Réflexions sur “l’Aventurier” Entretien avec Jean Mabire

• Jean Mabire, quels que soient les domaines que vous ayez abor­dés dans vos 90 et quelques volumes publiés à ce jour (ndlr : 170, en fait, nous confiera J. Mabire lui-même dans la lettre accompagnant ses réponses), des SS français aux 55 jours de Pékin, d’Amundsen à l’histoire de la Normandie, toujours ressort en filigrane, sinon d’évidence, une idée récurrente, mieux, une certaine définition de l’homme, dont les valeurs pourraient se résumer par un mot : l’aventure. Jean Hohbarr ne s’y trompait pas, qui écrivait dans un numéro du Français : « Mabire l’avoue, il ne tient pas la littérature pour un genre “neutre”, mais bien comme l’expression d’une vision du monde ». Sans doute le sang viking qui coule dans vos veines de Normand n’y est pas étranger. Toujours est-il qu’aujourd’hui, l’aventure paraît définitivement ressortir du domaine du passé, à l’heure du tout-media et de la photographie par satellite. La conquête de l’espace, le mercenariat ou l’exploit sportif (voir la lutte contre le SIDA selon certains) seraient-ils les dernières formes d’aventure ouvertes à l’homme de demain ?

Jean Mabire : Quand Ernst von Salomon, cet aventurier-type de notre siècle, se vit obligé, après la défaite de son pays, de répondre à un Questionnaire, il ne fallut pas moins de 650 pages pour ce faire, ce qui lui permit d’ailleurs d’écrire son meilleur livre. On s’aperçut alors qu’il n’avait jamais cessé de se mettre en scène lui-même et qu’il avait tout au long de sa vie mélanger sa bibliographie et sa biographie. Tel n’est certes pas mon cas. Je m’intéresse bien davantage à mes personnages — imaginés ou restitués — qu’à moi-même. Et bien davantage peut-être à mes lecteurs qu’à mes personnages. Certes, mes “héros” vivent une aventure, à commencer par le très singulier Roman Feodorovitch von Ungern-Sternberg, cas extrême s’il en fut. Je pense cependant que le terme d’aventurier ne leur con vient guère. Il m’arrive de préférer celui de militant. Ou si l’on veut ce lui de “soldat politique”, expression inventée, je crois, par Ernst Roehm, qui n’est pas le moins singulier de tous mes sujets et qui a l’avantage d’être plus véridique que romanesque, d’où le côté assez “instructif” du livre que je lui ai consacré.

Puisque vous parlez d’aventurier, je crois qu’il faut revenir à un essai (si important que j’ai consacré à son auteur une chronique entière dans Que lire ?). Il s’agit du Portrait de l’aventurier de Roger Stéphane. On sait qu’il y évoque trois hommes hors du commun : Lawrence d’Arabie, André Malraux et l’indispensable von Salomon. Ce petit livre, publié en 1950 et récemment réédité, est précédé d’une très éclairante étude de Jean-Paul Sartre. Une vingtaine de pages, mais elles me sem­blent capitales pour répondre à votre interrogation. Sartre distingue assez bien : « Aventurier ou militant : je ne crois pas à ce dilemme. Je sais trop qu’un acte a deux faces : la négativité, qui est aventurière, et la construction qui est discipline. Il faut rétablir la négativité, l’in­quiétude et l’autocritique dans la discipline ». Dans une fameuse querelle, vieille d’un demi-siècle, je me sens plus proche de Sartre que de ces “Hussards” qui harcelaient le lourd convoi de la littérature engagée. Je crois, par ailleurs, qu’il y a quelque simplification abusive à oppo­ser aventurier de l’action et aventurier du rêve. Drieu la Rochelle l’avait fort bien compris qui se refusait à enfermer l’aventure dans le carcan dérisoire de la gratuité. Si l’on parle voile, le plaisancier peut se révéler aussi “aventurier” que le navigateur de compétition. Et vice-versa. Moilessier-Tabarly. L’opposé de l’aventurier ? C’est le bourgeois. Voir Flaubert qui a tout dit là-dessus. Le champ reste vaste, infini même, y compris avec la boutade de Péguy qui prétendait que les pères de famille étaient les aventuriers de son siècle. Sur la littérature comme “vision du monde”, je voudrais encore citer Drieu. J’ai récemment découvert un article du 20 février 1932 : « Il n’est donné à personne d’écrire une ligne qui, à un égard quel con­que, soit neutre. Un écrit présentera toujours une signification politique aussi bien qu’une signification sexuelle ou religieuse ». Non, I’aventure n’est pas le passé. Croyez-moi, on vivra encore fort dangereusement au XXIe siècle.

