Bernanos, l’homme habité

Bernanos

1998 aura été, littérairement parlant, l’année Bernanos. Alors que de toutes parts, patiemment érigé sur vingt siècles d’histoire euro­péen­ne, l’imposant édifice catholique s’effrite, les plus grandes maisons d’édition parisiennes ont tenu l’an durant à célébrer la mémoire du plus fameux de nos “catholiques écrivant”, mort il y a tout juste 50 ans, par la réédition de quelques-uns de ses meilleurs brû­lots : Français si vous saviezLa Liberté pour quoi faireLa Grande Peur des bien-pensants (1). Le tout assorti de quelques nouvelles iné­di­tes. Sans oublier, en ces temps où, misère de l’esprit, l’on s’intéresse davantage aux petits secrets de nos auteurs qu’à ce qu’ils ont pu é­crir­e (que penser de “l’affaire” Marguerite Duras ?), l’inévitable cor­tè­ge de biographies, plus ou moins littéraires et bien troussées. Iro­nie de l’histoire, pour une des rares plumes libres du siècle, guère plus connue aujourd’hui que pour ses 3 volumes de la Pléiade.

Le don, cette force sur laquelle fut élevée notre civilisation

Et pourtant, une fois n’est pas coutume, de toutes ces publications, celles qui retinrent le plus notre attention ne furent pas tant Français si vous saviez ou Dialogue d’Ombres, mais bien deux courtes biographies, éclectiques, passionnées, de VRAIS LECTEURS chez qui Bernanos (2) a signifié plus encore sans doute que la vision très personnelle qu’ils nous en donnent. Georges Bernanos encore une fois, de Sébastien Lapaque, et Georges Bernanos, une parole libre, de Claire Daudin rendent chacun à sa manière le juste hommage qui revenait au dernier “chrétien de combat”. Si le premier, journaliste au Figaro Littéraire, eut volontiers été des jeunes camelots du Roi qui suivirent Bernanos dans ses échauffourées estudiantines, la seconde eut fourni pour sa part une confidente attentive et pleine de réserve au Bernanos des soirs de doute.

Chaleureux et engagés, les deux dis­cours se complètent et se répondent : pourquoi donc « une telle rencontre est-elle souhaitable aujourd’hui ? Dans un monde envahi par la violence, où chacun, tant bien que mal, essaie de lui échapper, à quoi bon nous proposer ce rendez-vous avec la colère d’un hom­me ? » (C. Daudin). Parce que précisément « l’homme moderne est abandonné à la satisfaction de ses (seuls) égoïsmes. À son âme, il a substitué une conscience. À Dieu, il préfère les vertus. Il ne songe pas à préserver ce qui le dépasse. Le don, cette folie sur laquelle fut élevée notre civilisation, lui est aussi étranger qu’aux robots, ses maîtres. Renonçant à sa liberté, il n’obéit qu’à celui qui le programme. La télévision, le travail et les loisirs, les joies et les pei­nes, tout est programmation » (S. Lapaque) [p.11]. Au milieu de l’a­pathie généralisée, sous laquelle étouffe notre vieille Europe, Ber­na­nos nous enseigne l’insurrection de l’esprit, sa violence se fait a­mour, des siens, des hommes, de Dieu. « L’homme de ces temps a le cœur dur et trop sensible » — écrivait-il déjà en 1937.

“Vieillir, c’est se renier”

Fanatique, il le fut, c’est certain. Mais pas de ce fanatisme qui tue au nom d’un dogme, d’une idéologie. Le  « scandale de la vérité », sa croisade personnelle, fut d’abord d’affirmer le primat du cœur guidé par la foi sur le vil confort matériel. Ni conservateur ni révolutionnaire, ni de droite ni de gauche (3), mais royaliste jusqu’à la racine, « de cet écrivain contestataire, l’histoire littéraire a fait un marginal, utopiste ou réactionnaire, nostalgique d’âges d’or, éternel inadapté dans un monde qu’il refuse » note Claire Daudin. C’est ne rien comprendre à l’essence même de son œuvre qu’il a située dans tous les engagements de son temps. « Rester fidèle aux grandes passions de l’adolescence ou périr avec elles. Vieillir c’est se renier ». Faire face, l’esprit en alerte, prêt à bondir. « Romancier des vertiges de l’âme, Bernanos fut également un écrivain qui ne se sentait bien que dans l’Histoire » (S. Lapaque) [p. 21]. Le présent, et plus encore l’avenir, furent sa préoccupation constante, ce qui explique qu’il se soit tou­jours adressé en priorité à la jeunesse. Car pour Bernanos la chré­tienté ne pouvait rimer qu’avec la jeunesse, époque d’aventure et de pauvreté par excellence (rien n’horripilait davantage Bernanos que la bourgeoisie catholique, repue et replète) [4], l’âge où se conquiert la sainteté, puis le monde.

