Qu’est-ce que l’identité ? Pour en finir avec les sophismes 2/2

Disant cela, Descombes n’écarte pas objection héraclitéenne à l’intangibilité de P’identité. Rien n’est fixe, rien n’est immuable, tout est flux. C’est ce que proclament les philosophies de la différence. Ainsi il ne pourrait y avoir de l’identité que dans le monde idéal et idéaliste des Idées platoniciennes, pas dans le monde réel. Voila I’argument physique contre l’identité. Mais il y a aussi un argument logique, formulé par Wittgenstein (quand bien même, on le verra, les choses sont chez lui aussi complexes ironiques que chez Epicharme) : « Identité : soit dit en passant, dire de deux choses qu’elles sont identiques est un non-sens, et dire d’une chose qu’elle est identique à elle-même, c’est ne rien dire du tout. »

Attention cependant : ce que récuse Wittgenstein, ce n’est pas l’identité, c’est la réponse que lui donnée l’histoire de la philosophie. Logicien redoutable, le philosophe de Cambridge postule au contraire qu’un objet ne peut avoir qu’un nom propre. Autrement dit, ce qui fonde l’identité des objets, c’est l’identité du signe. Le nom propre, c’est donc le premier des critères d’identité ; c’est un critère grammatical d’identité. En tant que tel, il est singulier.

Problème : on a pris I’habitude de considérer que l’identité est plurielle. C’est le mot de Marc Aurele : « Ma cité et ma patrie, en tant qu’Antonin, c’est Rome ; en tant qu’homme, c’est le monde. » Mais comment le « moi » pourrait-il ainsi se démultiplier ? On ne peut demander à un cercle d’être carré, pas plus qu’on ne peut exiger du singulier d’être pluriel. C’est philosophiquement intenable. C’est bien pourtant ce que I’on demande de nos jours à l’identité. Plurielle, elle est censée nous prédisposer à faire bon accueil à I’Autre. Une identité, c’est raciste ; plusieurs, c’est antiraciste.

Les peuples comme personnalités morales

Les historiens, grands déconstructeurs de l’identité, procèdent ainsi. Ne passent-ils pas leur temps a affirmer que telle ou telle tradition, que l’on croit vieille comme le monde, est de création récente ? Oui-da. Mais certaines de ces traditions remontent à la nuit des temps. Qu’est-ce qui fonde alors l’identité ? Plus encore que son antériorité, son indivisibilité. La règle d’or de Willard Van Orman Quine, logicien américain, le dit à sa manière : « No entity without identity. » Pas d’entité sans identité. C’est parce qu’il y a identité qu’il y a peuple. Sans cela, il n’y a qu’une collection d’individus pris nominalement. Or, comme le souligne Descombes, un groupe nominal, considéré d’un seul point de vue taxinomique, n’a pas d’histoire collective.

Mais cela ne suffit pas aux historiens, qui parlent encore de roman national. On nage ainsi en pleine fiction. Si l‘identité est narrative, comme le voulait Paul Ricoeur, auteur de Soi-même comme un autre (1990), alors on peut (se) raconter n’importe quoi. Autant écrire des romans, fussent-ils historiques. À raisonner ainsi, les historiens montrent qu’ils ne connaissent pas la logique la plus élémentaire et en ignorent les puissantes vertus clarificatrices. Car à refuser de parler d’identité collective, cela revient tout simplement à s’interdire de faire de I’histoire. Si l’histoire est toujours changeante, comment pourrais je faire de l’histoire, puisque son sujet est insaisissable? Poussé jusqu’au bout, ce raisonnement sophistique conduit à nier l’histoire d’un peuple, la France par exemple, parce que la France n’est plus que le nom du changement permanent d’un peuple nominalement français. Non seulement la France cesserait d’être la France, mais elle ne pourrait faire l’objet d’aucun travail de recherche historique. Il faut au contraire postuler l’inverse, comme pour le fleuve héraclitéen : c’est parce que les générations se renouvellent qu’il y a peuple, sinon le peuple cesserait d’exister.

Pour résoudre les « embarras de l’identité », Descombes avance une piste : pourquoi ne pas voir les peuples comme des personnalités morales? Pour cela, il n’est pas inutile de s’appuyer sur I’œuvre du grand historien des idées, Ernst Kantorowicz. Avant d’en arriver à sa célèbre distinction sur « les deux corps du roi », il a dressé la généalogie du concept de personne morale a partir de l’Église médiévale. Si l’Église n’est pas mortelle, c’est qu’elle est un corps mystique ; les croyants peuvent être un corps naturel, mais ce qui assure la perpétuité de ce corps naturel, c’est le corps mystique. Ainsi la pensée médiévale pourrait-elle nous aider, en postulant que, si la matière du peuple change, sa forme, elle, demeure. De la sorte, nous pouvons renaitre changés à l’identique, comme le voulait le mathématicien Jacques Bernoulli. Ce qui pourrait constituer une définition de l’identité des identitaires, même si elle est « impossible et inutile ».

Vincent Descombes, Les embarras de I’identité, Gallimard, 304 p., 22 €.

photo : Le film 300 a beaucoup fait gloser, trop de stéroïdes et trop d’anabolisants. Certes. Mais du moins a-t-il eu le mérite de porter à la connaissance d’une jeunesse déracinée un épisode fondateur de l’épopée européenne : la bataille des Thermopyles, il y a tout juste 2500 ans.

Francois Bousquet éléments N°190 juin-juillet 2021

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