Le centenaire de Léon Bloy Un belluaire devant les porchers 1/2

Il y a tout juste cent ans, en novembre 1917, Léon Bloy disparaissait, laissant derrière lui une ouvre de feu. Rien ne le résume mieux que les titres qu’il avait lui-même donnés aux extraits de son Journal publié de son vivant : Le Mendiant ingrat, Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, Le Pélerin de I’Absolu...

Rabelais prouve le caractère « hénaurme » de Léon Bloy, tant d’un point de vue méthodologique que fondamental. Tout d’abord, dans la plus pure pensée bloyenne, le temps n’a pas d’être, à la différence de l’éternité divine il faut, pour le comprendre, s’habituer à vivre autant que possible sous le régime de l’éternel, de l’infini et de l’absolu : ainsi la bataille de la Marne, selon lui, a-t-elle été remportée grâce à la prière d’une petite fille qui n’est pas encore née. Nous sommes donc invités à faire fi de ce qui, pour des esprit superficiels, relèverait de l’anachronisme.

La preuve est encore plus éclatante sur le fond, deux exemples suffisant à l’attester dont l’usage du registre scatologique inspiré du fameux chapitre XIII de Gargantua : « Comment Grandgousier congneut l’esprit merveilleux de Gargantua à l’invention d’un torchecul ». Dans La Femme pauvre, Pélopidas Gacougnol assène à la jeune Clotilde Maréchal : « […] il n’y a que deux philosophies, si on tient absolument à ce mot ignoble : la spéculative chrétienne, c’est-à-dire la théologie du Pape, et la torcheculative. » Le chapitre XVI du même chef-d’ouvre justifie également cette vision singulière. En ce temps-la, « le peuple de Paris » était déjà « tant sot, tant badaud, et tant inepte de nature » que Gargantua le gratifia d’un surabondant pissat au point de noyer « deux cent soixante mille, quatre cent dix et huit (personnes), sans les femmes et petits enfants ». Pour que Léon Bloy apparaisse en gueuserie – en majesté serait un contresens -, il suffit de remplacer l’urine par de l’eau bénite ou du sang, celui de la Passion ou du Pauvre, ce qui revient au même, lequel désigne aussi dans l’alchimie synesthésique bloyenne l’argent, ou l’or. Bloy noie sous un déluge de théologie il éprouve « la plus douce poétique consolation » lorsque I’océan engloutit « des milliardaires » embarqués sur le Titanic; il empale – dans sa bien nommée revue Le Pal; il brûle – d’où son commentaire de l’incendie du Bazar de la Charité ou périrent femmes et petits-enfants : « Enfin un commencement de justice. »

L’ivresse du verbe sans modération

Périgourdin de Périgueux où l’on doit entendre résonner « gourdin » et « gueux » -. Léon Bloy nait en 1846, l’année de l’apparition de la Vierge à La Salette, et meurt en 1917, l’année de la prophétie de Fatima et de la révolution bolchevik. Autant dire qu’il passera sa vie à déchiffrer d’une manière toute personnelle le symbolisme mystique et les signes providentiels a I’oeuvre dans l’Histoire, tout en vilipendant ses contemporains aveuglés par la bêtise démocratique, libérale et scientiste. Bloy vit dans et par l’Absolu : « Je déclare mon irrévocable volonté de manquer essentiellement de modération, d’être toujours imprudent et de remplacer toute mesure par un perpétuel débordement ». déclare-t-il dans le premier numéro du Pal. Cela vaut manifeste. Qui verrait toutefois en lui un polémiste ou un pamphlétaire se condamnerait, sur un mode universitaire finement condamné par Péguy – et par Bloy lui-même lorsqu’il raille, par exemple, les « investigations vermiculaires » des chartistes – à ne rien entendre à sa vocation d’artiste pèlerin telle qu’il l’illustra dans ses romans, son journal, ses contes, ses poèmes en prose, ses articles et ses essais.

Bloy est un enragé pétroleur que sa révolte anarchiste aurait pu conduire droit à la Commune s’il n’avait décidé, la grâce aidant, que « tout ce qui arrive est adorable » et dirigé vers le Ciel plutôt que vers la terre quelques louanges, certes, mais surtout des imprécations : « Je suis entré dans la vie comme un aventurier, ayant perdu la foi, n’ayant pas un sou, envieux, ambitieux, paresseux et sensuel. Avec un tel bagage, je ne pouvais manquer de devenir un parfait socialiste et c’est précisément ce qui est arrivé. » Aventurier sans le sou et sensuel, le « mendiant ingrat » le restera mais son aventure politique et spirituelle s’élèvera depuis les infernaux paluds de la cité des hommes jusqu’au « firmament de splendeurs différenciées » de la vision béatifique.

La raison en est simple mais déterminante : Bloy rencontre en 1867 son voisin de la rue Rousselet, Barbey d’Aurevilly, qui lui donne notamment à lire ses Prophètes du passé écrit à la gloire des grandes figures du catholicisme contrerévolutionnaire et légitimiste; le « communard d’avant la Commune » abjure alors ses idéaux de jeunesse et se convertit à un christianisme flamboyant, féodal, médiéval, anticlérical, anti-moderne, un christianisme dont l’enlumineur qu’il est aussi dessine les vitraux dune façon si originale que, malgré ses protestations répétées d’orthodoxie, l’hérésie semble souvent lui faire escorte – notamment le millénarisme de Joachim de Flore. Que l’on se souvienne de la superbe évocation du Moyen-Âge dans La Femme pauvre : « Le Moyen Âge […] c’était une immense église comme on n’en verra plus jusqu’a ce que Dieu revienne sur terre – un lieu de prière aussi vaste que tout I’Occident et bâti sur dix siècles d’extase ».

L’exégète des lieux communs

Chrétien apocalyptique, Bloy en appelle au feu du ciel, il voudrait hâter le règne du Paraclet ou la parousie afin que la terre soit purgée de ses iniquités, en particulier, diront les mauvaises langues, celles de ses créanciers à son endroit. Il se livre alors a des exégèses bibliques sous la direction de l’abbé Tardif de Moidrey afin de déchiffrer les desseins de la Providence sur lui et sur le monde, mais il faut reconnaitre qu’elles sont moins convaincantes que son Exégèse des lieux communs, dictionnaire des idées reçues que colporte avec une infaillibilité pontifiante chacune des innombrables émules de Tribulat Bonhomet : « J’ai la loi pour moi », « On dirait qu’il dort », « De la discussion jaillit la lumière », « Il faut être de son siècle », la plus lapidaire étant : « Tous les hommes sont frères : voir le numéro CL, où je crois avoir épuisé la matière ».

Nul doute qu’aujourd’hui il se pencherait sur d’aussi abyssales sentences que « La démocratie n’a pas de prix mais elle a un coût », « Le déficit ne doit pas dépasser 3 % du PIB », « Il ne faut pas confondre populaire et populiste », etc. Outre le Connétable des lettres, ses maitres Blanc de Saint-Bonnet – un autre familier de la douleur – et Joseph de Maistre – « le dernier des Pères de l’Église » – lui ont appris le dégoût de la démocratie et de la République. La première, où des « Acéphales » sont élus « pour chevaucher un peuple de décapités » ; la seconde, dont Brasillach se souviendra sans doute, « pubère sans virginité tombée du vagin sanglant de la Trahison, Jézabel de lupanar fardée d’immondices […] république des marchands de vin et des souteneurs. »

À suivre

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