Donoso Cortés : une philosophie contre-révolutionnaire de l’histoire 4/4

« Ou le mal qui est dans la société est une essence, ou un accident ; si c’est une essence, il ne suffit pas, pour le détruire, de bouleverser les institutions sociales, il faut en outre détruire la société même qui est l’essence qui soutient toutes ces formes. Si le mal social est accidentel, alors vous êtes obligés de faire ce que vous n’avez pas fait… de m’expliquer en quels temps, par quelle cause, de quelle manière et en quelle forme est survenu cet accident, et ensuite par quelle série de déductions vous arrivez à changer l’homme en rédempteur de la société… le rationalisme qui attaque avec fureur tous les mystères catholiques, proclame ensuite, d’une autre manière et dans un autre but, ces mêmes mystères » (Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme)

Dans la perspective essentiellement spiritualiste qui anime toute l’oeuvre de Donoso, il va de soi que les révolutions ont des causes beaucoup plus profondes que des revendications matérielles. La crise politique et sociale a des racines spirituelles ; le trouble est dans l’homme avant d’être dans la société ; la crise politique est d’abord une crise religieuse – en ce sens, l’histoire du sentiment religieux en Europe est susceptible de confirmer les thèses de Donoso. Dans son discours sur la dictature, il avait énoncé une proposition qui avait dû alors sembler paradoxale, mais dont l’évidence nous apparaît aujourd’hui clairement :

« Les révolution sont la maladie des peuples riches. Les révolutions sont la maladie des peuples libres ».

Lorsque Donoso Cortes critique le socialisme, c’est à Proudhon qu’il pense surtout. Mais en fait, ces attaques s’appliqueraient sans doute à Karl Marx, qui venait de publier son Manifeste communiste, beaucoup mieux qu’à Proudhon, révolté contre les injustices et les abus de la propriété plus que contre la propriété elle-même, et hostile à la dictature des masses comme à l’Etat-Moloch, « dragon aux milles écailles », dira Nieztsche. D’ailleurs, l’analyse qu’il fait du communisme, identifié au panthéisme, s’applique fort bien à la vision marxiste, et en particulier à la conception marxiste de la matière.

« Il me semble évident que le communisme, de son côté, procède des hérésies panthéistes et de celles qui leur sont parentes. Lorsque tout est Dieu, lorsque Dieu est tout, Dieu est par-dessus tout, démocratie et multitude. Dans ce système, ce qui n’est pas le tout n’est pas Dieu, bien qu’il participe à la divinité, et ce qui n’est pas dieu n’est rien, parce qu’il n’y a rien hors de Dieu qui est tout. De là le superbe mépris des communistes pour l’homme et leur négation insolente de la liberté humaine ; de là ces aspirations immenses à une domination universelle par la future démagogie qui s’étendra sur tous les continents… de là cette fureur insensée qui se propose de brasser toutes les classes, tous les peuples, toutes les races pour les broyer ensemble dans le grand mortier de la Révolution, afin que de ce sombre et sanglant chaos sorte un jour le Dieu unique, vainqueur de tout ce qui est particulier… ce Dieu est la démagogie… La Démagogie est le grand Tout, le vrai Tout, le Dieu vrai, armé d’un seul attribut, l’omnipotence, triomphateur des trois grandes faiblesses du Dieu catholique : la bonté, la miséricorde et l’amour. A ces traits, qui ne reconnaîtrait Lucifer, Dieu de l’orgueil ? » (Lettre au cardinal Fornari)

Cette analyse du communisme préfigure et commente le jugement définitif, mais souvent mal compris de Pie XI : « le communisme est intrinsèquement pervers », c’est-à-dire qu’il prend le masque de la religion, exploite et pervertit sa volonté de justice, et prétend même assumer ses fins, pour n’aboutir en fait qu’à l’asservissement de l’homme. Les catholiques de gauche pourraient méditer avec profit ces lignes de Donoso Cortes. Une religion à rebours, tel est le communisme. Ainsi s’explique le caractère religieux, souvent souligné, du socialisme marxiste, et des institutions qui s’en réclament. Ce caractère n’est pas superficiel, mais il tient à l’essence même du communisme. La grande leçon de la théologie politique donosienne, c’est qu’une religion sans transcendance engendre nécessairement la tyrannie.

VERS LA DICTATURE MONDIALE

Au moment où Donoso Cortes prononçait son discours sur la dictature, l’optimisme semblait de rigueur dans les milieux politiques et intellectuels. Aussi passera-t-il pour un exalté, d’un fanatisme médiéval. En effet, la crise de 1848 semblait apaisée, et rares furent ceux qui comprirent l’ampleur des forces et des problèmes apparus lors de cette révolution européenne. La prospérité économique , le progrès technique et l’optimisme progressiste ont fait oublier la « grande peur » de 48. Mais la révolution bolchevique devait confirmer de façon hallucinante les plus noires prédictions de Donoso Cortes.

