Thibon, Klages et Nietzsche

Vanitas

[Ci-dessus : Grain terminal de chapelet en ivoire, figurant un crâne humain sur une face, le visage du Christ sur l’autre, XVIIIe s. Ce modèle biface ou janusien, allégorie de la Résurrection comme instrument de réversibilité de la mort, s’inscrit dans la tradition artistique des Vanités. Coll. P. Bergé-YSL, expo. 2010, Paris]

Parmi ceux qui ont salué la disparition de Gustave Thibon, il en est apparemment peu qui ont lu son premier livre, consacré à Ludwig Klages, et moins encore qui ont mesuré l’importance que cet auteur a pu avoir dans la formation du sage, philosophe et poète-paysan français. Ils ont au moins une excuse : l’immense auteur que fut Klages (1872-1956) est d’autant plus ignoré du public français que son œuvre majeure, Der Geist als Widersacher der Seele (L’Esprit comme adversaire de l’Âme, Barth, Leipzig, 1929-32), qui ne compte pas moins de 4 volumes [1], n’a jamais été traduite de ce côté-ci du Rhin.

Voyant dans l’Esprit et l’Âme deux éléments radicalement antagonistes, Klages dénonçait l’Esprit comme extériorité pure, raison desséchante, intelligence analytique « qui glace et décompose, vouloir qui sépare et détruit », abstraction qui veut à tout prix brider la vie. Il affirmait que l’activité « parasitaire » de l’intellect a rompu le rythme naturel de la vie de l’Âme et rendu l’homme étranger au cosmos. Gustave Thibon découvrit son œuvre par l’intermédiaire de Jacques Maritain, qui lui fit aussi connaître son principal disciple, Hans Prinzhorn (c’est à la mémoire de ce dernier qu’est précisément dédié le livre publié par Thibon en 1933, La science du caractère : L’œuvre de Ludwig Klages) [2]. Cette découverte fut pour lui un événement. Klages n’était pourtant pas un auteur chrétien, c’est le moins que l’on puisse dire. Depuis Nietzsche, écrit Thibon, « aucun auteur n’avait traité le christianisme avec une hostilité aussi passionnée. Les invectives de Klages s’élèvent souvent jusqu’au lyrisme. Le christianisme est l’arme la plus puissante et la plus empoisonnée de l’Esprit ; au cours de sa longue et terrifiante histoire, il a immolé au Moloch acosmique les plus saintes énergies de la vie : tous les maux dont l’humanité souffre depuis vingt siècles et dont elle va mourir bientôt sont son œuvre directe et spécifique. Haine de la vie, ressentiment de l’impuissance envieuse, sexualité “désanimée”, volonté de puissance dévorante et destructrice, tels sont les stigmates indélébiles du caractère paulinien, prototype du caractère chrétien » [3].

En 1933, Thibon n’en voit pas moins en Ludwig Klages un « observateur vraiment génial, le plus étonnant visionnaire des profondeurs concrètes de l’âme qui ait paru depuis Nietzsche » [4]. Et dans ses entretiens avec Philippe Barthelet, plus d’un demi-siècle plus tard, il dira encore que l’œuvre de cet auteur reste pour lui remplie d’« innombrables aperçus prodigieux sur l’âme, les images originelles, le rêve, la psychologie profonde et les mobiles opposés aux instincts » [5]. Je ne fais cette remarque que pour évoquer l’hypothèse que la pensée de Klages, tout comme celle de Nietzsche d’ailleurs, n’a sans doute pas été étrangère à la si particulière germination de la foi chez Gustave Thibon. On sait que Dieu était pour lui surtout présent « sous la forme de l’absence » et qu’il aimait avant tout le Christ crucifié, ce Christ en agonie qui s’écrie : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » (« Sur la Croix, dit Thibon, Dieu désespère de lui-même et, si j’ose dire, meurt athée »). Mais c’est aussi à ce Dieu coupable de s’être abandonné lui-même que Thibon prônait un total abandon. Abandon à l’inconnu, abandon sans conditions : « Faites infiniment crédit à Dieu, même à l’heure où il semble faire faillite ». « Il faut aimer Dieu comme s’il n’existait pas », disait déjà Simone Weil. Thibon confessait, lui : « Dieu a d’abord été pour moi puissance et loi ; puis lumière et amour ; enfin absence et nuit ». Absence et nuit ! Dieu inconnu, inconnaissable, Dieu « sans fond ni appui ». On pense à la théologie négative, et aussi à la mystique d’un Maître Eckhart. Thibon, qui aimait à se référer à saint Jean de la Croix, le « docteur de la nuit », tendait vers la lumière absolue qui aveugle plus encore qu’elle n’éclaire. Le soleil noir !

« Je n’ai pas de mépris pour le paganisme, avait-il écrit. J’ai même une secrète préférence pour le polythéisme, face à un monothéisme impur et prématuré, source de tous les fanatismes ». Et encore : « Je n’aime guère les époques chrétiennes des destructeurs d’idoles et des pourfendeurs du paganisme ». C’est dire combien sa pensée ne se laisse pas enfermer dans des catégories hâtives, combien la foi n’était chez lui ni sectaire ni facile, lui qui déclarait avec force ne pouvoir supporter ni ceux qui ne cherchent pas Dieu ni ceux qui s’imaginent l’avoir trouvé. Selon le mot de Guitry, Thibon « doutait en Dieu ». Qu’il soit permis à quelqu’un qui croit en dehors de Lui, de saluer sa mémoire avec une particulière affection.

Alain de Benoist, La Nef n°114, 2001.

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notes en sus :

1 : L’édition originale (éd. Johann Ambrosius Barth, Leipzig, 1929-1932) est en 4 tomes et 3 parties : 1) Leben und Denkvermögen ; 2) Die Lehre vom Willen ; 3) Die Wirklichkeit der Bilder : partie I) Die Lehre von der Wirklichkeit der Bilder ; partie II) Das Weltbild des Pelasgertums. Un index (Gesamtverzeichnis) de 45 p. fut publié en 1933. Le texte est rassemblé dans les deux premiers volumes des œuvres complètes (Bouvier, 1969, 1974) ; il est complété par une postface du commentateur Hans Eggert Schröder.

2 : Cette dédicace au psychiatre de Heidelberg, Hans Prinzhorn (plus connu pour son livre sur l’art des malades mentaux, Expressions de la folie [1922], salué par Ernst ou Klee), n’est pas seulement relative à son brusque décès le 11 juin 1933 : elle donne la clef de l’intérêt porté sur Klages (c’est d’ailleurs sur Prinzhorn que se termine l’étude de Thibon). Non pas simplement parce que Prinzhorn se montre le plus significatif disciple de Klages, mais aussi en ce qu’il tempère son dualisme métaphysique et ouvre à la question de l’âme. Se réclamant d’une  médecine compréhensive de la personnalité comme unité indissoluble physique et morale (Leib-Seele Einheit).

3 : cité par Philippe Baillet, « Monte Verità, 1900-1920 : une “communauté alternative” entre mouvance völkisch et avant-garde artistique », Nouvelle École nº52, 2001, p. 125 (citation tirée de l’étude sur Klages de 1933, pp. 236-237).

4 : ibidem, p. 125 (citation issue de la p. 17 de l’étude de 1933).

5 : ibidem, p. 125 (citation issue des pp. 129-130 de l’édition de 1988).

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/17

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