Il faut lire Victor Segalen

[Ci-dessus :  Portrait de V. Segalen par George-Daniel de Monfreid (ami de Gauguin), 1909]

Breton errant dans sa quête à la licorne, Segalen, esprit libre et curieux… Segalen, Poète assoiffé d’absolu et tout entier hostile aux dogmes. Segalen, amoureux des lointains empires… Homme des grandes passions, les plus folles – celles de l’âme – espace secret où s’écoule le fleuve du Mystère. Il est l’archéologue du vertige, l’explorateur des sens, le chantre des stèles tutélaires.

Victor Segalen naît à Brest le 14 janvier 1878. Issu d’une famille bourgeoise, il étudie chez les Jésuites, puis il prépare le concours d’entrée à l’École de Santé Navale de Bordeaux. De formation scientifique, on lui doit une étude sur la pénétration des corps opaques à la lumière par les rayons X. Très tôt toutefois, il se sent attiré par la littérature. Sa thèse de doctorat porte sur « les cliniciens ès-lettres : Les névroses dans la littérature contemporaine ».

Il s’embarque pour Tahiti en qualité de médecin à bord d’un aviso. Il a bon espoir d’y rencontrer Gauguin… mais celui-ci meurt peu avant son arrivée (1903). De son passage à Papeete, il tirera un livre, Les Immémoriaux, publié sous le pseudonyme de Max-Anély (1907). Sa carrière l’amène ensuite en Chine, où il rencontre Paul Claudel et Auguste Gilbert de Voisins. Chine fabuleuse, qu’il découvre en médecin, en archéologue, en interprète (il est diplômé de l’école des langues orientales)… sans négliger les retombées littéraires : StèlesRené Leys, etc.

D’une ultime mission à Nankin, il revient épuisé (1918). Toujours fidèle à l’éthique du Poète, il compose ces dernières lignes : « Je me venge de ma chair moins robuste en en faisant un poème lyrique d’escalade et d’effort ». Dernier poème que la mort viendra parapher le 21 mai 1919, dans les sombres allées de la forêt de Huelgoat.

Fils des vaisseaux de granit…

Victor Segalen déclare : « La Bretagne d’où je sors est pour moi aussi exotique que le corail d’Océanie ». En effet, ce breton voyage avant tout par l’esprit. Long cheminement de son essence celtique à travers “l’exil” des réalités. Tableau d’ambiguïtés. Segalen emprunte l’éclairage des pays qu’il sillonne : le réel s’y voit utilisé/détourné pour sublimer l’espace et effacer le temps. Insatisfait, il erre d’abord « pour se trouver lui-même ». Dans une lettre à Jules de Gaultier — autre breton — il confie : « Je cherche délibérément en Chine, non pas des idées, non pas des sujets, mais des formes ». L’archéologie, la médecine, l’ethnologie, autant de moyens. Segalen aspire à l’Absolu.

Les tombes jalonnent son itinéraire : stèles chinoises, ou aires sacrificatrices maories. Si la vie est mystère, si la vie n’est qu’inhumaine préface à la mort, si l’exil n’est qu’une mort différée, il ne peut plus être question que de rejeter prétextes et reflets… et partir à la suite de Segalen vers l’île du Moi : traverser l’océan des abîmes grossiers pour écouter retentir l’hymne à la Connaissance.

Le Poète navigue dans les antres de la personne. Le recueil des Stèles (1912) contient cette belle formule : « la stèle de pierre garde l’usage du poteau sacrificatoire et mesure encore un moment ; mais non plus un moment du soleil du jour projetant son doigt d’ombre. La lumière qui le marque ne tombe point du cruel satellite et ne tourne pas avec lui. C’est un jour de connaissance au fond de soi. L’astre est intime et l’instant perpétuel ». Vision esthétique… La poésie descend dans le cœur, l’écriture imagine la clé spirituelle du monde. L’homme s’oublie : il ne vacille plus, il se soustrait au temps.

« L’immuable n’habite pas vos murs, mais en vous, hommes lents, hommes continuels ». Voilà le message qu’il adresse aux hommes, message qui n’est pas sans rappeler celui des Lao-Tseu, Platon, Schiller…

La sensation d’une réalité est prélude à l’éternité. Poète, il est l’oracle des dieux. Soif de mystère et désir de connaissance, ombre et lumière. Non pas béatitude et niaiserie, mais dilemme, mais turbulence, mais mouvement. Segalen chante le verbe et connaît le sens sous-jacent : « quand le vide est au cœur du souterrain et dans le souterrain du cœur — où le sang même ne coule plus — sous la voûte alors accessible peut se recueillir le nom ». Le vide devient création… l’harmonie s’écoule d’elle même. Point de départ et point d’arrivée. Segalen dirige ses pensées sur les traces de l’unique, et de sa diversité.