Dictature et démocratie tendent au même dirigisme universel

Anti-démocrate par conviction : « Je ne comprendrai jamais, confiait-il à un ami prêtre en 1906, qu’on se désintéresse d’une lutte dont l’enjeu est le pays et qu’on se contente de mettre un billet dans l’urne », sa constante fidélité à ses principes premiers reste exemplaire dans le tumulte. Goguenard, Lapaque écrit : « Il est vrai que la veulerie de l’Épiscopat espagnol, la lâcheté de Munich et le cynisme de Pétain le firent bondir. On ne va tout de même pas nous faire croire que c’était au nom de la démocratie et des droits de l’homme ! ». Il poursuit : « C’est l’attachement farouche à une civilisation chevaleresque où la poésie, la gloire, la foi étaient trois maîtresses inséparables qui fit se lever Bernanos » [p. 14]. Militant royaliste épris d’action (une photo le montre perturbant, canne en main, le transfert des cendres de Zola au Panthéon le 4 juin 1908) [5], et forcément déçu par l’AF (à lire absolument, sa participation au complot avorté de restauration de la monarchie portugaise en 1912), l’écriture s’impose bientôt à lui comme le support idéal à son message. Une fois Sous le Soleil de Satan paru, remarqué par Daniel Halévy (« Vous aurez en France cinq cent lecteurs. Vous arrivez trop tôt ou trop tard » !) et André Gide (« C’est la même chose que Bloy et Barbey d’Aurevilly, et cette chose m’est contraire »), la machine littérature, une fois lancée, ne s’arrêtera plus. On est en 1926, Bernanos a 38 ans. Des romans aux essais (L’ImpostureLa JoieLes Grands Cimetières sous la LuneNous Autres FrançaisLes Enfants Humiliés, le Dialogue des Carmélites et tant d’autres), son appel en faveur d’un « Front chrétien » est inchangé. Sans Dieu présent dans chacun de nos actes, le monde est réduit à son absurdité.

Avant comme après 1945, la situation reste la même, et elle le navre. « Je n’ai jamais cru à la guerre des démocraties contre les dictatures, la formule n’ayant jamais été qu’un slogan (…) Dictature et dé­mo­cratie tendaient au dirigisme universel, à l’univers totalisé ». La liberté sera son drapeau, celle qui prescrit d’agir en son âme et conscience. Si ses exhortations restèrent lettre morte, des figures littéraires aussi diverses qu’estimables salueront son indépendance, son refus de la gloriole (il refusa par trois fois la Légion d’Honneur), sa soif de ju­stice : Camus, Weil, Claudel, ArtaudDe Gaulle lui-même, qui reconnaîtra : « Celui-là, je n’ai pas réussi à l’atteler » (6).

À mille lieues de Mauriac mais frère en Péguy, Georges Bernanos de­meure aujourd’hui encore un cas dans la littérature française. Seul Malraux daignera assister à ses obsèques, le 13 juin 1948. Aucun représentant de la République, et pour cause, ne fera acte de pré­sence. Sans optimisme bêlant, Bernanos fut jusqu’au bout l’homme de l’espérance, jusqu’à l’hérésie. Brasillach avait bien raison, qui le surnommait « l’anar chrétien ».

  • G. Bernanos une parole libre, Claire Daudin, Des­clée de Brouwer, coll. Témoins d’humanité, 1998. 
  • G. Bernanos encore une fois, Sébastien Lapaque, L’Âge d’Homme / Les Provinciales, 1998. [rééd. Acte Sud, 2002]

Laurent Schang, Nouvelles de Synergies Européennes n°39, 1999.

notes en sus :

1 : S. Lapaque note à propos de ce livre : « Ceux qui lisent mal ce traité de révolte le regardent comme une histoire des débuts de la IIIe République, un hommage maladroit à l’antisémite Édouard Drumont ; dans ce texte (…) ils ne voient que la nostalgie pour le monde ancien, ce monde qui avait une odeur de terre mouillée, de sillons remués et d’intérieurs rustiques. La Grande Peur… est beaucoup plus que cela. Ce livre n’est pas seulement une évocation de la vie et de l’œuvre de Drumont. C’est un appel. Ce drame, dont le dernier acte s’est joué à Vichy, souligna Bernanos en 1947, exhorte la jeunesse à faire face, à refuser de se faire broyer par l’empereur yankee ou d’être enrôlée dans la termitière universelle. Comme Sous le soleil de Satan, c’est un livre né de la guerre » [p. 23]. Concernant Drumont, Bernanos voit surtout en lui un imprécateur. comme le souligne C. Daudin : « L’influence de Drumont sur Bernanos fut énorme, lui-même le reconnaît : il consacrera à son “vieux maître” le premier de ses essais : La Grande Peur des bien-pensants. Un tel parrainage pourrait suffire à le disqualifier. Mais Bernanos n’accorde qu’une importance très secondaire, voire tertiaire, à l’antisémitisme en vertu duquel Drumont est devenu, aux yeux de la postérité, une figure satanique. Ce qu’il admire en lui, c’est son courage et son franc-parler, sa position de moraliste solitaire à laquelle il va évidemment s’identifier. Nul doute que les impressions d’enfance attachées à la découverte de Drumont, faite à travers la voix du père, n’aient renforcé d’une dimension affective cette admiration ». En effet, le père de Bernanos « est un fervent lecteur de La Libre Parole […] mais alors c’est la dénonciation en lettres de feu de la démagogie, du triomphe de l’argent et de la médiocrité qui séduit, dans les colonnes du journal sulfureux, le fils comme le père. Georges, en effet, écoute médusé son père déclamer les articles de Drumont. Nous n’avons plus idée aujourd’hui du panache et de la cruauté que pouvait revêtir la prose journalistique de l’époque, de tous bords d’ailleurs. L’objectivité de l’information, pas plus que le sensationnel à vil prix, n’étaient les standards de la profession. On proclamait ses idées, sans considération pour l’adversaire ! Et bien souvent la plume était trempée dans le fiel ! » [p. 21-22].  

