Les Immémoriaux (1907) 2/3

[Ci-dessus : couverture des Immémoriaux, 1966, avec Deux nus sur la plage de Tahiti (détail) par Paul Gauguin, 1892 [Honolulu Museum of Art]. Dans ce long poème en prose qui chante les Maoris des temps oubliés, Victor Segalen s’attache à peindre l’agonie d’une civilisation, symbolisée par « le Parler Ancien », faite de sagesse et de joie, que vient supplanter l’austère religion des « Hommes au Nouveau Parler ». Malgré les avertissements de son ancien maître Paofaï, le jeune prêtre païen Térii, vaincu par les sarcasmes de ses amis, se laissera à la fin convertir, et se fera serviteur du dieu importé…]

« Tout poète lyrique, en vertu de sa nature, opère fatalement un retour vers l’Éden perdu », a écrit Baudelaire. Ce paradis perdu, Segalen l’a retrouvé en interprétant les cicatrices de l’histoire dans l’image qu’il nous donne des îles d’autrefois. C’est bien sa version de l’âge d’or et de l’Éden qu’on voit transparaître dans Les Immémoriaux. Les Tahitiens d’autrefois vivaient dans une parfaite entente avec le surnaturel et leurs dieux. Contrairement au Christianisme qui bride les instincts et mutile la chair, leur religion n’existait que pour favoriser leur plein épanouissement. Loin d’enseigner que la vie est une vallée de douleurs, les anciens dieux polynésiens apprenaient aux hommes à cultiver leur joie. Les fidèles n’avaient pas le sentiment d’une rupture entre ce monde et l’autre. Habitués à coudoyer les ombres surnaturelles, bénéfiques ou maléfiques, ils sentaient le monde baigner dans une harmonie perpétuelle. Aucune distance ne séparait le règne du fait de celui du vœu. À chacun selon son désir.

Avec Les Immémoriaux, Segalen exprime, malgré certaines précautions, sa révolte contre l’église de son enfance. Victime d’un milieu dont les contraintes morales ont longtemps pesé sur lui, avant même son départ pour Tahiti, il avait déjà rompu en esprit avec la religion de la souffrance, de la douleur et du malheur. Après la grave typhoïde qui à San Francisco avait failli l’emporter, il ne pouvait nulle part mieux qu’à Tahiti achever une convalescence où l’esprit aussi bien que le corps cherchait sa guérison. C’est là sans aucun doute qu’il prit conscience d’un farouche appétit de vivre qu’il chercha à satisfaire dans tous les domaines du réel. Cette ferveur passionnée pour le réel s’exprime admirablement dans Les Immémoriaux. L’amour dans ce qu’il a de plus physique est naturellement célébré, mais aussi les formes, les couleurs, tous les aspects du monde sensible. On sent que l’artiste s’est donné pour mission de traduire la beauté des choses. Il faut voir là un souvenir de l’exaltation dans laquelle il a vécu, comme en porte témoignage une lettre écrite à un ami quelques années plus tard : « Je t’ai dit avoir été heureux sous les tropiques : c’est violemment vrai. Pendant deux ans en Polynésie, j’ai mal dormi de joie. J’ai eu des réveils à pleurer d’ivresse du jour qui montait… J’ai senti de l’allégresse couler dans mes muscles ». Tahiti restera dans son souvenir comme une base de la joie, comme la patrie du bonheur. Cependant, déjà dans ce livre composé en l’honneur des joies de la terre, on voit apparaître l’idée que le réel n’épuise pas tout le champ du possible. Car enfin, ce paradis perdu, il l’a retrouvé en partie grâce à l’imaginaire. Le présent, l’actuel étaient plus funèbres que joyeux. Ces tableaux de la félicité primitive, le regard intérieur surtout les a recréés. Pour passer de la vue à la vision, il devait recourir à la faculté poétique par excellence, à l’imagination. Avant de rédiger Les Immémoriaux, n’a-t-il pas écrit à propos du Bateau Ivre : « C’est le face à face glorieux avec cet imaginaire absolu dont toute réalité ne semble que le reflet terne » ? Cette idée formulée en termes platoniciens établit donc à la fois une liaison, mais aussi une distinction entre deux plans complémentaires. L’exotisme compris dans un sens plus large devait conduire Segalen à explorer cet autre du réel qu’est l’imaginaire. Cependant l’enquête n’est pas achevée pour autant. Le démon de la connaissance qui pousse le poète à dépasser le réel vers l’imaginaire ne sera jamais satisfait avant d’avoir franchi les limites. L’Empereur Kouang Siu, héros du Fils du Ciel, ouvrage inachevé de Segalen, interroge avec anxiété ses conseillers pour savoir si au-delà du monde n’existe pas encore autre chose, le rien ou l’absolu. Le poète se sent tenu d’aller jusqu’où les forces de l’esprit peuvent atteindre. Alors seulement, peut-être, le merveilleux accord entre nature et surnature, fondement du bonheur des Tahitiens d’autrefois, se réaliserait-il à nouveau dans son cœur. Comme il arrive souvent quand on écrit sur les autres, Segalen a livré la clé de ses préoccupations les plus secrètes en affirmant dans une lettre à Claudel que « Rimbaud a exprimé plus que tout l’indéfinie angoisse humaine aux prises avec la connaissance ».