• Pierre Mac Orlan, dans son fameux Petit manuel du parfait aventurier (aujourd’hui réédité au Mercure de France) mettait l’accent sur le paradoxe de l’aventurier, à savoir que celui-ci n’existe pas, qu’il n’est que recréation a posteriori, minéralisation pseudo-mythologique par une société bourgeoise avide de rêves et d’exploits; et que, a contrario, ce même aventurier ne montrait dans ses actes que cruauté, nihilisme et cynisme, si non cupidité. On est là, nous semble-t-il, à mille lieues du message que diffusent vos ouvrages, plus proches de Jack London que de Lawrence d’Arabie.

Je devais avoir une douzaine d’années quand j’empruntais dans la bibliothèque de mon père ce petit manuel dont vous parlez et je me souviens d’avoir été fort déçu. Brusquement privé de mon imaginaire adolescent, nourri de L’île au trésor de Stevenson et des Corsaires du roi de t’Serstevens. D’où mon ultérieure méfiance envers Mac Orlan, maître-démystificateur. Il me retira l’envie d’être un aventurier. J’en devins, par réaction sans doute, militant. Cela n’enlève rien à la sombre fascination des gentilshommes de fortune. Mais je m’identifiais plus facilement à Cyrano qu’à L’Olonnois ou Borgnefesse… Il devait toujours me rester, du drame épique d’Edmond Rostand, l’opinion que c’est bien plus beau quand c’est inutile… Cette sensation fut confortée par le film La patrouille perdue de John Ford, avant de trouver son épanouissement avec Le désert des Tartares de Buzzati. J’ai été frappé du fait que les batailles fondatrices — ces aventures exemplaires — sont toujours des batailles perdues : Sidi Brahim, Camerone, El Alamo, Bazeilles, Berlin, Dien Bien Phu. Cela devait renforcer mon pessimisme foncier (toujours Flaubert, bien plus que Stendhal). Mais un pessimisme qui incite à l’action plus qu’au rêve. Voir là-dessus les sagas et Corneille. Dans mon cas très personnel, ce qui m’a rendu assez exaltante la guerre d’Algérie en 58-59, c’est que je savais qu’elle était perdue pour l’armée dans laquelle je me battais. On retrouve ce sentiment à la puissance dix quand j’ai rejoint Philippe Héduy et l’équipe de L’Esprit public à la fin de 1962. À l’âge des relectures, j’ai repris La BanderaLa cavalière Elsa et même Picardie, avec un constant sentiment de malaise. Seul bouquin à surnager : L’ancre de miséricorde. Il est de fait que le “roman d’aventure” n’est que substitution. Le lecteur vit ce qu’il n’est pas, revit même ce qu’il n’a pas vécu. Phé­nomène auquel la télévision donne une dimension fascinan onirique. On “fait” la guerre ou l’amour par procuration de­vant le petit écran. Triomphe de l’illusion absolue.

• Le héros de votre dernier livre, Padraig Pearse (Patrick Pearse une vie pour l’Irlande, éd. Terre et Peuple) donne aussi cette impression d’osciller entre l’idéalisme révolutionnaire et le plus noir nihilisme, l’amour des hommes et la froide détermination criminelle. Un peu comme Ungern avant lui, et ce, dans une perspective très proche des Conquérants de Malraux.

Ce côté nihiliste et même suicidaire de Patrick Pearse a été souvent mis en avant par ses adversaires. Si vous retirez cette impression de mon livre, c’est que j’aurais manqué ma démonstration. Car c’en est une. Ce court essai décrit une sorte de cheminement inévitable qui conduit un homme — qui est un écrivain, donc un artiste — du combat culturel à l’engagement politique et de cet engagement à la lutte armée. Une autre dimension de Pearse, et non la moindre, est son rôle d’éducateur à Saint-Enda. Nous sommes très loin d’un aventurier, comme le sera après lui, par bien des traits de son caractère, un homme comme Michael Collins. Pearse me semble la plus haute incarnation du “soldat politique”. Il va accomplir un geste fou, mais qui lui semble le seul capable de réveiller le peuple irlandais. Évoquer Les Conquérants à son sujet me paraît fort éclairant. Ne pas oublier aussi que ce petit livre se situe dans la même ligne que mon gros ouvrage sur Les éveilleurs de peuples (Jahn, Mazzini, Mickiewicz, Petöfi et Grundtvig). Pearse se bat dans leur sillage et conjugue en lui tous les aspects de leurs diverses personnalités : poète, éducateur, militant, prophète, martyr… Ungern, lui, échappait à cette sorte de “rationalisation de la folie”. Il était à la fois plus dément et plus lucide.

