Qu’est-ce que l’identité ? Pour en finir avec les sophismes 1/2

La plupart des philosophes et historiens se font une conception molle de l’identité, la seule légitime : elle serait plurielle, fluctuante, liquide, négociée. Raisonner ainsi, c’est s’interdire de poser la question du « Qui sommes-nous ? » – la seule qui se pose dramatiquement à nous en cet âge qui se voudrait post-identitaire. Alors, qu’est-ce qu’une identité collective ?

L’identité, c’est comme le temps selon saint Augustin. Rien de plus difficile à saisir. « Quand on ne me demande pas de définir ce qu’est le temps, disait l’évêque d’Hippone, je sais parfaitement ce que c’est. Mais si l’on me demande de le définir, je ne le sais plus. » Ainsi de l’identité. Elle fait partie de ce que Pascal appelait les mots primitifs « qu’il est impossible et inutile de définir ».

Pourquoi inutile ? Parce qu’aucune définition ne peut les rendre plus clairs que ce qu’ils disent en soi. Et ce que dit l’identité en soi, c’est qu’elle ne peut pas être relative ; c’est qu’elle est indivisible. Ce que tout un chacun perçoit confusément, mais que la plupart des philosophes démontent avec des sophismes polis comme de l’orfèvrerie. Ces numéros d’illusionniste durent depuis au moins le siècle de Périclès.

C’est l’exemple fameux du bateau de Thésée que Plutarque a longtemps porté à la connaissance du public cultivé. Ce bateau fait I’objet de quantité de spéculations. Pieusement conservé à quai, il a vu toutes ses parties, les unes après les autres, remplacées. Vient un jour où il ne contient plus aucune pièce d’origine. Est-il le même ou un autre bateau ? Un autre, répondent en majorité les philosophes, qui chérissent les paradoxes comme d’autres les trompe l’oeil ; le même, disent les gens ordinaires. En quoi ils ont raison : le vaisseau de Thésée n’est pas une essence, mais une histoire.

On se baigne toujours dans le même fleuve

Ce paradoxe ne fait qu’illustrer un dilemme philosophique qui lui est antérieur et que les penseurs qui récusent le concept d’identité appellent l’ « argument de la croissance », auquel le nom d’Epicharme, poète narquois et philosophe présocratique (VIe et Ve siècles avant notre ère), est attaché. Epicharme faisait remarquer que si l’on ajoute ou retranche une longueur à une mesure, cette mesure n’est plus la même que celle de son état antérieur. Ainsi de l’homme qui ne serait plus ce qu’il était hier, ni encore ce qu’il sera demain. Imparable ? Pas dit ! Epicharme était aussi un pince-sans-rire qui savait se moquer de ses sophismes. On lui doit une fable impayable sur le dilemme de l’identité. Imaginons deux personnages : l’un, débiteur, a emprunté de l’argent à l’une de ses connaissances, devenue son créancier. Or, le premier n’a jamais remboursé le second. Un jour, les deux hommes se croisent dans les rues d’Athènes. Au créancier qui l’interpelle, le débiteur lui rétorque qu’il ne lui doit rien, car il n’est plus le même homme que celui qui lui a emprunté de l’argent. C’est en effet, selon l’argument de la croissance, un autre homme. Furieux, le créancier moleste son débiteur, qui porte l’affaire devant les tribunaux. Que fait le créancier ? Eh bien il réplique aux magistrats qu’il n’est plus l’homme qui a frappé son débiteur, mais un autre. L’arroseur arrosé en somme.

Cet exemple est tiré d’un livre limpide dont on n’a jamais eu l’occasion de parler dans les colonnes d’Eléments : Les embarras de l’identité (2013), œuvre d’un de nos plus solides philosophes, Vincent Descombes, qui, depuis Le Même et I’Autre (1979), aura contribué comme nul autre a clarifier les enjeux de la pensée contemporaine. L’identité était un mot fait sur-mesure pour lui.

Définie a minima, l’identité, c’est « une chose qui possède la vertu d’être elle-même », Il y a une identité de l’identique (c’est le sujet de la philosophie) et une identité de l’identitaire (c’est notre sujet). Cette chose qui possède la vertu d’être elle-même est-elle en mesure de résister à l’argument de la croissance (ou de la décroissance – c’est le même)? Autrement dit : si je change, suis-je le même homme ? Oui, affirme Descombes. Je change surement dans ma composition, mais je reste moi-même. N’est-il pas dans la nature de l’homme de changer de composition ? N’est-ce pas cela qui fonde son identité ? On n’est homme que parce qu’on nait, grandit et meurt. Faute de quoi, on serait autre chose : des dieux immortels par exemple.

Autre topos : le fleuve héraclitéen dans lequel on est censé ne jamais se baigner deux fois. À la vérité, le fleuve ne perd nullement son identité parce que des eaux nouvelles s’y écoulent. Au contraire, il n’est jamais autant lui-même que lorsque les eaux s’y écoulent. C’est seulement lorsque les eaux ne s’écoulent plus qu’il cesse d’être lui-même : par exemple un lac ou un fleuve asséché.

À suivre

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