Ernst Jünger :  Préface à Aufmarsch des Nationalismus (1926) 

Nous revendiquons le nom de nationalistes – un nom qui est le fruit de la haine que nous vouent la populace grossière et raffinée, la canaille cultivée, le grouillement des attentistes et des profiteurs. L’objet d’une telle détestation, ce qui fait horreur à la vacuité des courants du progrès, du libéralisme et de la démocratie, a du moins l’avantage de ne pas être universel. Nous ne revendiquons pas l’universalité. Nous la rejetons, depuis les droits de l’homme et le suffrage universel jusqu’à la culture et aux vérités générales, en passant par le service militaire obligatoire et l’indignité généralisée qui en est le résultat nécessaire.

Les particularités qui n’en sont pas et les revendications universelles sont des particularités et des revendications de masse, et plus une chose est répandue, moins elle a de valeur. Se réclamer de la masse, c’est tirer gloire du poids, c’est-à-dire d’une propriété physique, et voir dans le concept d’humanité le concept le plus élevé, c’est voir l’essentiel dans l’appartenance à une espèce déterminée de mammifères. L’universel, c’est ce qu’on pèse, ce qu’on mesure et ce qu’on compte ; ce qui est exceptionnel, c’est ce dont on doit éprouver la véritable valeur. Vouloir l’universel signifie qu’on ne sent rien en soi d’exceptionnel et de valeur, tout au plus qu’on est objectif, exact, rationnel, méthodique, « sans parti-pris ». Vouloir le singulier signifie porter la mesure en soi, sentir la responsabilité du sang, reconnaître les puissances de l’âme comme les plus hautes.

La volonté du nationalisme moderne, le sentiment d’une génération nourrie jusqu’à la nausée de la phraséologie trop souvent prédigérée de l’Aufklärung, c’est le particulier. Il rejette mesures et surfaces, mais il aspire à ce qui les fonde et les engendre : la force de l’âme. Il ne tient pas à prouver ses droits par la science comme le marxisme, mais par l’abondance de la Vie même, que la science prenne appui sur elle ou non. Il ne veut ni délimitation ni définition des droits, mais il exige le droit de vivre qui procède de la Vie même, qui forme avec elle une nécessaire et indestructible unité, et qui doit forcément limiter et supplanter les autres sortes de droits s’il ne veut pas leur être subordonné. Il ne veut pas de la domination de la masse, mais veut celle de la personnalité dont la valeur intrinsèque et le degré de vitalité interne déterminent le rang et la prééminence. Il ne veut ni de la justice, ni de la liberté ni d’une égalité monotone ne reposant que sur des revendications, mais il veut jouir du bonheur qu’il y a à être exactement comme ça et pas autrement. Le nationaliste moderne ne veut pas non plus n’être tenu à rien et avoir « l’esprit libre », il veut plutôt les liens les plus étroits, un ordre et une hiérarchie déterminés par la société, le sang et le sol. Il refuse le socialisme des revendications mais il veut le socialisme des devoirs, un monde dur et stoïque auquel l’individu se doit de tout sacrifier.

La mère de ce nationalisme, c’est la guerre. Ce que nos littérateurs et nos intellectuels ont à en dire est sans intérêt pour nous. La guerre, c’est l’expérience vivante du sang, c’est pourquoi ne compte que ce que de vrais hommes ont à en dire. Le douteux manifeste de nos littérateurs ne peur abolir ni la guerre ni ce que la guerre a produit. C’est tout au plus l’un de ces drapeaux livrés au vent qui flatteront dans une autre direction à la prochaine occasion. Que la guerre, mesure de toutes choses, puisse révéler l’étendue de la platitude, c’est là une question d’intérêt purement psychologique.

Le noyau de la jeunesse allemande n’a passé la guerre ni dans les cafés ni dans les bureaux bien chauffés. Ce fut sans doute un enfer — eh bien soit, il appartient à l’essence de l’homme faustien de ne pas revenir les mains vides, fût-ce de l’enfer. Barbusse et les siens peuvent bien voir ce qui leur chante dans ce purgatoire incandescent, nous y avons vu davantage. Nous n’en revenons pas dans l’esprit du refus pur et simple. Seule la violence de la matière nous a révélé la violence de l’idée. Seule l’horreur du sacrifice nous a fait pleinement connaître la valeur de l’homme et ses distinctions hiérarchiques. Plus clairement que l’indistinct rougeoiement du feu, nous avons vu luire le brasier blanc de la volonté.

