Donoso Cortés : une philosophie contre-révolutionnaire de l’histoire 2/4

Sous l’influence de Vico, la vision du théologien inspiré par Bossuet s’appuie sur une analyse précise des lois historiques, des arcanes des peuples et des civilisations. Vico s’interroge sur les origines de l’inégalité et pose les fondements d’une lutte des classes. La religion, la pratique des mariages solennels et l’ensevelissement des morts constituent le patrimoine spirituel d’où naît la civilisation et permettent de distinguer les héros marqués du sceau divin des bestioni, les vagabonds qui n’ont point accès aux mystères. L’histoire ne sera plus que l’effort tenté par les plébéiens pour accéder aux actes de la vie religieuse et se voir reconnaître une nature humaine. Les sociétés, selon Vico, reflètent les « modifications de l’esprit humain », la prépondérance d’une fonction sur les autres : la fonction « poétique » ou inventive, la fonction organisatrice et agissante, enfin la rationalisation et l’esprit critique. Chaque fonction s’incarne dans une classe, et chaque classe dans une élite. Ainsi les anciennes élites sont-elles successivement remplacées par de nouvelles (cf. la théorie de Vilfredo Pareto sur la « circulation des élites »). Mais le remplacement d’une élite par une autre provoque des ébranlements, la ruine progressive des traditions, et l’individualisme anarchique précipite la ruine des sociétés.

C’est la nécessité d’une expiation divine, pour Donoso Cortes, qui fait passer à chaque cycle les sociétés de la barbarie primitive à une nouvelle barbarie, issue d’un excès de rationalisation et d’esprit critique. À cet égard, il est certain que Donoso a subi, tout comme le catholique allemand Schlegel, et plus tard Gobineau, l’attrait romantique du barbare primitif, de l’arien blond qui vient régénérer les peuples vieillis.

Donoso Cortes examine l’histoire des peuples à la lumière de leurs sentiments religieux avec une puissance de synthèse et d’intuition qui fait oublier les généralisations et les simplifications parfois abusives que lui reproche son ami Montalembert. Voici par exemple comment le providentialisme donosien analyse les rapports de la puissance politique et de la religion romaine.

« Ses principaux dieux, de famille étrusque, étaient grecs en ce qu’ils avaient de divin, orientaux, en ce qu’ils avaient d’étrusques : ils étaient nombreux, comme ceux des Grecs, ils étaient sombres et austères, comme ceux des Orientaux. En politique comme en religion, Rome est en même temps l’Orient et l’Occident. C’est une ville comme celle de Thésée et un empire comme celui de Cyrus. Rome représente Janus : dans sa tête, il y a deux têtes, et chacune son visage : l’un est le symbole de la durée orientale l’autre le symbole de la mobilité grecque. Sa mobilité est si grande qu’elle la porte jusqu’au bornes du monde, et sa durée est telle que le monde la proclame éternelle. Choisie dans les desseins de dieu pour préparer les voies à Celui qui devait venir, sa mission providentielle fut de s’assimiler toutes les théologies et de dominer toutes les nations. Obéissant à un appel mystérieux, tous les dieux montent au Capitole romain ; tous les peuples frappés d’une terreur subite baissent la tête. Les villes, les unes après les autres, se voient dépouillées de leurs temples et de leurs villes. Le gigantesque empire a pour lui la légitimité orientale : la multitude et la force ; et la légitimité occidentale : l’intelligence et la discipline ; aussi envahit-il tout et rien ne lui résiste ; aussi brise-t-il tout, et personne ne se plaint. De même que sa théologie a tout à la fois quelque chose de différent de toutes les théologies et quelque chose de commun avec elles, Rome a quelque chose qui lui est propre et beaucoup de choses qui lui sont communes avec les villes qu’elle a vaincues par ses armes ou éclipsées par sa gloire : elle a la sérénité de Sparte, le poli d’Athènes, la pompe de Memphis, la grandeur de Babylone et de Ninive. Pour tout dire en un mot, l’orient est la thèse, l’Occident l’antithèse, Rome la synthèse ; et l’empire romain ne veut pas dire autre chose, sinon que la thèse orientale et l’antithèse occidentale sont allées se confondre et se perdre dans la synthèse romaine. Qu’on décompose maintenant en ses éléments constitutifs cette puissante synthèse, et l’on verra qu’il n’y a synthèse dans l’ordre politique et social que parce qu’il y a synthèse dans l’ordre l’ordre religieux. Chez les peuples d’orient comme chez les républiques grecques, et dans l’empire romain comme chez ces républiques et chez ces peuples, les systèmes théologiques servent à expliquer les systèmes politiques : la théologie est la lumière de l’histoire ». ( Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme)