Pour lui, la dictature est désormais inévitable. Il n’est que de savoir quelle sorte de dictature l’emportera : la dictature d’en-haut, celle de l’autorité et de la légitimité, ou la dictature révolutionnaire, celle des masses. Le totalitarisme est une conséquence logique sur le plan politique, de la mort de Dieu : ce sont les États qui vont à présent assumer les vidées messianiques de la religion. Donoso Cortes figure le déterminisme de cette loi historique par une image empruntée au monde de la physique :

« Le monde marche à grands pas à la constitution d’un despotisme, le plus gigantesque et le plus terrible que les hommes aient jamais vu… Il n’y a que deux sortes de répression possibles : l’une intérieure, l’autre extérieure, l’une religieuse, l’autre politique. Elles sont de nature telle que, quand le thermomètre religieux est élevé, le thermomètre politique est bas, et quand le thermomètre religieux est bas, le thermomètre politique, la répression politique, la tyrannie s’élève. Cela est une loi de l’humanité, une loi de l’histoire ».

L’homme mutilé, l’homme abstrait produit par cette « folie de l’unité » rationalisante que dénonce Donoso, conduit à la dictature. Le progrès technique, loin d’être un facteur de libération, comme le croyait l’école saint-simonienne qui pose les bases de l’idéologie technocratique, prépare en fait l’asservissement de l’homme. Là encore, le paradoxe de cette vision s’est aujourd’hui estompé, et l’idée paraît presque banale. Donoso Cortes, à l’aube même du socialisme et du développement technique, a prévu que communisme et technocratie allaient dans la même voie, parce qu’ils partagent au fond la même conception progressiste et matérialiste de l’homme et de l’histoire ; tous deux contribuent à faire du monde « une grande usine » selon l’expression de Max Weber, quelque que soit la structure de cette usine.

« Les voies sont préparées pour un tyran gigantesque, colossal, universel ; tout est préparé pour cela. Veuillez y réfléchir : il n’y a plus maintenant de résistance soit matérielles, soit morales. Il n’y a plus de résistances matérielles, parce que avec les bateaux à vapeur et les chemins de fer, il n’y a plus de frontières et parce que, avec le télégraphe électrique, il n’y a plus de distances , et il n’y a plus de résistances morales, parce que tous les esprits sont divisés et tous les patriotismes sont morts. »

Bien plus, au moment même où Marx mettait tous ses espoirs révolutionnaires dans les États-Unis et voyait dans la Russie absolutiste le dernier rempart à la révolution européenne (in New York Times, 31 décembre 1853), Donoso Cortes voyait clairement dans le despotisme russe un allié potentiel du socialisme. Il a prévu le déclin de l’Europe, la montée des colosses à l’est à l’ouest, et le regroupement des slaves par l’expansionnisme russe. Il a le sentiment que l’humanité est en marche vers la centralisation et la bureaucratie, après les destructions successives des corps intermédiaires. Voici comment Louis Veuillot, dans son introduction aux oeuvres de Donoso Cortes, résume la prophétie contenue dans le Discours sur la situation générale de l’Europe :

« Quand d’une part le socialisme aura détruit ce qu’il doit naturellement détruire, c’est-à-dire les armées permanentes par la guerre civile, la propriété par les confiscations, la famille par les moeurs et par les lois ; et quand d’autre part le despotisme moscovite aura grandi et se sera fortifié comme il doit naturellement se fortifier et grandir, alors le despotisme absorbera le socialisme et le socialisme s’incarnera dans le Czar ; ces deux effrayantes créations du génie du mal se compléteront l’une par l’autre. »

– Donoso Cortes fut encore moins prophète en Europe que dans son propre pays. Ses avertissements dont l’actualité reste brûlante se sont perdus. N’est-ce pas le destin de Cassandre ? À vrai dire, nulle pensée ne fut plus « inactuelle » au sens où l’entend Nietzsche, c’est-à-dire à la fois si pertinente et si contraire aux idéologies montantes.       

Aux Cortes, son Discours sur la dictature provoqua rires et huées et ne trouva qu’une minorité pour l’approuver. Plusieurs études lui ont été consacrées en Espagne et, en Italie, un article de la revue Destra (4) vient de lui rendre hommage ; mais il est significatif que le livre écrit par Thomas Molnar sur la Contre-révolution, ne cite que fois Donoso pour le confondre avec de Maistre et de Bonald. L’étude la plus pénétrante sur Donoso Cortes reste assurément celle de Carl Schmitt qui a bien souligné l’intuition fondamentale de toute la philosophie donosienne et son originalité au sein du courant contrerévolutionnaire : cette intuition fondamentale, « c’est d’avoir pensé de façon exacte que la pseudo-religion de l’Humanité absolue est le début d’un chemin qui conduit à une terreur inhumaine. Conclusion neuve, mais plus profonde que les nombreux et grandiloquents jugements que de Maister a formulés sur la révolution, la guerre et le sang. Comparé à l’espagnol qui a admirablement sondé les abîmes de terreur de 1848, de Maistre est encore un aristocrate de la restauration de l’ancien régime un continuateur et un approfondisseur du XVIIIe siècle ».

Luc Tirenne, Défense de l’Occident n°117, fév. 1974.

(1) Nous suivons ici le parallèle établi entre Vico et Donoso Cortes par J. Chaix-Ruy dans Donoso Cortes, théologien de l’histoire et prophète (1956)

(2) Interpretacion europea de Donoso Cortes, Biblioteca del pensamiento actual, Madrid, 1963.

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