La découverte, l’exploration et la résurrection d’une culture étrangère ont abouti au livre Les Immémoriaux, mais par un choc en retour caractéristique de l’exotisme, au sens où il l’entend, Segalen s’est livré en même temps à une reconnaissance de son monde intérieur. Approfondir les différences, c’est du même coup prendre conscience de son originalité propre, de ses moyens, de ses intentions. Au moment où il aborde en 1909 l’énorme continent chinois, Segalen sait que le théâtre et le champ de son œuvre sont fixés. Les rapports entre les membres du couple Imaginaire-Réel, entre le couple et leur au-delà, voilà l’enjeu de son combat spirituel. Chacun de ses livres, StèlesPeinturesÉquipéeRené Leys seront des approches de la même Cité interdite.

Équipée est au cœur du problème des rapports entre le réel et l’imaginaire. Le livre a été composé dans l’intention de savoir si l’imaginaire déchoit ou se renforce au contact du réel. Ce n’est pas un journal de voyage, ni la transcription lyrique du voyage, c’est le journal spirituel du voyageur obsédé par une même idée, celle de fonder les prétentions de la littérature à manier la rugueuse matière des choses. Très forte est la tentation de s’enfermer dans la « chambre aux porcelaines », ce « palais dur et brillant où l’Imaginaire se plaît ». Tentation à laquelle a cédé la littérature symboliste qui réduisait le réel au monde intérieur. N’oublions pas que le poète s’est formé dans cette atmosphère, mais Les Immémoriaux prouvent très bien que la séduction du réel était assez puissante pour arracher Segalen à l’intériorité symboliste. Il n’a jamais souscrit au mot de Henri de Régnier : « Vivre avilit ». Le contact avec la Chine, « pays du réel réalisé depuis quatre mille ans », devait mieux encore que les îles polynésiennes le conduire à faire de sa vie un corps à corps avec les éléments du réel. Le voyage a été pour lui la pierre de touche de toute valeur littéraire. C’est dire que si Équipée cerne le problème, les échos du débat sont perceptibles dans tous ses écrits relatifs à la Chine.

La vraie Chine, la Chine centrale et la Chine des confins tibétains, deux grandes chevauchées lui permirent de la connaître à fond. La première fut une sorte d’exploration sportive en compagnie de Gilbert de Voisins, du 9 août 1909 au 28 janvier 1910. La seconde, c’est la mission archéologique qu’il dirigea avec Jean Lartigue et Gilbert de Voisins de février à août 1914. Impossible de tricher avec le réel dans ces conditions. Les terrains souvent impraticables à cheval obligeaient à faire de la sandale et du bâton, symboles du voyage, les instruments nécessaires de la marche. Les obstacles à franchir, les fatigues du chemin, les ascensions où chaque pas est une victoire chèrement acquise accusent le triomphe du réel sur l’imaginaire. Le corps du poète est soumis à une telle épreuve que les mots trop présomptueux crèvent comme des bulles contre la dure écorce des choses. Le réel oblige à une refonte du langage. Et pourtant le réel est beau. Les notes de Briques et Tuiles, les stèles du Bord du chemin, les pages d’Équipée attestent que le poète n’a rien perdu, au contraire, à quitter la chambre aux porcelaines. Le champ du réel est une carrière de chefs-d’œuvre offerte à l’exploration des mots. L’esthétique du divers triomphe dans la variété du spectacle. La stèle Conseils au bon voyageur incite à passer de la montagne à la plaine, de la vallée au plateau, car la jouissance du voyageur s’accroît quand les accidents du réel échappent à l’uniformité. Le spectacle fascinant entre tous pour Segalen est celui que présente la Terre jaune. Il l’a décrite à maintes reprises, et, chaque fois, pour mettre en valeur le caractère inattendu de ses formes. Pics en creux, collines inversées, comme si la croûte terrestre laissait soudain apparaître son revers, tout défie ici l’attente imaginative du voyageur. Mer figée, gant retourné, la Terre jaune est de plus un carrefour d’analogies délectables.

