pour le vulgum pecus mais, pendant ce temps-là, dans les coulisses, c’est plutôt panique à bord.

Alors qu’au printemps, les Européens se divisaient pour savoir s’il fallait mettre en place un embargo sur le gaz russe, ils découvrent aujourd’hui, effarés, que c’est Poutine lui-même qui ferme les robinets.

Or, il n’y a pas d’alternative sérieuse à court terme. Le 9 juillet dernier, Le Monde rapportait les calculs de Thierry Breton, commissaire européen au marché intérieur : « Alors qu’avant la guerre, la Russie livrait aux vingt-sept 155 milliards de mètres cubes de gaz, les États-Unis, l’Égypte, le Qatar, l’Afrique de l’Ouest, mais aussi la Norvège ou l’Azerbaïdjan, pourraient d’ici un an leur fournir un tiers de cette quantité. »

C’est donc bien de rationnement qu’il est question dans les prochains mois. Et pour ce qui est de l’écologie, contrairement à la fable d’Agnès Pannier-Runacher, elle passe à la trappe avec la réouverture des centrales à charbon. Dans le Financial Times du 4 juillet dernier, le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, reconnaissait que cette situation supposait de mettre entre parenthèses les objectifs climatiques européens.

Face à ces perspectives, tiraillée entre idéologie et pragmatisme, la  opère un discret rétropédalage avec son prochain paquet de sanctions contre la Russie : plus question de parler de pétrole ou de gaz. Évitons les sujets qui fâchent.

Frédéric Lassez

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