[Tribune] Borne 2 : « Il faut que tout change pour que rien ne bouge », ou comment abuser le peuple

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Selon sa propre logique, Emmanuel Macron a reconduit quasiment à l’identique le gouvernement de Mme Borne, à l’exception de ceux tombés au champ d’honneur électoral. Bref, on prend les mêmes et on recommence, moyennant quelques changements d’affectation et de bonnes manières faites à Édouard Philippe. Comme une illustration de la phrase fameuse mise dans la bouche du jeune Trancredi, dans Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne bouge. » À la suite d’un exceptionnel revers électoral du camp présidentiel, c’est assez singulier. Mais c’est la simple illustration de la conception qu’Emmanuel Macron a du pouvoir : il ne s’agit pas de diriger une nation selon un projet politique qui donne un sens à l’aventure historique d’un peuple et dans le souci de celui-ci, mais de gérer entre soi des procédures technocratiques malgré des Français bien ennuyeux à gouverner. Finalement, la lugubre « Première ministre » en est une bonne incarnation.

Il serait possible de gloser sur la reconduction à des responsabilités essentielles de ministres qui n’ont guère fait preuve d’efficacité, mais il est intéressant de s’arrêter aux intitulés alambiqués accolés à certains ministres d’Emmanuel le déconfit.

Ainsi M. Le Maire se retrouve ministre de l’Économie, des Finances et de « la Souveraineté industrielle et numérique », tout comme son collègue Marc Fesneau est bombardé ministre de l’Agriculture et de « la Souveraineté alimentaire ». Est-ce de l’humour involontaire ou du cynisme ? Les mots de Charles de Gaulle lors de son entretien avec  Droit, le 14 décembre 1965, valent d’être cités : « On ne fait pas de politique en dehors des réalités. Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe !, mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. » C’est entendu, M. Macron et ses amis appartiennent à l’espèce des cabris, mais précisément, pendant des décennies, l’Union européenne s’est opposée à toute politique industrielle en laquelle elle voyait une résurgence de protectionnisme, une machine de guerre contre le sacro-saint libre-échange. De la même façon s’est-elle évertuée à faire entrer l’agriculture européenne dans la logique de la mondialisation et à installer notre dépendance alimentaire.

Or, durant toute la présidence française de l’Union européenne, Emmanuel Macron n’a cessé d’évoquer une pseudo-« souveraineté européenne », qui s’est traduite par l’alignement sur Washington et qui induit une perte de ce qui reste de souveraineté française. La politique nécessite un minimum de cohérence. Ou bien l’on remet en cause certaines des orientations fondamentales prises par l’Union européenne et l’on peut évoquer une souveraineté industrielle ou alimentaire, ou bien l’on adhère à ces orientations et ces intitulés pompeux ne sont qu’enfumages. Il serait souhaitable que le Président se souvienne des paroles d’Abraham Lincoln : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper le peuple tout le temps. »

Au demeurant, nous avons payé les dividendes de ces politiques lorsque nous avons dû constater notre dépendance en matière pharmaceutique, en matière de composants électroniques, en matière d’alimentation ou d’énergie, lors de la crise sanitaire ou aujourd’hui à cause de la guerre en Ukraine.

Autre intitulé qui mérite réflexion, celui de la secrétaire d’État Patricia Miralles, chargée des Anciens combattants et de la Mémoire. Voici donc que l’État veut définir ce que doit être la mémoire du peuple ! C’est du George Orwell, dans la veine des lois mémorielles sélectives qui ordonnent dans quel sens interpréter l’Histoire. Nous entrons de plain-pied dans la police de la pensée.

Une absence, enfin. Pas de ministère de la Famille. Connaissant la tête de l’exécutif, ce n’est pas vraiment une surprise. Mais enfin, la famille, quels que soient ses aléas, demeure un lieu d’affection, d’éducation, de solidarité naturelle qui amortit les chocs de l’existence. Souvent, elle supplée aux défaillances de l’État. En période d’effondrement démographique de l’Europe, par une certaine stabilité juridique et affective, elle offre un cadre plus propice à l’accueil de la vie. Enfin, elle constitue le dernier rempart des libertés humaines contre les empiétements de l’État et l’égoïsme de l’individualisme triomphant. De bonnes raisons pour l’ignorer ou l’abattre dans la logique totalitaire des idéologies de la déconstruction.

M. Macron semble lassé des Français et peut-être même des difficultés du pouvoir. C’est une sorte de gouvernement par défaut qu’il a nommé. À défaut de mieux. À défaut, surtout, de l’adhésion des Français. Pourra-t-il tenir cinq ans ? La France pourra-t-elle tenir cinq ans ?

Stéphane Buffetaut

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