Le Fleuve est un élément capital du réel chinois. Segalen consacre deux textes importants au Yang-tseu : une sorte de monographie indépendante et un chapitre d’Équipée. C’est moins le pittoresque extérieur qui l’attire que la valeur symbolique de cette grande force naturelle barrant de son trait impérieux l’immense empire chinois. « Le Fleuve bien plus que la mer est un lieu poétique par excellence… le Fleuve par son existence fluidique, ordonnée, contenue, donnant l’impression de la Cause, du Désir, est accessible à tous les amants de la vie ». C’est le symbole même du Divers. Le voyageur avisé parviendra aux « remous pleins d’ivresse du grand fleuve Diversité ». L’insistance avec laquelle Segalen revient sur cette figure de la violence et du mouvement nous avertit que le fleuve joue un rôle dans sa mythologie personnelle. Elle est comme le résumé de l’aspect sous lequel le réel apparaît dans le monde du poète. Or ce réel est essentiellement mouvant. Il est très instructif à cet égard de confronter la conception claudélienne du monde à celle de Segalen. Connaissance de l’Est contient bon nombre de poèmes où Claudel exprime la satisfaction du contemplateur devant le spectacle de la densité, de la fixité des choses. Son horreur bien connue de l’infini et de l’illimité l’amène à se construire un monde fermé de toutes parts, un cadastre dont toutes les parties sont étroitement solidaires. Lorsqu’il décrit un temple, il l’enferme dans un lieu géométrique parfaitement circonscrit. Lorsque Segalen s’attaque au même sujet, il fait s’envoler la toiture, se dilater l’espace, éclater le ciel même. « La solidité de ce monde est la matière de ma béatitude », écrit Claudel, tandis que Segalen, dans la stèle Ordre de Marche, imagine de faire défiler pagodes, tours et palais dans un tohu-bohu triomphal. Si forte s’exerce sur lui la séduction du mouvant qu’elle envahit même sa conception de l’architecture chinoise. Il tente de rationaliser une pulsion très profonde en élaborant une théorie personnelle. Il place l’origine de la pagode dans la tente que chaque soir les nomades déployaient au terme de l’étape du jour, et repliaient le lendemain pour un nouveau voyage. Tous les monuments lui paraissent participer de ce caractère provisoire, et hâtif. Ce mode d’architecture, il l’appelle, par opposition à la statique pharaonique, orchestique avec ce que le mot suggère de dynamisme latent. Rien en Chine, dit-il, n’est bâti pour durer, mais pour se modifier, se déplacer. Tout est dans un flux perpétuel. Cette vision héraclitéenne du réel explique sa préférence passionnée pour le Génie du fleuve, gardien de l’Empire sous le Ciel. Le réel donc, qui s’affirme parfois comme une matière rebelle à l’esprit, qui dément si souvent le langage élaboré dans les ateliers de la pensée, n’est jamais arrêté ni fixé dans une forme définitive. Le mouvement perpétuel des choses empêche qu’on leur attribue une valeur absolue. La fréquentation du réel est utile, nécessaire même au poète, parce qu’elle lui confère le droit d’exercer sur le monde l’empire des mots, mais le langage ainsi mérité ne saurait être la description pure et simple du réel, car il existe autre chose que le réel. La zone de vide dont la pensée chinoise aime à cerner les choses est sans doute un lieu d’éléments impalpables qui dans certaines circonstances prennent formes, couleurs et densité. Ce que Breton et ses disciples appelleront le surréel est très proche de ce que Segalen désigne sous le nom d’arrière-monde : L’arrière-monde appartient nécessairement au plan de l’imaginaire que nous devons définir à la fois comme une vision du surréel et comme l’instrument de cette vision.

De même qu’il serait tout à fait vain de chercher dans Les Immémoriaux un simple document sur les îles polynésiennes, il ne faut pas attendre de Segalen une description de la Chine et du monde chinois. Il s’est expliqué nettement sur ce point : « … Il s’agit non point de dire ce que je pense des Chinois (je n’en pense à vrai dire rien du tout), mais ce que j’imagine d’eux-mêmes ; et non point sous le simili falot d’un livre documentaire, mais sous la forme vive et réelle au-delà de toute réalité, de l’œuvre d’art ». À Debussy il précise encore : « … Au fond, ce n’est ni l’Europe ni la Chine que je suis venu chercher ici, mais une vision de la Chine. Celle-là, je la tiens et j’y mords à pleines dents ». Il est évident que cette vision de la Chine doit beaucoup au réel. Segalen se garde bien de tomber dans l’arbitraire ou de commettre des fausses notes dans la transcription du réel chinois, mais il est aussi convaincu que le réel ne peut avoir sa pleine valeur que s’il sert de tremplin à l’imaginaire. L’arrière-monde est un prolongement et un parachèvement du réel comme le mythe accuse en même temps qu’il transfigure les matériaux bruts du sensible. La Chine mythique de Segalen est une Chine plus vraie que la réelle, parce qu’elle est parachevée par l’esprit. L’imagination de Segalen n’a pas attendu la révélation de l’Empire sous le Ciel pour s’exercer à dépasser les limites des choses. Depuis longtemps, les phénomènes parapsychiques fascinent le médecin et le mystérieux le poète, mais c’est surtout à partir du séjour en Chine qu’il interprète le dépassement du réel par l’imaginaire comme un, exercice spirituel.

À suivre

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