2 : cf. « G. Bernanos contre les bien-pensants », A. Guyot-Jeannin, in : Le Spectacle du Monde n°547, 2008.

3 : En ce qui concerne un certain lectorat passé ou actuel, S. Lapaque estime : « Bernanos fut souvent condamné à avoir des lecteurs qui ne comprenaient que la moitié de son œuvre. Les gens de droite, sa critique de la démocratie, ses sarcasmes envers les chrétiens d’avant-garde et son mépris pour les rêveries généreuses dont La Grande Peur entendait sonner le glas. Les gens de gauche, sa dénonciation des régimes autoritaires, ses estocades contre l’ordre moral et ses colères contre Vichy découvertes en lisant  Les Grands Cimetières sous la lune ou sa Lettre aux Anglais. En utilisant ses livres contre ses adversaires et en oubliant ce qui les bousculait, les uns et les autres en perdirent le sens » [p. 70]. En ce qui concerne Bernanos lui-même, il participa à l’aventure de la Jeune Droite (cf. Jean De Fabrègues et la Jeune Droite catholique, V. Auzépy-Chavagnac, Septentrion, 2002). La recherche d’une troisième voie entre individualisme libéral et collectivisme socialiste — l’un et l’autre aliénés par leur matérialisme — n’est pas sans montrer une certaine parenté avec le modèle connu sous le nom de catholicisme intransigeant qui s’est toujours situé hors de l’opposition classique entre droite et gauche. Voir aussi : « Nous n’étions pas des gens de droite. Le cercle d’études sociales que nous avions fondé portait le nom de cercle Proudhon, affichait ce patronage scandaleux. Nous formions des vœux pour le syndicalisme naissant. Nous préférions courir les chances d’une révolution ouvrière que compromettre la monarchie avec une classe demeurée depuis un siècle parfaitement étrangère à la tradition des aïeux, au sens profond de notre histoire, et dont l’égoïsme, la sottise et la cupidité avaient réussi à établir une espèce de servage plus inhumain que celui jadis aboli par nos rois » (Les Grands Cimetières sous la lune).

4: « On ne nous a nullement élevés dans le respect de la bourgeoisie. Nous savions que la bourgeoisie intellectuelle, comme l’autre, avait constamment sacrifié la monarchie à son avarice, à sa vanité, à une sorte de conservatisme qu’elle prend pour la tradition, qu’elle oppose dans son orgueil ingénu à la tradition des aristocrates. […] Nous n’ignorions pas que la bourgeoisie s’est perpétuellement interposée entre le peuple et la monarchie, que la monarchie, en 1789 comme en 1830, s’est perdue chaque fois qu’elle a parié pour la bourgeoisie contre le peuple » (Nous autres Français).

5 : Nous n’avons trouvé trace de cette photographie, peut-être confondue avec celle d’échauffourées entre camelots et étudiants en décembre 1908 à la Sorbonne. Bernanos, alors jeune camelot, fut arrêté le 9 février 1909 suite aux troubles relatif à l’affaire Amédée Thalamas (enseignant dénigrant la moralité de Jeanne d’Arc), ce qui lui vaudra dix jours de prison à la Santé pour cris séditieux. En effet, le 9 mars 1909, la veille de son jugement, la XIe Chambre correctionnelle établit que les cris de : “À bas la République !”, “Vive le Roi !”, “À bas les magistrats faussaires !” constituent des cris séditieux ou diffamatoires et que la juridiction de la Cour d’assises est seule compétente pour en connaître. Cf. S. Lapaque, pp. 40-41.

6 : cf. « Bernanos et de Gaulle », P. Barthelet, in : Espoir n°72, 1990. Et R. Dargent, « Bernanos exilé ? », 2012.

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/22

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