Donoso Cortés Une critique du libéralisme 2/2

L’une de ces deux positions nie radicalement la société, l’autre l’affirme souverainement, et c’est avec une conscience tendant à la limite de l’extrême que Donoso Cortés ne voit guère de juste milieu à cette alternative : « Ou bien… ou bien… », soit la civilisation catholique, soit la civilisation philosophique, selon les mots de l’époque, c’est-à-dire la civilisation qui enseigne que la nature de l’homme est déchue ou la civilisation qui enseigne au contraire que la nature de l’homme est une nature parfaite et saine et que la solution du problème social réside dans la rupture avec tous les liens qui compriment et assujettissent la volonté humaine. « Entre ces deux civilisations, il y a un abime insondable, un antagonisme absolu » (lettre à Montalembert du 26 mai 1849). D’ou la nécessité polémique pour Donoso et non dogmatique comme le relevait Carl Schmitt – d’affirmer la radicale malignité de l’homme dans son Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme : « Si mon Dieu n’avait pas pris chair dans les entrailles dune femme, et s’il n’était pas mort sur une croix pour tout le genre humain, le reptile que j’écrase sous mon pied serait à mes yeux moins méprisable que l’homme. »

La décision plutôt que la discussion

Mais le libéralisme refuse précisément de choisir son camp dans ce combat, remarque Donoso Cortés. Porté historiquement par la classe bourgeoise, la clase discutidora, le libéralisme préfère entamer une discussion. À l’inverse du socialisme et de l’anarchisme qui se révèlent être une théologie inversée (d’ou leur force), le libéralisme n’accorde aucune importance aux affirmations dogmatiques. Impuissante tant pour le bien que pour le mal, dit Donoso, l’école libérale ne dit jamais « J’affirme », ni « Je nie », mais toujours : « Je distingue. » Elle accepte Dieu, mais refuse que ce dernier soit actif; elle accepte le monarque, mais à la condition qu’il soit impuissant; elle abolit l’aristocratie du sang, mais consacre la vulgaire aristocratie de l’argent. N’ayant aucune idée précise de ce qu’elle veut, l’école libérale aplanit simplement la route pour les diverses idéologies subversives et antisociales. Elle « ne domine que lorsque la société se meurt : la période de sa domination est cette période transitoire et fugitive ou le monde ne sait s’il doit aller avec Barrabas ou avec Jésus, et demeure en suspens entre une affirmation dogmatique et une négation suprême ».

Si l’analyse de Donoso est exacte, il devient illusoire de compter sur le libéralisme, fut-il conservateur, pour s’opposer aux diverses « négations radicales » de  notre époque que sont le wokisme et la cancel culture. Tout ce dont il est capable, c’est de temporiser. Car telle est l’idée capitale de Donoso Cortés : le rythme des idéologies s’accélère et se rapproche de plus en plus du jour des « négations radicales et des affirmations souveraines ».

Or, le libéralisme n’est pas à la hauteur de cette époque, son seul but est de retarder à tout prix le moment de l’explosion et de calmer le jeu au maximum par la discussion perpétuelle. Mais le libéralisme n’a qu’un temps, est transitoire. Tôt ou tard surgit à nouveau une décision souveraine faisant pencher la balance d’un coté ou de l’autre. « Les siècles des argumentateurs sont les siècles des sophistes, et les siècles des sophistes sont les siècles des grandes décadences. Derrière les sophistes viennent toujours les barbares envoyés par Dieu pour couper avec l’épée le fil de l’argument », l’écrit Donoso Cortés.

Cette fois-ci, si nous voulons que la pensée de Donoso déploie toute sa force et sa profondeur au lieu de retomber dans l’oubli, ne laissons pas l’initiative aux barbares. L’action doit à nouveau se substituer à la réaction autant qu’a la gestion; et les affirmations souveraines doivent prendre le pas sur les négations radicales. Ainsi Donoso Cortés sortira de son relatif oubli pour notre plus grand profit.

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Juan Donoso Cortés, Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme, Dominique Martin Morin (1986).

Juan Donoso Cortés, Théologie de l’histoire et crise de civilisation, le Cerf, introduction, textes choisis et bibliographie d’Arnaud Imatz (2013).

Carl Schmitt, Donoso Cortés. Quatre essais, le Cerf (2011).

éléments N°192 Octobre-Novembre 2021

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