La vision providentialiste se fond ici avec l’analyse proprement historique. La philosophie trouve son accomplissement dans l’histoire, « science qui prime toutes les autres », écrit-il à la jeune souveraine Isabelle II. Comme celle de Vico, la philosophie de Donoso s’insère dans l’histoire :

« Vico ne peut accepter le divorce entre les idées et les faits, entre les lois providentielles et les phénomènes contingents, entre la vérité et la réalité, entre la philosophie et l’histoire. La philosophie et l’histoire, selon le dogme que pose Vico, au seuil de la Science nouvelle, sont soeurs jumelles » (article sur la Science nouvelle, 1938).

La philosophie de Donoso Cortes est une interrogation chrétienne de l’histoire. La crise du monde moderne est interprétée comme une crise religieuse ressentie à travers la philosophie et la politique. L’homme des temps modernes a été déraciné par le christianisme de ses attaches qu’il juge désormais trompeuses. Dans un monde qui n’est qu’illusion, instabilité et chaos, l’homme s’est replié sur lui-même à la recherche de ce qui l’anime en une démarche intériorisante dont le cartésianisme constitue le moment philosophique : Descartes, doutant un instant de l’existence du monde, instaure l’ego comme critère de toute vérité, tandis que Kant confirmera la raison comme faculté de l’universel.

Si l’homme enivré de son pouvoir prétend se passer de Dieu dont Descartes, au dire de Pascal, aurait bien voulu pouvoir se passer, alors l’esprit critique sape toutes les traditions, la raison universelle elle-même se subdivise en une multiplicité de raisons individuelles, avant de se ressaisir brutalement au sein d’une raison absolue qui serait l’expression d’une volonté unique et tyrannique. Quand la religion meurt, c’est l’homme qui se divinise puis l’État.

Ces avatars du sentiment religieux transparaissent dans l’univers politique du siècle dernier comme dans le nôtre. Pour Donoso Cortes, les idéologies politiques ne sont que des ruses de la religion. Comme Saint-Simon et Spengler, il a le sentiment que l’ère chrétienne touche à sa fin, que socialisme et communisme s’instaurent en une religion nouvelle. Les affirmations ou les négations politiques procèdent des négations et des affirmations religieuses. Donoso a d’ailleurs pris chez de Bonald le parallèle fécond entre métaphysique et théorie de l’État qu’il expose ainsi dans une lettre à Montalembert.

À ces trois affirmations religieuses : un Dieu personnel existe ; Ce Dieu personnel règne sur la terre et au ciel ; ce dieu gouverne absolument les choses divines et humaines, correspondent trois affirmations politiques : il y a un roi présent par le moyen de ses agents ; le roi règne sur les sujets; ce roi gouverne ses sujets. Nous sommes ici dans le système politique de la « monarchie pure ».

À la négation religieuse : Dieu existe, règne, mais il est trop élevé pour gouverner les choses humaines qui caractérise le déisme, correspond la monarchie constitutionnelle progressiste où le roi existe, règne, mais ne gouverne pas.

Le panthèisme où Dieu existe, mais n’a pas d’existence personnelle, ne règne ni ne gouverne, identifie Dieu à l’Humanité et correspond au système républicain dans lequel le pouvoir existe sans être une personne ; le pouvoir est tout ce qui existe, c’est-à-dire la multitude qui s’exprime par le biais du suffrage universel.