• Dans votre livre La Torche et le Glaive, vous écrivez ces mots, superbes : « Écrire pour moi n’est pas un plaisir ni un privilège. C’est un service comme un autre. Rédiger un article ou distribuer des tracts sont des actes de même valeur (…) Écrire doit être un jeu dangereux. C’est la seule noblesse de l’écrivain, sa seule manière de participer aux luttes de la vie ». Or, en relisant Dominique de Roux, quelle ne fut pas notre surprise de retrouver des propos similaires, et écrits à peu près à la même époque : « Ces dernières années, j’ai compris ceci : la littérature et l’action révolutionnaire directe sont, toutes les deux, des modalités d’approche de la mort (…) C’est à travers la mort que la littérature devient action révolutionnaire, et c’est par la mort que l’action révolutionnaire rejoint la littérature ». Il ne paraît pas usurpé aujourd’hui de voir en lui un aventurier des lettres. Fort de ces confidences, et au risque de nous répéter, l’aventure du prochain siècle ne serait-elle pas davantage intérieure ? Entendez par là une attitude que nous qualifierions de “Re-deviens ce que tu es”. N’est-ce pas là somme toute l’objectif supérieur assigné à la littérature, tels que vos écrits nous le laissent à penser ?

D’abord, ne nous faisons pas trop d’illusions, nous autres écrivains, sur l’importance de ces “aventures” que sont nos livres. On ne sait trop quel usage en feront nos lecteurs. Ainsi l’influence d’un Barrès nous apparaissait hier surprenant et aujourd’hui incroyable. Je suis d’une génération marquée au fer rouge par Montherlant et Malraux. C’est dire si Sartre et Camus m’ont paru ensuite d’une rare fadeur. On revenait à la littérature “fin de siècle” avec l’esthétisme méditerranéen et l’intellectualisme dreyfusard. La contre-attaque des “Hussards” m’a semblé moins pertinente que celle des garçons de la fournée suivante, et notamment Dominique de Roux et Jean-Edern Hallier. On se doit d’ajouter Jean-René Huguenin et Jean de Brem, mais ils sont morts trop tôt. Il faudrait parler de la mort. Dominique comme Jean-Edern en avait la fascination, la prescience. C’est une réflexion qui ne vient pas seu­lement avec l’âge. Là encore, on retrouve Malraux. L’idée tragique de la vie. Vous posez ensuite une sorte d’opposition entre “action in­térieure” et “action extérieure”. Il y a là une tentation : la voie royale Guénon/Evola. Elle m’intéresse, mais c’est un chemin qui ne m’attire guère. Je suis plutôt fasciné, dans le même ordre d’esprit, par la dialectique paix/guerre. Disons Giono/Malraux (toujours lui). Nietzsche avait assez bien pressenti tout cela. La tentation de la tour d’ivoire se heurte à la brutale affirmation que la rue appartient à celui qui y descend. Il est évident que pour un écrivain, l’acte d’écrire est intérieur et l’acte de publier extérieur. Deux aventures strictement complémentaires. Il me semble que vous faites allusion à “la politique”. Autant sa version politicienne et même politicarde m’est totalement étrangère, autant le sort de la cité, de ma patrie charnelle à l’Europe, n’a jamais cessé de me hanter. D’où une réflexion sur l’État, dont le but doit être de “fortifier” le peuple et non de servir une idéologie.

• Toujours dans le même registre, mais autre aventure aussi intensément vécue depuis bientôt 50 ans, l’engagement fédéraliste, qui combine dans la même absoluité européisme passionné et défense des identités charnelles. Vous dites dans le Manifeste pour la renaissance de la culture normande que la culture française ne sera sauvée que par son ressourcement dans ses traditions régionales et son ouverture à l’Europe des lettres. Pouvez-vous préciser ?

