Désindustrialisation : comment nous en sommes arrivés là ?

Charles Jaigu

Ce pourrait être un grand coup de gueule. Mais ce n’est pas le genre de l’auteur. Pourtant, derrière le constat de ce livre, il y a un sentiment de gâchis  profond dont la part revient en propre à la France, même si tant d’autres pays dits développés ont connu les ravages de la désindustrialisation. Dans ce bilan, Nicolas Dufourcq est juge et partie. Et c’est tant mieux. Il dirige la Banque publique d’investissement depuis sa création en 2013. Ce fut l’une des bonnes initiatives du quinquennat Hollande, et il en fallait quelques-unes pour rattraper un début de mandat catastrophique pour les entreprises.

Au-delà du périmètre de la BPI, l’auteur se fait, dans ce livre, historien du présent et de l’économie. Il n’est pas inutile de rappeler que Dufourcq est l’auteur d’un livre intitulé Retour sur la fin de la guerre froide et la réunification allemande (Éd. Odile Jacob), écrit en souvenir de son père, secrétaire général du Quai d’Orsay à cette époque. Or cet événement historique majeur a joué un grand rôle. Il entraîna la prise de conscience par les acteurs de l’économie allemande que la fusion entre deux Allemagnes si dissemblables ne serait pas possible sans de très lourds sacrifices. « Le pays fit un effort de modération salariale monumental quand la France s’y refusa. Au fond, le présent livre raconte cette désynchronisation franco-allemande au moment où il importait le plus, pour la cause industrielle française, mais aussi pour le bon fonctionnement de l’Europe, que les deux pays jouent à l’unisson », nous dit-il de- puis son bureau parisien de la BPI, boulevard Haussmann.

Il y a eu trois grandes défaites françaises depuis cent cinquante ans face à l’Allemagne. En 1870, en 1940, et, plus insidieuse, plus cumulative, entre 1974 et 2014. On connaît les deux premières, dont les grands esprits estimèrent que leurs causes profondes venaient de la destruction de la liberté universitaire par la Révolution (Émile Boutmy), et du mode de recrutement des grandes écoles napoléoniennes (Marc Bloch). La défaite française vers laquelle nous avançons depuis deux générations est la défaite par l’économie. Ceux qui dans l’après-guerre l’ont vue venir avaient prévu que l’économie serait désormais la continuation de la guerre par d’autres moyens et que la France n’y était pas du tout préparée. Ni son patronat, ni son salariat, tous deux biberonnés au protectionnisme. De Gaulle, Monnet, Barre l’avaient compris. Leur clairvoyance n’a pas été suffisante. La France a choisi l’Etat-providence « quoi qu’il en coûte ». Les marges de nos entreprises, donc de leurs capacités d’investisse- ment, ont été sacrifiées. « Les investissements de demain sont les emplois d’après- demain », disait Helmut Schmidt. Nous avons choisi les aides sociales contre les emplois. Ces aides ont été les pompes aspirantes de vagues migratoires sous-qualifiées. Au bout de la route, qui s’étonnera de la force du vote populiste? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, à la fin. La désindustrialisation, c’est le vote Le Pen. Et la question migratoire paraît bien secondaire dans ce grand récit d’une décadence, où, comme dans un film noir, l’écheveau des responsabilités conspire au désastre.

C’est pourquoi cette enquête passionnante et douloureuse doit être lue par tous ceux à qui importe encore l’avenir du « site France ». Dufourcq brasse tous les arguments dans l’ordre et le désordre. Il tend aussi le micro à tous ceux qui, de près ou de loin, ont eu maille à partir avec le déclin de l’ambition industrielle française. Lire les récits de ces chefs d’entreprise moyennes vaut le détour. On souffre avec eux. C’est Zola, mais chez les patrons.

Tous insistent sur les variétés des facteurs. Qu’il s’agisse du déclin de l’éducation technique et du mirage des 80% au bac, de la taxation du capital et de sa transmission, de l’effet des 35 heures, de l’agressivité des inspecteurs du travail et de la complaisance des médecins pourvoyeurs d’arrêts maladie, ou des nouvelles directions de l’environnement qui bloquent les projets de construction d’usines. Les éternels bureaucrates transforment le nécessaire encadrement des initiatives privées en une guerre contre les patrons, les professeurs dans les centres d’apprentissage lisent Bour- dieu et pas les manuels techniques; ils apprennent surtout à leurs élèves comment défendre leurs feuilles de salaire et leurs droits aux congés.

Était-il seulement possible d’accompagner les entrepreneurs dans un pays où ils ont toujours été considérés comme la vache à lait du modèle social français ? Partout ailleurs, ce sont les ménages qui assument l’essentiel de la contribution à la solidarité nationale. En France, non. Ajoutez-y l’ouverture des usines à l’est de l’Europe, la fascination des ingénieurs pour la finance et non l’usine, l’émergence des fonds anonymes au détriment du capitalisme familial, et le tour est joué.

Et puis, il y a aussi les histoires qu’on se raconte. Certains ont cru que l’adap- tation du salariat français à la nouvelle donne de la monnaie unique se ferait par la force des choses. Cela n’a pas été le cas. La brutalité du choc avec le mitteltand allemand s’est traduite par les délocalisations massives, loin de la France et sa CGT fossilisée.

De guerre lasse, une grande partie de la droite s’est convaincue que la solution viendrait des services à la personne, et une grande partie de la gauche a rêvé d’une sortie de la condition ouvrière par l’accès aux emplois publics. L’usine c’est sale, c’est dangereux, ça pollue : envoyons-la loin de nous. Ce modèle d’une France tertiarisée, devenue plateforme touristique, ombrelle géante à fonctionnaires, a fini par être notre choix collectif. Un livre sérieux comme celui-ci ne va pas clamer à qui la faute. Nous le dirons pour lui. La gauche au pouvoir est la première coupable, dans toutes ses variations du spectre chromatique – rose, vert, rouge. Bien sûr, i

Il y a eu un socialisme productiviste, et certains le défendent dans ce livre, mais les aggiornamentos ont été tardifs et insuffisants. Nous sommes devenus un pays de fonctionnaires, de chômeurs et de retraités. « Il faudrait répéter sur tous les tons aux Français qu’ils doivent travailler plus s’ils veulent préserver leur modèle social avec un coût du travail toujours élevé et une électricité de plus en plus chère, quant à l’État, il faudrait qu’il en termine avec l’administration gendarme, qu’il relance d’urgence une filière nucléaire qu’il a mise à mal », suggère Dufourcq. On entend ça. Espérons que les réflexions de ce livre aideront au sursaut collectif que tout le monde attend. s

La désindustrialisation de la France, par Nicolas Dufourcq, Ed. Odile Jacob, 384 p., 27,90 €

Source : Figaro 2/06/2022

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2022/06/03/desindustrialisation-comment-nous-en-sommes-arrive%CC%81s-la%CC%80-6385196.html

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