L’athéisme qui pour Donoso Cortes s’incarne en Proudhon, est la négation absolue : Dieu n’existe pas, et l’anarchisme sera sur le plan politique l’expression de cet athéisme.

Ce passage de l’affirmation à la négation pure figure le mouvement de la décadence qui emporte les civilisations. La dégradation du pouvoir politique, la lente agonie de la légitimité qui reflètent les progrès de l’irreligion semblent irréversibles dans la philosophie profondément pessimiste de Donoso Cortes. Pour lui, le mal triomphe naturellement du bien, le triomphe de Dieu sur le mal ne peut qu’être surnaturel. Il faut reconnaître que l’histoire a davantage confirmé le diagnostic de Donoso Cortes que l’optimisme utopique des socialistes et des technocrates. Comme le dit Carl Schmitt (2), « Donoso Cortes porte un coup mortel à la philosophie progressiste de l’Histoire avec une force qui procède d’une image vigoureuse et personnelle de l’Histoire ».

DROITE ET GAUCHE

L’analyse de Donoso n’est jamais superficielle, elle ne s’attarde pas aux faits, mais elle remonte des faits et des opinions contingentes aux options primordiales. Donoso élève le débat au niveau de la métaphysique implicite qui fonde toute pratique politique. Il pose ainsi les vrais termes de la controverse qui oppose en une lutte à mort ce qu’il appelle « la civilisation catholique » et « la civilisation philosophique », opposition qui recouvre, mutatis mutandis, l’antagonisme politique droite-gauche.

Dès que la politique fait intervenir les notions religieuses de bien et de mal, elle se fait, qu’elle le veuille ou non, servante de la théologie. Et il ne suffit pas d’éluder ces termes pour s’affranchir de la théologie. Une pratique politique se détermine d’après des valeurs, et tout système de valeur réintroduit les notions de bien et de mal en leur donnant un nouveau contenu.

Il est incontestable que la droite, même en dehors de toute référence religieuse, possède une conception pessimiste de l’homme que Donoso Cortes traduit en termes théologiques :

« La civilisation catholique enseigne que la nature de l’homme est corrompue et déchue, corrompue et déchue d’une manière radicale dans son essence et dans tous les éléments qui la constituent ». (Lettre à Montalembert, 1849)

Toute amélioration sociale repose donc avant tout, pour l’homme de droite, sur une transformation interne de l’homme par lui-même, et suppose chez celui-ci une conscience claire de ses limites et de sa responsabilité conformément à la tradition philosophique de l’Antiquité.

Donoso Cortes dégage très finement la conception implicite de l’homme qui recouvre la théorie de l’aliénation propre à la gauche. Selon celle-ci, l’homme est virtuellement un Dieu encore prisonnier des liens sociaux, religieux et politiques. L’histoire s’interprète alors comme la reconnaissance par l’homme de sa propre divinité grâce à la suppression de toutes les aliénations.

« La civilisation philosophique enseigne au contraire que la nature de l’homme est une nature parfaite et saine : saine et parfaite dans son essence et dans les éléments qui la constituent. Etant sain, l’entendement de l’homme peut voir la vérité, la discuter, la découvrir. Etant saine, la volonté veut le bien et le fait naturellement. Cela supposé, il est clair que la raison, abandonnée à elle-même, arrivera à connaître la vérité, toute la vérité, et que la volonté, par elle seule, réalisera forcément le bien absolu. Il est également clair que la solution du grand problème social est de rompre les liens qui compriment et assujettissent la raison et le libre-arbitre de l’homme. Le mal n’est que dans ces liens : il n’est ni dans le libre-arbitre, ni dans la raison… S’il en est ainsi, l’humanité sera parfaite quand elle niera Dieu, qui est son lien divin; quand elle niera le gouvernement, qui est son lien politique; quand elle niera la propriété qui est son lien social ; quand elle niera la famille, qui est son lien domestique. Quiconque n’accepte pas toutes ces conclusions se met en dehors de la civilisation philosophique ». (Lettre à Montalembert)

À suivre

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