L’identité d’un peuple, c’est son esprit autant que sa chair. C’est pourquoi le “culturel d’abord” me paraît plus décisif que le fameux “politique d’abord” de Maurras. Certes, je ne nie pas la vision politique. Mais je la situe hors des multiples et néfastes contin­gences actuelles. Pour moi, tout se résume dans la dialectique, di­sons plutôt la confrontation, entre ces deux entités, non contradictoires mais complémentaires, qu’est l’Empire, c’est-à-dire l’Europe, et les peuples qui ne se confondent certes pas avec les états-nations existants. L’Europe, si elle veut préserver son identité et s’affirmer par rapport au reste du monde, c’est-à-dire en résistant d’abord et avant tout à l’impérialisme américain, doit être avant tout une et diverse. Une politiquement, militairement, diplomatiquement, économique­ment. Mais diverse culturellement. C’est pourquoi la France n’a de signification qu’en assurant d’abord ce que la Pléiade nommait « la défense et l’illustration de la langue française ». En ce domaine, le rôle de la Wallonie comme de la Suisse romande est capital, même si ces deux entités excitent le mépris du parisianisme le plus stérile. Cette culture française, incarnée dans une langue, ne pourra retrouver quelque vivacité qu’en intégrant toutes ses spécificités régionales. Je ne parle pas ici des langues dites “minoritaires”, breton, flamand, allemand, corse, catalan, basque, occitan, mais aussi des différents dia­lectes d’oïl, tout comme de ce qu’on nomme le “français régio­nal”, qui varie selon les pays et les usages. L’actuelle promotion du “langage des banlieues” aboutit à un terrible appauvrissement, entre autres facteurs par l’emploi du “verlan”, qui est le contraire d’une création pour devenir une mécanique. Maintenir le langage écrit contre le langage parlé est un des aspects de la guerre culturelle. Cela se heurte certes à la modernité qui ne connaîtra bientôt plus qu’une sorte de basic French assez analogue à ce qu’est l’américain par rapport à la langue de Shakespeare. Cette attitude implique le souci des “humanités” comme on disait autrefois, c’est-à-dire la connaissance du grec et du latin. On doit y ajouter, pour les patries charnelles concernées, une certaine con­nivence avec leurs racines les plus profondes. C’est-à-dire, en Normandie, par ex., des notions élémentaires sur le mode norrois primitif qui nous permettrait de maintenir le lien avec notre plus ancienne culture.

• Et parce que pour vous l’aventure continue, pouvez-vous, pour les lecteurs de Nouvelles de Synergies Européennes, nous indiquer quelques prochaines pistes de lecture…

Je n’ai pas à l’heure actuelle le projet d’écrire quelque grand document sur la Seconde Guerre mondiale, même si je suis loin d’en avoir terminé avec la vaste fresque des “corps d’élite”, commencée voici près de trente ans chez l’éditeur Balland. Il me reste à écrire deux volumes de l’histoire des volontaires français sur le front de l’Est : 1943 et 1944. J’attends que mon jeune ami Eric Lefèvre me fournisse, comme cela a été dans le passé, les documents nécessaires à l’évocation de cette aventure. Je laisse à d’autres le soin d’évoquer les motivations et les combats des volontaires baltes, ukrai­niens ou hongrois. Cela me demanderait trop de temps en recherches et traductions. Après Béring et Amundsen, j’aurais eu envie de faire revivre d’autres explorateurs polaires comme le Suédois Nordenskjöld et le Danois Rasmussen. Mais le marché du livre et l’incuriosité du public sont tels que je n’envisage pas de me lancer dans ces aventures. Alors, je me concentre sur mes chroniques de Que lire ? Le volume 6 est terminé et devrait paraître à la fin de cette année. J’en suis à plus de 450 écrivains et il reste environ deux cents auteurs que j’estime indispensable de traiter. J’ai aussi l’intention de consacrer un livre à ce mystère qu’est la permanence de la Normandie depuis onze siècles. Mon projet d’une gi­gantesque histoire des écrivains normands, en plusieurs volumes, reste pour le moment à l’état de notes et de fiches, faute d’avoir trouvé un éditeur assez entreprenant. Quant au roman sur la dernière guerre dont j’ai l’idée depuis plus d’un demi-siècle, il sera peut-être réduit à une simple nouvelle.

• De la part de la rédaction, M. Mabire, merci.

Entretien recueilli par Laurent Schang, Nouvelles de Synergies européennes nº41, 1999.

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/18

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