DÈS 1919, LA TERREUR ÉTAIT DÉNONCÉE 

1973 : le premier tome de L’Archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne sort en librairie.

1968 : le soulèvement de Prague est réprimé dans le sang.

1956 : répression de la révolte de Budapest.

1947: parution de J’ai choisi la liberté, de V.-A. Kravchenko.

1941 : Arthur Koestler publie Le Zéro et l’infini.

1936 : André Gide publie Retour d’Urss.

Telles sont les grandes dates des prises de conscience successives de l’oppression soviétique par l’opinion publique. Dès 1919 pourtant, Karl Kautsky avait publié à Paris Terrorisme et communisme. La Révolution d’Octobre n’avait que deux ans et déjà, on savait.

On aurait dû savoir.

Les paupières lourdes, que Pierre Rigoulot, l’un des animateurs de la revue Est et Ouest vient de faire paraître aux éditions universitaires, est sous-titré : Les Français face au goulag, aveuglements et indignations. « Aveuglements », tel est bien le mot qui convient pour décrire l’attitude des intellectuels français qui ont attendu Soljénistsyne pour opérer un repli, non pas idéologique d’abord, mais davantage dialectique, après des décennies de fol et criminel égarement sur la réalité soviétique. Car dès 1919, on savait. Non seulement on connaissait les crimes qui avaient été perpétrés, mais tous les éléments de preuve et toutes les analyses existaient, qui démontraient comment la terreur avait été érigée en système de gouvernement.

Que le Parti communiste n’ait pas assuré à ces informations une large diffusion n’étonnera pas : son fonds de commerce était en cause. Que le vulgum pecus ait été pour une large part abusé, la propagande en porte la plus large responsabilité. Mais que tous ceux qui avaient accès à l’information l’ait, soit tenue pour pure calomnie, soit ignorée par conviction idéologique dépasse l’entendement.

En 1919 donc, Kautsky publie Terrorisme et communisme, Il y dénonce la Tchéka et évoque un premier bilan de 6 000 victimes de la révolution, Surtout, il explique déjà que la Terreur n’est pas une simple étape dans le processus révolutionnaire, mais une méthode de gouvernement:

– « Fusiller, écrit-il, tel est l’alpha et l’oméga de la sagesse administrative des communistes. »

Il ajoute :

– « Leur pouvoir dictatorial ne se laisse concevoir que comme régime absolu de violence, d’un individu ou d’une petite organisation solidement bâtie. »

« À la même époque, raconte Pierre Rigoulot, paraissent Mes tribulations dans la Russie des Soviets, de Victor Tchernov, qui fut président de l’assemblée constituante dissoute par les bolcheviks, et Les prisons soviétiques, un mémorandum du Comité exécutif de la conférence des membres de la Constituante en Russie. »

L’ouvrage dénonce les ravages de l’épuration, qui fait massacrer les parents, grands-parents, enfants et tous les proches de l’accusé, au nom de la responsabilité collective.

Beaucoup des critiques initiales sur le nouveau pouvoir en Russie proviennent de la gauche socialiste. Leurs organisations internationales facilitent la circulation de l’information. Du moins en circuit fermé. Car quand le 22 septembre 1920, des émigrés russes de gauche lancent un appel « au prolétariat de l’Europe occidentale », puis, le 6 mai 1921, à tous les partis socialistes d’Europe, l’écho est faible.

C’est au début des années 20 qu’apparaissent les premières mentions de camps de déportation. La brochure Tchéka, publiée aux alentours de 1922 par des socialistes-révolutionnaires, consacre un chapitre au camp de concentration de Kholmogory, dans la région d’Arkhangelsk :

« De mai à novembre [1920], trois mille personnes y sont passées ; au mois de novembre, on comptait mille deux cents détenus [ … ] Ce n’est pas sans raison que ce camp garde le surnom de Camp de la mort. »

On estime aujourd’hui que deux camps avaient été ouverts dès 1918, huit en 1920, cinquante six en 1922. En 1924, les prisons abritent un million de détenus ! Comme le disait Marcel Cachin, délégué de l’Internationale communiste à son retour d’URSS : « Rien pour un Français n’est à renier dans la révolution russe qui, dans ses méthodes, dans son processus, recommence la Révolution française. »

• Pierre Dhuisy Le Choc du Mois  Octobre 1991

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