Ernst Jünger et l’Action Française

[Après l’héritage de la philosophie irrationaliste et vitaliste], la seconde racine de la vision du monde de Jünger se situe dans le radicalisme de la droite française. Caractéristique du nationalisme fin-de-siècle : l’accent mis sur l’action. Les Français Maurice Barrès et Charles Maurras ont été considérés comme les représentants de ce nationalisme « intégral ».
L’Action française a été créée vers la fin du XIXe siècle à l’initiative de quelques intellectuels. C’était une organisation politique de type « ligue », une unité d’action hiérarchisée. De telles unités d’action, du type de l’Action Française, ont été plus tard fondée en Italie (Liga) et en Allemagne (Bünde). L’Action Française s’efforçait de développer une doctrine unitaire, qui avait manqué aux mouvements radicaux de droite antérieurs.

L’un des principaux créateurs de cette doctrine fut Maurras. D’après Nolte, le sentiment philosophique fondamental chez Charles Maurras était la peur, non pas au sens où l’entendent les philosophes de l’existence, mais une peur circonstantielle, une peur face à la situation présente. C’est sur cette base que Maurras distingue ce qui est politiquement bon de ce qui est politiquement mauvais ; l’État est menacé par une forme de barbarie dont les caractéristiques sont l’égalité et la liberté. Mais au milieu de toute cette barbarie, il existe un royaume : la patrie française qui, selon Maurras, constitue un héritage. La patrie équivaut à une déesse, qui n’a qu’une seule exigence : le sacrifice total. Au nationalisme de Maurras appartient aussi l’attitude guerrière et la pensée en termes d’élite. On mesure la qualité d’une élite à ses sentiments et ses dispositions nationalistes. C’est simple : les meilleurs constituent l’élite.
Le point de départ de Maurras était donc la patrie, assortie du souci de son existence. La pire menace pour l’existence de la patrie, c’est la démocratie. L’État doit avoir une âme ; cette âme implique la conscience de soi et une solide dose de force, en quantité importante. L’État idéal rêvé par Maurras est aristocratique et autoritaire. Parmi les ennemis de cet État, outre la démocratie, on compte le libéralisme, le socialisme, le communisme et l’anarchisme : d’après Maurras, autant d’expressions différentes de la même idée révolutionnaire, dont le noyau central est individualiste.
C’est ici que l’on peut constater que la structure fondamentale du nationalisme intégral français ressemble, dans ses caractéristiques majeures, au « nouveau nationalisme » de Jünger (force potentielle : la patrie ; force déclenchante : le groupe élitaire qui a intériorisé le nationalisme ; forme de gouvernement autoritaire). Si nous ajoutons à notre analyse, outre les objectifs négatifs mentionnés ci-dessus, l’aspiration positive au pouvoir du groupe élitaire – grâce à la force et à la volonté qui y sont tapies – alors nous ne pouvons pas ne pas voir le rapport qui existe entre ce culte de la force, les idées-force de l’irrationalisme philosophique et l’insistance de Jünger sur la force (force de l’âme, volonté de puissance).
Jünger juge positivement tous les courants antilibéraux et fascistes, y compris le fascisme français : « …Oui, nous préférons une France fasciste à une France démocratique, oui, nous préférons la France de Maurice Barrès à celle de Barbusse car entre les anciens soldats du Front il y aura plus de dignité et de sécurité qu’entre les avocats et les littérateurs, pour qui la logomachie libéraliste sert de règle à la piraterie… » (Standarte, 12 août 1926).
Jünger perçoit un parallèle entre les efforts du « nouveau nationalisme » visant à renforcer le nationalisme, à trouver un chef, un objectif (une structure nationale) et les moyens adéquats, d’une part, et les efforts de l’intelligence française, d’autre part : « Ce qui, précisément, fait apparaître cette intelligence française si vivante et si fascinante, nous ne l’imiterons pas, parce que si un schéma intellectuel peut bel et bien être repris, on ne peut pas reprendre la vie elle-même. Celle-ci doit émerger et croître sur notre propre sol » (Arminius, 7 août 1928).

Ernst Jünger et Georges Sorel

Nous avons déjà eu l’occasion de constater que les théories de Sorel ont été bien présentes aux sources du fascisme italien. Comme nous l’avons déjà dit, la plupart des courants ayant une imprégnation fasciste possèdent une base théorique commune. Entre les idées de Jünger et les théories de Sorel existent également des corrélations. Dans l’auto-biographie qu’il a rédigée sur sa jeunesse, Jünger mentionne qu’il s’est préoccupé des thèses de Sorel (Brief eines Nationalisten, article rédigé sous le pseudonyme de Hans Sturm dans Arminius, 12 mars 1927). L’influence de Sorel se perçoit tout particulièrement dans Le Travailleur, où la conception sorélienne du mythe politique semble trouver une certaine concrétisation.

D’après Sorel, le concept marxien de révolution, de même que celui de grève générale, doivent être considérés comme des mythes qui incitent aux actes, à la lutte et à l’héroïsme. Le Mythe est également un facteur de cohésion des communautés. L’essentiel, c’est d’avoir la foi dans le mythe. Le fondement de cette adhésion sorélienne à la notion de mythe réside dans la psychologie de l’action de Bergson. Pour Sorel, c’est justement la force qui est le facteur régulant la société. Sorel reconnaissait que la violence était une nécessité, car, par elle, la dégénérescence de la nation pouvait être évitée. Du fait que la violence soit couplée à un grand mythe social, on pouvait l’accepter pleinement, car ce couplage du mythe et de la violence suscitait l’esprit de sacrifice, la négation du moi subjectif et l’héroïsme.