Par delà le bien et le mal, il est souffle du sang et esprit du sol. Il vibre des accents de cet éternel combat du bien et de la beauté et, de ce conflit il sort vainqueur, faisant sienne la riche formule d’August von Platen-Hallermünde : « Devant l’autel de la beauté, le bien même doit s’incliner ».

Henry Amer écrit de Segalen : « Sorte de Julien l’Apostat du Pacifique, il tente de ranimer spirituellement et physiquement le peuple maori en lui rappelant le bonheur païen dont il jouissait autrefois ».

… et rebelle païen

Dépassons l’exotisme du décor. Segalen séjourne en Océanie, mais ses pensées ne se détournent pas pour autant de la terre bretonne. C’est parce qu’il est breton, enraciné dans sa Celtitude et dégagé des principes judéo-chrétiens, que Segalen écrit Les Immémoriaux. C’est parce qu’il ressent les ravages de la religion monothéiste, religion du désert, qu’il pense Les Immémoriaux. Dira-t-on jamais assez à combien de génocides et d’ethnocides se sont livrés les missionnaires ! À ce seul titre de défenseur, avant le terme, de l’ethnopluralisme, Segalen mériterait de passer à la postérité.

Contre le reniement des traditions, Segalen se dresse. C’est un vibrant plaidoyer en leur faveur qu’il proclame. Il prône fortement la connaissance du passé, et, partant, la fidélité aux ancêtres et à leurs enseignements. Dans Les Immémoriaux toujours, la défaillance de mémoire de Terii est symbolique : l’oubli des rites anciens — et de leur signification — annonce la décadence d’un peuple, la rupture entre le passé et le présent. C’est aussi et surtout à l’enchaînement du temps que l’homme doit de se souvenir d’être “homme”. « Ceci n’est point du temps qui se mesure. Acclamons la vertu du passé, le portant comme une chaîne, mais qui soit d’or ».

Segalen puise sa substance — et son souffle — dans la Tradition. Ses écrits stigmatisent la décadence de l’empire maori. Et ses lignes s’adressent aussi à tous les peuples, à toutes les ethnies dont le particularisme est menacé par les agents du rouleau compresseur égalitariste. Tous, nous pouvons nous demander si la Bretagne aussi (mais la remarque vaut pour tant de patries charnelles en Europe !) n’a point « en même temps que de dieux et de prêtres, changé d’habitants ou de ciel ».

Écoutons ce message, ce réquisitoire dressé par Segalen contre les peuples soumis, et méditons ces paroles : « Vous avez perdu les mots qui vous armaient et faisaient la force de vos races (…) vous avez oublié (…) et laissé fuir les temps d’autrefois… Les immémoriaux que vous êtes, on les traque, on les disperse, on les détruit ! »

La trame est “religieuse”… comme dans Stèles, suite d’appels lancés à la face de la mort, signes dont le Poète modèle le sens, symboles qui ne sont que l’illustration d’un esprit.

Segalen taille ses phrases dans la masse religieuse… Il revitalise le Signe. La religion peut redevenir mesure du divin. H. Amer peut dire : « Ce récit de la décadence d’un peuple est aussi celui d’une renaissance individuelle, le chant d’une âme délivrée ». Segalen se révoltant, sa création veut atteindre un autre monde où l’imaginaire est fécondé par le rêve mystique ; à son tour, il s’enfonce à la recherche d’« un Graal lointain et si proche ».

Dans une lettre à sa femme, il note : « Il y a toujours le mystique orgueilleux qui sommeille en moi. Et ce sera même une haute joie que d’approfondir — ô si lentement — le sillon qui me sépare d’Augusta (1) : lui catholique et non mystique, moi si anticatholique pur, mais resté d’essence amoureux des châteaux dans les âmes et des secrets corridors obscurs menant vers la Lumière ».

Rebelle, il lance son cri… le cri enflammé de l’homme libre : « Je consacre ma joie et ma vie à dénoncer des règnes sans années, des dynasties sans avènements, des noms sans personnes, des personnes sans noms, tout ce que le souverain ciel englobe et que l’homme ne réalise pas ». Victor Segalen ressuscite le passé aux hommes des mornes temps présents. Il vibre de cette souveraine passion. Son combat est aussi le nôtre, car le « divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre, mourir peut-être avec beauté… »

Bernard Rio, Artus n°1, 1979.

1. Il s’agit du comte Auguste Gilbert de Voisins (1877-1939). D’un voyage en Chine avec Segalen, il rapporte Écrit en Chine (1913).

Bibliographie sommaire

 Œuvres posthumes

Liste des titres parus chez Fata Morgana.

 En collaboration

  • Segalen et Claude Debussy : Textes (1962)
  • Segalen, Gilbert de Voisins et Lartigue : Mission archéologique en Chine (1914-1917)
  • L’art funéraire à l’époque des Han (1923-1925)

Études

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/12

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