Le centenaire de Léon Bloy Un belluaire devant les porchers 2/2

Il convient toutefois de ne pas se méprendre sur cette hostilité de circonstance au lupanar, ce dernier étant avec I’Église le pôle ou s’épanouit le plus certainement la féminité. De celle-ci, Bloy ne veut connaitre que les deux manifestations radicales de la sainte, qu’il vénère, et de la prostituée, qu’il épouserait presque. D’un coté, Anne-Catherine Emmerich et Angele de Foligno, dont le Livre des visions et instructions a été traduit par son pauvre et grand ami Ernest Hello; de l’autre, Anne-Marie Roulé (dans un registre plus convenable, il y aura aussi Berthe Dumont, qui mourra du tetanos dans d’atroces souffrances et, surtout, Jeanne Molbech, avec qui il se marie en 1890 et dont il aura quatre enfants). En ces sujets comme sur tous les autres, Léon Bloy pense absolument : « Il n’y a donc pour la femme, créature temporairement, provisoirement inférieure, que deux aspects, deux modalités essentielles dont il est indispensable que l’Infini s’accommode : la Béatitude ou la Volupté. Entre les deux, il n’y a que l’Honnête Femme, c’est-à-dire la femelle du Bourgeois, le réprouvé absolu qu’aucun holocauste ne rédime. »

Sous le signe de Dieu

Voué à la pauvreté, parfois à la misère, Bloy ne voyage guère. Sa vie se déroule pour l’essentiel à Paris et dans sa banlieue – il déménage fréquemment, de chambres en pavillons, ce qui le conforte dans l’idée que les hommes se divisent en deux catégories irréconciliables : les locataires et les propriétaires. L’ « entrepreneur de démolitions » – profession qui figure sur sa carte de visite – . selon qui les écrivains se divisent également en deux catégories, les belluaires et les porchers, part néanmoins au Danemark en 1891 pour donner une série de conférences littéraires célébrant « les funérailles » de son vieil ennemi, le naturalisme (Zola, les Goncourt, Daudet, Maupassant). et la réaction spiritualiste censée l’avoir trucidé (Baudelaire, Barbey, Huysmans, Villiers, Verlaine). Zola siège ainsi sur « son trône fangeux de potentat des intelligences démocratiques » – « romancier de la démocratie » étant la « dénomination la plus insultante qu’il y ait pour un véritable artiste » – tandis que Verlaine « est le plus déchirant exemple […] de la vindicte éternelle des brutes contre les entités supérieures ».

Précisément, « tout le reste est littérature », à l’exception des « dernières nouvelles » que Léon Bloy assure trouver dans les commentaires pauliniens de la Bonne Nouvelle, ou puise rien moins que son art poétique, en particulier dans la première Épitre aux Corinthiens (XIII, 12) : « Car nous voyons, à présent, dans un miroir. en énigme, mais alors ce sera face face. A présent, je connais d’une manière partielle, mais alors je connaitrai comme le suis connu. » Autrement dit, le monde dans lequel nous vivons, obscurci par la chute, ne nous dit rien de nous ni des autres, ni de nos actions, ni de nos passions. Le kaléidoscope brisé dans lequel nous évoluons interdit toute perception vraie, forclose, dans le monde invisible auquel nous n’accéderons qu’à la mort. Même notre véritable nom, que nous ignorons, nous sera donné à ce moment-là, comme nous serons dévoilées les interactions surnaturelles dans lesquelles nous avons été pris a notre insu.

La réversibilité des mérites dans la mystique communion des saints – ou les mérites des uns compensent les manquements des autres – compose un monde parallèle, vrai, aux antipodes des apparences terrestres : les actions, les pensées ou les prières de tel domestique, dans l’ordre spirituel, ont possiblement, sans qu’il le sache, une importance infiniment plus grande que celles du Tsar de toutes les Russies. Lorsque la Montagne pelée entre en éruption, en 1902, il note : « Premières nouvelles de l’immense catastrophe de la Martinique. Trente mille morts en quelques secondes, à l’heure précise de la communion de Véronique. Le hasard n’existant pas, cette extermination était indispensable pour que fut contrebalancé, dans l’infaillible Main, l’acte prodigieux de notre enfant. Il ne fallait pas une victime de moins à cette innocente et le volcan, depuis des siècles, attendait son signe. » Bernanos, qui est avec Maritain et Massignon l’un des plus admirables disciples de Léon Bloy, considérera que nous ne mourons pas de notre mort, mais de celle d’un autre, dont nous ignorons tout.

Le visionnaire halluciné

Il en est de même du cours obscur de l’Histoire que les savantasses du XIXe siècle feignent de circonscrire alors qu’une bergère illettrée en sait plus qu’eux. Cain Marchenoir, le porte-parole de Léon Bloy dans Le Désespéré, se veut ainsi « le Champollion des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins dune révélation par les symboles… » La scansion qu’il propose est rythmée par des périodes ou des personnages jugés, a la lettre, révélateurs – son premier livre, consacré a Christophe Colomb, s’intitule Le Révélateur du globe : Bas-Empire romain Byzance et Constantinople, Moyen Age, Révolution de 1789 mais aussi Christophe Colomb donc, Marie-Antoinette et Napoléon. Le premier apporte I’Évangile aux Américains avant d’être trahi par les colons ; la seconde incarne la déchéance d’un régime à bout de souffle; le troisième, enfin, fait figure de mystère prodigieux, rassemblant en lui toutes les interrogations messianiques d’un Léon Bloy plus que jamais en attente du dénouement final – dans sa dramaturgie intime, l’Empereur joue en quelque sorte le rôle de la Révolution française pour Joseph de Maistre : « père de tous les lieux communs du XIXe siècle », « imbécile du plus foudroyant génie » mais… « Face de Dieu dans les Ténèbres ».

Veilleur de la montagne, Bloy scruta longtemps la conflagration finale d’où surgirait le Consolateur. Il ne le verra pas de ses yeux de chair et mourut un 3 novembre, il y a cent ans cette année, dans la demeure qui fut celle de Charles Péguy, Bourg-la-Reine… Le visionnaire halluciné nous laisse une leçon de ténèbres, sous les éclairs du Vendredi saint, mais il a rompu le grand silence qui se fit alors par des éclats de rire dévastateurs, presque pascals, au point de mêler au tragique le plus noir le comique le plus haut, comme Céline le fera quelques années plus tard. Finalement, à le lire, il n’est plus de tristesse, pas même de n’être pas des saints.

Rémi Soulié éléments N°167 Août-septembre 2017

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