Grenades, nappes de gaz, chars d’assaut – cela peut bien être essentiel à la lâcheté comme ça l’est à la brutalité, pour nous c’est bien moins, ce n’est que l’apparence extérieure des choses, le sinistre fond sur lequel se détachent des hommes d’une nouvelle trempe, durs comme l’acier. Nous pressentons l’avènement de ce nouveau type d’homme parmi tous les peuples d’Europe, car de même que la guerre n’a pas frappé seulement les Allemands, de même le nouveau nationalisme n’est pas une conséquence limitée à l’Allemagne. Partout, nous voyons cette énergie vigoureuse nourrie de sang, différente suivant le génie de chaque peuple, déjà victorieuse ou encore au combat et qui aspire à de nouvelles formes. Il faut nous en réjouir, tandis que nous lançons aux autres aussi : « Ce que vous êtes, devenez-le ! », car nous préférons de beaucoup vivre dans un univers ou ce qui prend forme a un sens, plutôt que dans une bouillie sans consistance, sans forme, sans caractère et sans particularité.

Mais on peut bien nous concéder cela : c’est nous qui avons le plus cruellement souffert de la guerre. C’est pourquoi nous sommes aussi ceux qui, après l’éblouissement de l’horreur, aurons le plus besoin de temps pour nous ressaisir, et nous sommes en droit d’espérer qu’une fois le nouvel État jailli de terre, nous en occulterons les plus beaux fruits.

La guerre est notre mère, elle nous a engendrés comme une génération nouvelle dans le sein brûlant des tranchées, et c’est avec une orgueilleuse fierté que nous reconnaissons nos origines. C’est pourquoi nos jugements se doivent d’être héroïques, des jugements d’hommes de guerre et non de boutiquiers qui voudraient d’un monde à leur mesure, Nous ne voulons pas l’utile, le pratique ou l’agréable, nous voulons le nécessaire – ce que veut le Destin.

Le soldat allemand de première ligne défile, droite, gauche, en avant. Laissons à chacune des colonnes le temps de se rendre compte du sens de la marche. Il s’avèrera que nous nous dirigeons tous vers le même point. Mais nous ne pourrons pas en finir avec notre monde si nous ne sommes pas d’abord venus à bout de nous-mêmes. Notre étendard n’est pas rouge, ni noir-rouge-or, ni non plus noir-blanc-rouge, c’est le drapeau du Reich nouveau et plus grand qui se fonde dans notre cœur et qui doit prendre forme en lui et à partir de lui. Le temps est proche où il pourra être déployé au grand jour. C’est la guerre qui est notre tradition commune, le grand sacrifice – prenons conscience du sens de cette tradition !

Cet écrit, que je salue en tant que frère, compagnon d’armes et ami, et que d’autres suivront bientôt, présente brièvement les quatre piliers fondamentaux du nationalisme moderne. Il correspond à l’attitude d’une jeunesse qui n’est ni doctrinaire, ni libérale ni réactionnaire, et qui veut se tenir éloigner de l’esprit de cette « Révolution du rutabaga » qu’elle considère comme quelque chose de fondamentalement impur. C’est dans les plus terribles paysages du monde que cette jeunesse a appris de haute lutte que tous les anciens chemins ont pris fin et qu’il est nécessaire d’en tracer de nouveaux. La première phase de sa formation s’est achevée, et une nouvelle commence.

Nous saluons le sang que les flammes de la bataille ne consumèrent pas, mais transformèrent en un feu brûlant ! Ce qui ne put être détruit là-bas sera à la hauteur de tous les autres combats. Nous saluons ceux qui viennent et qui, à l’ancienne dureté, devront allier une plus grande profondeur ! Les bataillons se forment, bientôt les rangs seront complets. Nous saluons les morts dont les esprits se dressent face à notre conscience et nous exhortent, interrogateurs. Non, vous ne serez pas morts pour rien ! Allemagne, nous te saluons !

Ernst Jünger, in : Nouvelle École n°48, 1996.

(tr. fr. : Karin Moeglin, in Le nationalisme en ordre de bataille, mémoire de maîtrise, Strasbourg, 1992)

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