Dans le Travailleur de Jünger, les idées de Sorel trouvent une concrétisation, dans la mesure où l’union du prolétariat se réalise en vue de devenir l’armée combattante d’un nationalisme activiste. Une autre théorie de Sorel présente des similitudes avec l’idéologie forgée par Jünger : celle qui affirme que pour transformer le monde, il faut l’action d’un petit groupe élitaire. L’élite sorélienne sera constituée d’ouvriers de l’industrie organisés en fédérations de combat. Le concept jüngerien du Travailleur, quant à lui, participe d’une conscience nouvelle unissant la force et le nationalisme. Avec l’aide de cette force, les ouvriers, les travailleurs, pourront se hisser au-dessus de la matière. Cette force s’est également révélée dans ces « fédérations de combat », qui ne réclament toutefois pas une organisation aussi précise que les syndicats de Sorel. Ajoutons que les théories élitistes du début du XXe siècle (Mosca, Pareto), que l’on a considérées comme annonciatrices du fascisme, semblent aussi avoir exercé une influence indirecte sur la conception jüngerienne des groupes de base néo-nationalistes. 

Ernst Jünger et Oswald Spengler

Parmi les contemporains de Jünger, Spengler appartient à ces philosophes qui l’ont inspiré dans la formulation de son « nouveau nationalisme ». L’influence de Spengler se retrouve non seulement dans Le Travailleur mais aussi dans les articles rédigés pour les revues néo-nationalistes. Jünger a sans doute bénéficier de l’inspiration du socialisme de guerre de Spengler : selon ce socialisme, la guerre efface les barrières érigées par la conscience de classe : d’une part parce que les soldats partagent les mêmes expériences de guerre et le même nationalisme, d’autre part, parce que le peuple tout entier subit le fardeau économique imposé par l’état de belligérance. Le socialisme, pour Spengler, c’est le Travail et tout véritable Allemand est un Travailleur. Le Travail, dans cette optique, signifie l’accomplissement du devoir et l’esprit de sacrifice. Pour Jünger aussi, le plus haut bonheur du Travailleur, c’était de pouvoir se sacrifier pour une finalité pleine de sens.

Selon Jünger, après que se soit forgé le nouveau concept de Travailleur (Arbeitertum), on verra se forger le nouveau concept du soldat, du guerrier (Kriegertum). Mais Jünger note que les concepts spenglériens ne correspondent pas entièrement à ses concepts à lui. « Depuis Spengler, se répand l’opinion que l’époque des armées de mercenaires est en advenance. Nous ne partageons pas cette opinion, car nous voyons tant dans la Reichswehr allemande que dans le cadre de base de l’armée française des armées de métier mais nous pas des armées de mercenaires » (Der Vormarsch, 10 mars 1928).

Mais Jünger adhère partiellement au concept spenglérien d’histoire, impliquant une évolution dynamique de l’humanité : « C’est une nouvelle manière d’appréhender les choses, une nouvelle manière d’arraisonner le réel, on y reconnaîtra une nouvelle dynamique. Ce sentiment s’exprime dans les paroles mêmes de Spengler, lorsqu’il parle d’une transformation « copernicienne » dans le regard que nous portons sur l’histoire. C’est vrai : dans sa façon de voir, nous percevons une tendance nouvelle, un nouvel arraisonnement, pour lequel la jeunesse allemande doit être reconnaissante, même si elle assez chiche pour reconnaître ce qu’elle doit à d’autres en ce moment » (Widerstand, août 1929).

Déjà en 1925, Jünger exprime sa joie que de réels efforts sont entrepris pour se libérer des théories mécanicistes du darwinisme et que la nouvelle doctrine du vitalisme vient d’être découverte, doctrine qui contient l’idée d’une force vitale créatrice ; « … et Spengler a déployé sous nos yeux, dans son Déclin de l’Occident, une fresque immense, où les cultures, c’est-à-dire les plus grandes unités vitales du monde, s’épanouissent comme des souches végétales, puis se fânent, comme s’il y avait derrière elles une volonté motrice et mystérieuse » (Die Standarte, 25 oct. 1925). Et quand Jünger admet que la Nation recèle en elle certaines « lignes » bien précises (lettre à Friedrich Georg Jünger, 27 août 1922), il ne peut admettre le fatalisme de Spengler : « S’adonner à une telle vision du monde, ne signifie pas qu’il faille s’abandonner à un fatalisme inactif » (Die Standarte, 25 oct. 1925). Mais l’influence de Spengler est encore plus manifeste dans le fait qu’il est, avec Moeller van den Bruck, un des auteurs les plus chaleureusement recommandé dans les revues néo-nationalistes, mis à part les publicistes appartenant aux cercles mêmes des néo-nationalistes. 

Marjatta Hietala, Vouloir n°123-125, 1995. http://vouloir.hautetfort.com/
(extraits de : Der neue Nationalismus in der Publizistik Ernst Jüngers und des Kreises um ihn 1920-1933, Suomalainen Tiedeakatemia, Helsinki, 1975)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s